‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 313 sur 637 · LES CHASSEURS, LE SERGENT-MAJOR, LE TROMPETTE · texte numérisé non relu

LES CHASSEURS, LE SERGENT-MAJOR, LE TROMPETTE

LE SERGENT-MAJOR

En vous remerciant ; nous allons vous faire place de bon cœur : soyez les bienvenus en Bohême.

PREMIER CHASSEUR

Vous êtes ici les pieds chauds, et nous autres nous étions pendant ce temps-là mal à notre aise sur pays ennemi.

LE TROMPETTE

On ne le dirait pas, car vous avez bonne mine.

Oui, oui; et sur la Saale et dans la Misnie on ne chante pas trop vos louanges.

SECOND CHASSEUR

Ah ! laissez donc ; qu'est-ce que vous dites là? Les Croates n'y avaient rien laissé; il n'y avait pas de quoi glaner après eux.

THÉÂTRE DE SCHILLER

lE TROMPETTir.

Vous avez pourtant une belle dentelle à votre jabot, et de belles chausses toutes neuves, du linge lin, des plumes à votre chapeau: tout ça fait un bel effet; faut-il qu'il n'arrive de bonnes aventures qu'à des gaillards comme vous, et jamais à nous?

tE SERGENT-MAJOR.

En revanche, nous autres, nous sommes du régiment de Friediand, et l'on doit nous honorer et nous respecter.

PREMIER CHASSEUR

Ça n'est pas un compliment que vous nous faites là. Nous portons son nom. nous aussi.

LE SERGENT-JIAJOR.

Oui, vous êtes de son armée.

PREMIER CHASSE0R

Et VOUS êtes donc d'une autre espèce? toute la différence est dans l'habit, et moi je me trouve bien dans le mien.

LE SERGE\T-MAJOR

Tenez, chasseur, j'en suis fâché pour vous, mais vous êtes toujours à vivre chez le paysan ; et les belles façons et le bon ton, ça ne s'apprend que quand on ne quitte pas la personne du général.

PREMIER CHASSEUR

Eh bien, cette école-là ne vous a pas trop bien réussi. Vous savez peut-être bien comment il se mouche et comment il tousse; mais son génie, fon esprit, ce n'est pas à la parade qu'on apprend C«.

SECOND CHASSEUR

Tonnerre de Dieu ! demandez où nous avons passé, si on ne nous appelle pas les terribles chasseurs de Friediand ; ah ! nous ne faisons pas honte à son nom. Nous passons hardiment partout chez les ennemis, chez les amis, à travers champs, dans les semailles et les moissons. L'on connaît bien la trompette des chasseurs de Holk. Nous sommes partout à la fois, tantôt prés, tantôt loin ; nous arrivons comme le déluge : au milieu de la nuit nous entrons dans les maisons comme le feu, quand personne ne veille; il n'y a pas à se défendre ni à fuir. Il ne s'agit pas là de police ni de discipline; la guerre est sans pitié; la jeune ûlle a beau se débattre dans nos bras vigoureux. Je ne dis pas ça pour nous vanter. Demandez plutôt à Bareuth, en Westphalie; partout où nous avons passé, les enfans et les petitsenfans parleront encore dans plus de cent ans de Holk et de sa troupe.

LE SEKGENT-UAJOR.

Mais est-ce le tapage qui fait le soldat? Non: c'est le temps, la réflexion, l'adresse, l'idée, l'inlelligcnce, le coup d'œil, qui font un bon soldat.

PREMIER CHASSEUR

Non, ma foi ; c'est la liberté! Avec toutes vos phrases, je ne devrais seulement pas vous répondre. Est-ce que j'aurais laissé là l'école et la classe pour retrouver dans un camp la corvée, la galère, le bureau, et me remettre à la chaîne ? Je

veux vivre libre et ne rien faire, voir tous les jours du nouveau, me confier au moment, et ne jamais regarder ni devant ni derrière. C'est pour cela que j'ai vendu ma peau à l'empereur, afin de n'avoir plus à m'inquiéter de rien. Faites-moi passer à travers le feu, ou dans l'endroit le plus profond elle plus rapide du Rhin, là où il ne doit en revenir qu'un sur trois, vous verrez si j'y ferai des façons, si je me ferai prier; mais aussi qu'on ne me demande pas autre chose, je ne veux pas qu'on me gêne.

LE SERGENT-MAJOR

Eh bien, eh bien, si vous ne désirez rien de plus, ça peut se trouver, sous notre casaque de soldat.

PREMIER CHASSEUR

Hé ! chez Gustave le roi de Suède, chez ce diabU d'homme, c'était une vexation éternelle ; il avait fait de son camp une église. Aussitôt la retraite, c'était la prière du soir ; aussitôt le réveil, c'était la prière du matin ; et quand nous étions un peu en train, il nous prêchait lui-même du haut de son cheval.

LE SERGENT-MAJOR

Oui, c'était un homme craignant Dieu.

PREMIER CHASSEUR

Les filles, il n'en voulait pas souffrir une; il les faisait tout de suite conduire à l'église. Je n'ai pu supporter tout ça, et je l'ai quitté.

LE SERGENT-MAJOR

Maintenant, cela va bien autrement chez les Suédois.

PREMIER CHASSEUR

Je m'en allai au galop me rejoindre aux troupes des confédérés ! c'était justement lorsqu'elles étaient prêtes à assiéger Magdebourg. Ah! c'était bien une autre chose : le vin, le jeu. les femmes, tant qu'on en voulait ; tout allait joyeusement et à l'abandon; c'était vraiment un train fort plaisant, car Tilly s'entendait à commander. Il était dura lui-même, et il passait tout au soldat, tant qu'il n'en coûtaitrienàsa cassette. Son mot était: « Faire et laisser faire, w Mais le bonheur ne lui demeura pas long-temps; depuis cette malheureuse affaire de Leipzick, la chance tourna contre nous, et ça n'allait plus bien du tout. Quand nous paraissions et que nous frappions aux portes, on ne nous saluait plus, on n'ouvrait pas. Nous revenions partout où nous avions passé, et on avait perdu le vieux respect qu'on avait pour nous. Alors, je m'engageai chez les Saxons ; je croyais faire là une bonne affaire.

LE SERGENT-MAJOR

Et vous arrivâtes à temps pour piller la Bohême ? *

PREMIER CHASSEUR

Ça alla mal pour moi. Il fallait observer une discipline sévère. Nous n'osions pas nous conduire ouvertement en ennemis; nous mettions des sauvegardes aux châteaux de l'empereur : c'était toujours un tas d'histoires et de coniplimens,et nous faisions la guerre comme par plaisanterie. Nous

LE CAMP DE WALLENSTEIN

ne faisions les choses qu'à demi ; nous ne voulions nous brouiller avec personne. Il n'y avait pas là grand honneur à gagner; et ça m'ennuya bientôt tant, que j'allais retourner à mon bureau, quand j'appris que Friedland faisait recruter de tous côtés.

LK SERGENT-MAJOR

Et combien de temps comptez-vous passer ici ?

PREMIER CHASSEUR

Vous badinez. Par ma foi, tant qu'il nous commandera, je ne songerai pas à décamper. Et où diable le soldat pourrait-il être mieux? Tout va dans un bon genre militaire. Nous taillons en plein drap, et le dernier cavalier est animé du même esprit qui gouverne toute cette grande armée. Moi, je marche fièrement et d'un pas assuré, et je passe hardiment sur le bourgeois, comme mon général sur les princes. C'est ici comme dans les anciens temps, où le sabre décidait de tout. Contredire les ordres et faire le raisonneur, il n'y a que ça qui soit une faute et qui mérite punition. Tout ce qui n'est pas défendu est permis. On ne demande à personne quelle est sa religion. Il n'y a que deux choses par-dessus tout : ce qui regarde Je service et ce qui ne le regarde pas ; et je n'ai de devoirs qu'envers le drapeau.

LE SERGENT-MAJOR

Maintenant, chasseur, vous me plaisez. Vous parlez comme un brave cavalier de Friedland.

PREMIER CHASSEUR

Ah ! celui-là ne commande pas comme un envoyé de l'empereur, et on ne dirait pas qu'il tient de lui son pouvoir. Il se bat pour lui-même, et non pas pour le service de l'empereur. Et qu'at-il fait pour l'empereur? A-t-il employé ses forces à protéger et à défendre le pays? Non, il a voulu fonder un empire pour les soldats, embraser et bouleverser le monde, soumettre et subju- • guer tout.

LE TROMPETTE

Taisez-vous donc : est-ce qu'on doit parler ainsi?

PREMIER CHASSEUR

Ce que je pense, moi, je le dis ; la parole est libre, comme dit le général.

LE SERGENT-MAJOR

Il l'a (Jit. Je l'ai entendu une fois de sa bouche; j'y étais. « La parole est libre , l'action muette, l'obéissance aveugle ; » voilà ses propres mots.

PREMIER CHASSEUR

S'il l'a dit justement comme ça, c'est ce que je ne sais pas; mais la chose est comme vous la contez.

SECOND CHASSEUR

Le bonheur ne l'a jamais abandonné à la guerre; il ne le quitte pas comme il a coutume de quitter tous les autres généraux. Tilly survit à sa gloire; mais sous les drapeaux de Friedland, je suis toujours sûr de marcher à la victoire : il a ensorcelé la fortune, elle lui restera ; et quand on combat sous sa bannière, on est sous une pro-

tection particulière. Car, tout le monde le sait bien, Friedland a un diable de l'enfer à son service.

LE SERGENT-MAJOR

Oui, il a un charme, il n'y a pas à douter de cela, car à la sanglante affaire de Lutzen, il vous passait et repassait sous le feu des batteries avec un sang-froid I Son chapeau a été percé par les balles, sa botte et son buffle ont été traversés; on a bien vu les trous, mais rien n'a pu entamer sa peau. Il s'était frotté d'un onguent diabolique.

PREMIER CHASSEUR

Voulez-vous pas faire de ça un miracle? il porte un buffle de peau d'élan que les balles ne peuvent pas percer.

LE SERGENT-MAJOR

Non pas, c'est un onguent fait d'herbes de sorcier cuites et bouillies avec des paroles magiques.

LE TROMPETTE

Ah! sûrement que tout ça n'est pas naturel.

LE SERGENT-MAJOR

Ils disent qu'il sait lire dans les étoiles les choses à venir, les plus éloignées comme les plus proches. Mais moi, je sais bien ce qui en est : il y a un petit homme gris qui vient souvent le trouver au milieu de la nuit en passant à travers les portes fermées. La sentinelle lui a souvent crié : « Qui vive ! » Et toujours il est arrivé quelque grande chose quand l'homme gris avait paru.

SECOND CHASSEUR

Oui, oui, il s'est donné au diable, et c'est pour ça que nous menons si joyeuse vie.

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