‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 342 sur 637 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les PnÉcÉDKNS; thécla, qui t'est avancée rapidement.

THÉCLA

Épargnez-vous ce soin, ma tante; il l'entendra mieux encore de ma bouche.

MAX se recule.

C'est vous, madame ! Que m'avez-vous fait dire, madame de Terzky î

THÉCLA, à la Comtesse.

Est-il depuis long-temps ici?

LA COMTESSE

Oui, et il n'a que peu de momens à y passer. Oii ètes-YOus restée si long-temps ?

THÉCLA

Ma mère était encore dans les larmes, je la voyais souffrir ; et cependant je ne puis m'cmpôcher d'être heureuse.

MAX, uniquement occupé à la regarder.

Maintenant votre aspect relève mon courage ; Il n'en était paj ainsi ce matin : l'éclat des pier-

reries dont vous étiez ornée me dérobait la vu| de ma bien-aimée.

THÉCLA

Ainsi vous me regardiez des yeux, et non pjj du cœur.

MAX

Ah ! ce matin, lorsque je vous ai aperçue a milieu de votre famille, dans les bras d'un pèn je me sentais étranger au milieu de ce cercli Combien j'étais oppressé de vous voir l'entouri de vos caresses , de vous entendre lui donner nom de père! Son regard sévère vous forçait renfermer en vous-même vos sensations vives tendres. Tous ces diamans, cette couronne i brillantes étoiles dont vous étiez entourée, m'e. frayaient. Ah! pourquoi, en vous revoyant, vol;i père semblait-il tracer autour de vous un cerc qu'on ne pouvait franchir? pourquoi parer comn une victime une créature toute céleste? poui quoi imposer à votre noble cœur le triste fardet de votre rang? L'amour osait bien s'approcher . l'amour; mais un roi seul eût osé s'approcher ( vous parmi cette splendeur.

THÉCLA

Ne parlons plus de ce travestissement; voi voyez si j'ai été empressée à me délivrer de S( poids. [A la Comtesse.) Il semble inquiet : pou quoi le serait-il? Chère tante, pourquoi V!i\ vous troublé? il était tout autre pendani voyage; il était tranquille, serein, pleifl d'ui douce satisfaction. C'est ainsi que je veux toi jours le voir, jamais autrement.

Vous vous trouvez dans les bras d'un père, jj milieu d'un monde nouveau qui vous rend hon! mage, et vos yeux seront éblouis, ne fût-ce qi par la nouveauté de ce spectacle.

THÉCLA

Oui. bien des choses me charment ici, je i veux pas le nier; je me plais à voir ce théât mouvant et guerrier que souvent mon imagin tion s'était représenté avec charme ; je vois mai tenant en réalité et en action ce que je m'éta seulement figuré dans de beaux songes.

MAX

Et moi, au contraire, je vois s'évanouir comn un songe un bonheur qui était réel. De cettf" gion sublime et éthéréc où j'ai vécu pendaiil derniers jours, je suis retombe sur la terre ; et passage, qui m'a ramené à mon ancienne vie, m conduit hors du ciel.

THÉCLA

La vie se montre sous un plus doux aspe quand on porte dans son cœur un trésor assun après avoir porté les regards hors de soi. on n vient avec plus de satisfaction au bien préciei que l'on possède. (Elle s'interrompt, puis repret d'un ton triste.) Que j'ai vu de choses nouvell et extraordinaires dans peu de momens! et c pendant tout cela doit être loin encore des pn diges que renferme ce mystérieux château.

LES PICGOLOMINI

LA COMTESSE , réfléchissant. Qu'est-ce donc ? Je connais cependant bien les us obscurs détours de cette maison.

THÉCLA, souriant.

Nous sommes ici en sûreté contre les esprits; li ru deux vieillards qui faisaient la garde deint la porte.

LA COMTESSE , en riant.

Ah ! oui, la tour astrologique. Et comment ce iiiictuaire, qui était autrefois si sévèrement in- JTdit, s'est-il sitôt ouvert devant vous dès votre ''rivée?

THÉCLA

' 1 petit homme vieux, à la blanche chevelure, la physionomie était amicale, et qui m'a (le suite accueillie avec bienveillance, m'a ! l la porte.

MAX

C'est l'astrologue du duc, Seni.

THÉCLA

Il m'a demandé bien des choses : l'époque de îa naissance, le jour, l'heure ; si c'était de jour u de nuit.

LA COMTESSE

C'est qu'il voulait tirer votre horoscope.

THÉCLA

Il a aussi examiné ma main, et il secouait la ête d'un air significatif; il semblait que les li- ;nes ne lui plaisaient pas.

LA COMTESSE

Comment vous trouviez-vous donc dans cette aile? Je ne l'ai jamais aperçue qu'en passant.

J'ai d'abord été surprise et effrayée, en quittant tout à-coup la lumière du jour pour y entrer. fe me suis soudain trouvée dans une nuit obs- ;ure, qu'éclairaient seulement quelques lueurs aibles et rares. En cercle autour de moi étaient angées six ou sept grandes figures de rois, le iceptre à la main ; une étoile se voyait au-dessus de la tête de chacun d'eux; et toute la clarté répandue dans la tour semblait venir de ces seules étoiles. Ce sont les planètes, m'a dit mon guide ; et elles régnent sur le destin, on les représente comme des rois. Le dernier, ce vieillard triste et sombre dont l'étoile est d'un jaune obscur, c'est Saturne. Celui dont la clarté est rougeâtre, et que ?ous voyez au-dessus de lui couvert d'une armure, c'est Mars : et tous deux ne sont pas propices aux bommes. A côté, c'est une femme, elle est belle; une étoile brille d'un doux éclat au-dessus de sa tète : c'est Vénus, l'astre des plaisirs. A gauche ic montre Mercure aux ailes légères. Au milieu brille d'un éclat argenté une figure au front serein, au maintien royal; c'est Jupiter, le père des istres; et le soleil ef4alune se tiennent à ses côtés.

MAX

Ah! je ne veux pas réprouver cette croyance lux étoiles et à la puissance des esprits. Ce n'est pas seulehient par orgueil que l'homme peuple l'espace de forces mystérieuses, d'esprits inconnus; la nature commune est aussi trop étroite

pour un cœur aimant; et les fables dont on berça mon enfance cachent un sens plus profond que le train réel de la vie. Le monde éclatant des merveilles est le seul qui réponde au ravissement de mon cœur; il m'ouvre les espaces éternels, il étend de tous côtés mille branches sur lesquelles se balance mon esprit enivré. Le merveilleux est la vraie patrie de l'amour; il se complaît avec les fées, avec les talismans; il croit volontiers aux divinités, parce que lui-môme est divin. Les dieux de l'antique fable ne sont plus, leur race brillanle a disparu ; cependant ils vivent encore dans le langage du cœur. Ces noms antiques sont en usage comme jadis. Ces divinités, qui autrefois se -mêlaient avec grâce à la vie humaine, placées maintenant dans le ciel avec les étoiles, se font reconnaître à leurs adorateurs ; et de nos jours encore Jupiter préside à la puissance, et Vénus à la beauté.

THÉCLA

Si tel est l'art de l'astrologie, je veux m'attacher à cette douce croyance. C'est une pensée heureuse et chère que de se figurer que dans les hauteurs de l'infini, parmi les étoiles étincelantes, les liens d'amour qui devaient nous unir étaient déjà tissus quand nous avons commencé d'exister.

LA COMTESSE

Ces nœuds formés d'avance dans le ciel ne sont pas toujours tissus de fleurs; on y trouve aussi des épines : heureux si vous en êtes préservés. Ce que Vénus, l'astre du bonheur, a produit, peut être soudainement renversé par Mars et son influence funeste.

MAX

Son triste règne va bientôt finir. Que le pieux zèle du prince soit béni ! Il entrelacera l'olivier et le laurier, il donnera la paix à l'heureux univers. Son grand cœur n'a plus rien à souhaiter, il en a fait assez pour la gloire ; maintenant il peut vivre pour lui et pour les siens ; il retournera au milieu de ses possessions. Gitschin est un beau séjour; Reichenberg et le château de Friedland sont magnifiques aussi. Ses parcs et ses forêts s'étendent jusqu'au pied des monts Sudètes. Là il peut mener librement une vie fastueuse et dignement occupée, encourager royalement tous les arts, et protéger tout ce qui mérite les soins d'un noble seigneur. Il peut construire, planter, observer les astres. Et s'il ne savait pas calmer une indomptable activité, ne peut-il pas combattre avec les élémens, détourner les fleuves, renverser les rochers, et ouvrir au commerce des routes faciles ? Dans les longues soirées d'hiver, nous ferons les récits de nos aventures guerrières.

LA COMTESSE

Je dois cependant vous conseiller de ne pas tant vous hâter de déposer l'épée. Une épouse comme Thécla est bien digne d'être conquise à la pointe du glaive.

MAX

Eh quoi ! serait-ce par les armes que je dois l'obtenir?

THÉÂTRE DE SCHILLER

LA COMTESSE

Qu'e«t-ce donc? N'entcndez-vous rien? Il me semble que j'entends du tumulte et de violens débats dans la salie du festin.

Elle sort.

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