‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 369 sur 637 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

WALLENSTEIN, $e parlant à lui-même.

Est-il possible? ne puis-je plus faire ce que je voudrais? revenir en arrière, si tel est mon plaisir? 11 faut que j'accomplisse les choses, parce que je les ai pensées, parce que je n'ai pas repoussé de moi la tentation , parce que mon cœur s'est nourri de ce songe, parce que je me suis ménagé les moyens d'exécuter un projet encore incertain, parce que j'ai voulu tenir les chemins ouverts devant moi! F»ar le Dieu tout-puissant, ce n'était pas une idée sérieuse, ce ne fut jamais un dessein arrêté; il était seulement venu a ma pensée. L'indépendance et le pouvoir avaient de l'attrait pour moi était-ce donc un crime de

cliariiicr mon imagination par les espérances en chanteresses de la royauté? Ma volonté ne dcmcurait-clle pas libre dans mon âme? ne voyais-je pas près de moi la bonne voie qui me permettait toujours un libre retour? Où donc me troiivc-je tout-à-coup conduit? Il ne reste plus aucune roule derrière moi, ce que j'ai fait a élevé un rnur dont l'enceinte me ferme toute retraite. {Il demeure profondément pensif.) Je parais caiipable, cl je puis tenter le crime, mais non l'écarter de moi. Sous quelque jour qu'elle paraisse, ma conduite m'accuse; et même des actions pures découlant d'une source irréprochable seraient interprétées à mal, seraient empoisonnées par le soupçon. Si j'étais, comme je le parais, un traître, n'aurais-je pas mieux ménagé les apparences? ne me seraisje pas enveloppé dans l'ombre la plus épaisse? aurais-jc laissé percer mon dépit dans mes discours? Non, j'avais la conscience intérieure de l'innocence, de la droiture de mes volontés, et je donnais un libre cours à mon emportement, à mes passions. La parole était hardie, parce que l'action était incertaine : maintenant tout ce qui a été fait sans projet s'unit et se rattache comme les résultats de la prévoyance et de la résolution. Ce que la colère, ce qu'un courage audacieux me faisaient dire dans l'abondance de mon cœur, forme une trame artistement lissue; une accusation terrible s'élève contre moi, et je suis contraint à demeurer muet devant elle. Ainsi je me suis, pour ma perte, enveloppé dans mes propres filets, et la violence seule peut m'en dégager. (// se tait encore un moment.) Et comment faire autrement? l'impulsion d'un libre courage me pousse à des actions audacieuses; la nécessité me les demande d'une rude voix; ma conservation les exige ! l'aspect de la nécessité est sévère. Ce n'est pas sans frissonner que la main de l'homme s'en va fouiller dans l'urne mystérieuse du destin. Dans mon âme, mes actions étaient encore moi; une fois échappées de ce sûr asile de mor cœur, de ce berceau qui les vit naître, une fols livrées à la réalité, elles appartiennent à la domination du hasard, qu'aucun art humain ne î^au rail &oiimvMrc. {Il fait quelques pas avec agitation, puis s'arrête encore pensif.) El quel est toi dessein? le connais-tu bien toi-mômeîTu veu: ébranler un pouvoir tranquille , assuré sur trône, vieilli dans une possession consacrée qui repose sur les solides foiidemens de l'iiabi tude, qui a jeté mille racines profondes dans pieux cl filial respect des peuples. Ce n'est plus l un combat de la force contre la force : ceux-là, } ne les crains pas. Je suis prêt à combattre to| adversaire que je pourrais fixement regarderai yeux, et qui, plein de courage, enflammera auK mon courage. Mais ce que je crains, c'est un in visible ennemi, qui, pour me résister, se cach dans le cœur des hommes. C'est celui là seul qï est terrible et qui me trouve faible et timide. C n'est pas le danger qui se montre avec vivacité, avc; force, que je dois redouter, c'est le train ordinain

LA MORT DE

kernel, des choses de ce monde, ce qui a été et ^ui renaît toujours, ce qui subsistera demain, iparcc qu'il subsiste aujourd'hui. Car l'homme est raçoimc par la coutume; l'habitude a servi de nourrice à son enfance. Malheur à celui qui veut le troubler dans le respect des antiques choses qu'il chérit comme héritage de ses aïeux! Le temps exerce un pouvoir de consécration. Ce qui était vénérable pour les pères devient divin pour les .iifans. Si tu as la possession, le droit est pour loi, et l'adoration du vulgaire te servira de sauvegarde. {Au Page qui entre.) Le colonel suédois ? 1 vt-cc lui? qu'il entre. {Le Page sort. Wallen- >;[tiii fixe un regard pensif sur la porte.) Elle nV'st point encore profanée, pas encore; le crime n'a pas franchi ce seuil encore. Combien est étroite la limite qui sépare les deux portions d'une vie!

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