‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 403 sur 637 · TROISIÈME CUIRASSIER · texte numérisé non relu

TROISIÈME CUIRASSIER

Il est à Olmutz , dans l'armée de l'empereur.

WALLENSTEIN, aw Sous-OZ/icter.

Allons, je vous écoute.

LE SOUS-OFFICIER

II nous est venu dans les mains uue lettre de l'empereur, qui...

WALLENSTEIN tiiiterrompt.

Comment arez-vous été choisis?

LE SOUS-OFFICIER

Chaque escadron a tiré son député au sort.

WALLENSTEIN

Allons au fait.

LE SOUS-OFFICIER

Il nous est venu dans les mains une lettre de l'empereur, qui nous ordonne de ne plus obéir à ton commandement, parce que lu es un ennemi, un traître à la patrie.

WALLENSTEIN

Et quel parti avez-vous pris là-dessus?

LE SOUS-OFFlClER.

Nos camarades, à Braunau , à Budweiss , à Prague, à Olmutz, ont obéi sur-le-champ, et les régimens de Tiefenbach et de Toscane ont suivi leur exemple; mais nous ne croyons pas que tu sois un ennemi, un traître à la patrie, et nous pensons que c'est quelque mensonge , quelque fausse invention des Espagnols. (Avec cordialité. ) Toi-même tu nous diras ce qui en est, car tuas toujours été sincère avec nous, et nous avons la plus grande confiance en toi. Il ne doit pas y avoir de tiers pour s'Apliquer entre un brave général et ses braves soldats.

WALLENSTEIN

Je reconnais bien là mes cuirassiers.

LE SOUS-OFFICIER

Le régiment te demande si tu as seulement pour dessein de conserver le commandement qui t'appartient , que l'empereur t'a confié , de te maintenir dans ton pouvoir pour servir l'Autriche en loyal général; alors bous tiendrons pour toi, nous défendrons ton bon droit contre tout le monde, et quand les autres régimens t'abandonneraient, seuls nous te resterons fidèles et nous donnerons notre vie pour toi ; car c'est notre devoir de soldats de plutôt périr que de te perdre. Mais si les choses sont comme le dit la lettre de l'empereur, s'il est vrai que tu veuilles nous co!!-

WALLENSTEIN .{.{.i

duire en trahison à l'ennemi, ce dont Dieu nous puisse garder . alors nous l'abandonnerons et nous obéirons à la lettre.

WALLENSTEIN

Ecoutez-moi, mes enfans.

LE SOUS-OFFICIER

Il n'y a pas besoin de beaucoup de parole», dis oui ou non, et nous serons satisfaits.

WALLENSTEIN

Ëcoutez-moi. Je sais que vous êtes inlelligens que vous pensez et jugez par vous-mêmes sans suivre le train de la foule, et c'est pour cela que je vous ai toujours, comme vous le savez, distingués du reste de l'armée. L'œil rapide du général ne compte que les drapeaux, et ne peut distinguer chaque tête en particulier; les ordres qu'il donne sont inflexibles , il faut s'y conformer en aveugles; et l'on ne peut pas évaluer ce que vaut l'homme en lui-même ; cependant vous savez que je n'en ai jamais agi ainsi avec vous ; conmie dans votre rude métier vous avez le senlimenl de vous-mêmes, comme j'ai lu dans vos yeux que vous saviez penser en hommes, je vous ai traités toujours en hommes libres, et j'ai employé avec vous la voix de la raison.

LE SOUS-OFFICIER

Oui, mon général, nous avons toujours été traités avec considération par toi; lu nous as honorés de la confiance et favorisés plus que tous les autres régimens ; aussi ne nous conduisonsnous pas comme le vulgaire des soldats; tu le vois bien, nous agissons avec toi en toute confiance : dis seulement un mot; un mot nous suffira. Dis que tu ne songes à aucune trahison, et que tu ne veux pas conduire l'armée aux ennemis.

WALLENSTEIN

C'est moi, moi qu'on trahit; l'empereur me sacrifie à mes ennemis; il faut que je succombe si mes braves troupes ne me sauvent pas; je veux me confier à vous, votre cœur sera ma défense : voyez, c'est contre ce sein qu'on dirige les coups, c'est contre cette tète blanchie. Telle est la reconnaissance que nous obtenons des Espagnols pour ces sanglantes batailles livrées dans les plaines de Lutzen ou devant les murailles des forteresses ; est-ce donc pour cela que nous avons pré sente notre poitrine désarmée au fer des ennemis, que nous avons dormi sur la pierre et sur le spl glacé ? Aucun torrent n'a été assez rapide pour nous arrêter; aucune forêtn'a été impénétrable; nous avons poursuivi l'infatigable Mansfeld dans tous les détours tortueux de sa fuite; notre vie n'a été qu'une marche sans repos. Semblables aux tourbillons du vent, nous avons impétueusement parcouru le monde agité par la guerre, et maintenant que nous avons exécuté les travaux difficiles, ingrats, maudits, qu'exige la guerre , que notre bras fidèle et infatigable a rendu la charge moins pesante, cet enfant royal viendrait conclure une paix facile, ravir à notre tête l'oli-

THÉÂTRE DE SCHILLER

vicr dont elle mérile si bien d'élre couronade, pour en orner ses blonds cheveux !

LE SOUS-OFFICIEK.

Non, cela ne sera pas ainsi tant que nous pourrons l'empêclier ; personne que toi ne doit Unir cette guerre terrible que tu as conduite avec tant de gloire ; tu nous as guidés dans les champs sanglaiis du carnage, il faut que nous revenions commandés par toi à travers les campagnes paisibles; aucun autre ne doit partager avec nous le fruit de tes longs travaux.

WALLUNSTEIX.

Eh quoi I pensez-vous recueillir enfin ce fruit dans vos vieux jours? ne l'espérez pas. Vous ce verrez jamais la fin de cette guerre, elle nous dévorera tous; l'Autriche ne veut pas la paix, et c'est parce que je la recherche qu'on veut ma chute. Qu'importe à l'Autriche si cette longue guerre épuise l'armée et dévaste le monde? elle ne cherche qu'à s'accroître et à conquérir des domaines. Vous êtes émus; je vois une noble colère briller dans vos regards guerriers. Ah! puisse mon esprit vous animer et vous conduire courageusement aux combats comme autrefois ! Vous voulez me soutenir, vous voulez défendre mes droits avec vos armes ; cela est généreux. Cependant ne croyez pas que votre troupe peu nombreuse puisse y réussir à elle seule ; en vain vous vous sacrifieriez pour votre général. ( D'un ton de confidence.) Non, laissez- moi, pour assurer le succès, chercher des alliés. Le Suédois nous offre son secours, laissez-moi le servir en apparence, jusqu'au moment où , également redoutables aux deux partis, nous tiendrons dans nos mains le destin de l'Europe, et alors du sein de notre camp nous présenleions la douce paix au monde consolé.

LE SOUS-OFFlCIER.

Ainsi tu ne traites avec les Suédois qu'en apparence ; lu ne veux pas trahir l'empereur ; tu ne veux pas nous faire Suédois : vois- tu, c'est la seule chose que nous désirions expliquer avec toi.

WALLENSTEIN

Eh I que m'importent les Suédois ? je les hais comme les gouffres de l'enfer; et, avec l'aide de Dieu, j'espère leur faire repasser bientôt leur Baltique: c'est là ce que je souhaite par-dessus tout. J'ai un cœur, et le désespoir du peuple allemand me touche. Vous n'êtes que de simples soldats; cependant estimez-vous au-dessus du vulgaire, car vous m'avez paru plus dignes que tous les autre» de m'entcndre parler à cœur ouvert. Voyez, il y a quinze ans que le (lambeau de la guerre est ollutné, et l'on n'a pas encore eu depuis un moment de repos. Allemands et Suédois, catholiques et luthériens, aucun ne veut céder à l'autre, tous le» bras sont levés les uns contre les autres : partout des factions ; nulle part un juge. Dites, qui pourra mettre fin a tout ceci? qui pourra dénouer tous CCS iiU qui s'embrouillent de plus en plus? Us doivent être tranchés; je sens que je suis Ihomme du destin , et j'espère qu'avec votre secours j'accomplirai ses décrets.

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