SCENE XI
rHÉCLA, M»' DE NEUBRUNN.
TiiRci.A se jette au cou de madame de Neuhrunn. Maintenant , chère Ncubrunn , prouvez-moi l'amour que vous m'avez toujours exprimé; montrez-vous mon amie, ma compagne. Il faut que nous partions dès cette nuit.
MADAME DE NEUBRUNN.
Partir! où aller?
THÉCLA
Où? il n'est qu'un seul lieu dans le monde, celui où il est enseveli , où l'on a déposé son cercueil.
MADAME DE NEUBRUNN.
Ah ! dans quel lieu voulez -vous donc aller?
THÉCLA
Dans quel lieu ? malheureuse! Ah! pourriezvous me faire une telle question si vous aviez jamais aimé? C'est là que se trouve tout ce qui me reste de lui : il n'y a plus sur la terre que ce seul endroit à mes yeux. Alil ne me retenez pas; allez, et faites les apprêts nécessaires ; pensons aux moyens de partir.
MADAME DE NEUBRUNN.
Songez-vous à la colère de votre père?
THÉCLA
Je ne crains plus la colère de personne.
MADAME DE NEUBRUNN.
Et le blâme du monde, les discours de ia médisance ?
THÉCLA
Je vais revoir celui qui n'est plus! Est-ce donc dans ses bras que je cours? 0 mon Dieu ! c'est la tombe seule de mon amant que je cherche.
MADAME DE NEUBRUNN.
El nous serons seules, sans secours, deux taibles femmes?
THÉCLA
Prenons des armes, je te défendrai.
MADAME DE NEUBRUNN.
La nuit est obscure.
THÉCLA
Elle servira à nous cacher.
MADAME DE NEUBRUNN.
La tempête est affreuse.
THÉCLA
Était-il doucement sous les pieds des chevaux?
. MADAME DE NEUBRUNN.
0 mon Dieu! à travers les postes des ennemis ! et si l'on nous refusait le passage?
THÉCLA
Ne sont-ce pas des hommes? Le malheur librement parcourt toute la terre.
MADAME DE NEUBRUNN.
La distance est grande.
THÉCLA
Le pèlerin s'enquiert-il de la distance, quand. il se rend vers les lieux saints ?
LA MOKT DE WALLENSTEIN
MADAME DE NEUBRUK.N.
Kt comment sera-t-ii possible de sortir de celte ville?
TllÉCLA.
L'or nous en ouvrira les portes... Allez, allez.
MADAME DE NEUBKOXN.
Si l'on vous reconnaît?
THÉCLA
Dans cette fugitive au désespoir, personne ne l'iicrchera la fille de Friedland.
MADAME DE NEUBRUNN.
OÙ trouver des chevaux pour notre fuite?
TIIÉCLA.
'Ion éciiyer nous en donnera. ..Allez, appelez le.
MADAME DE NEUBRUNN.
l/osera-t-il à l'insu de son maître?
THÉCLA
Oui, oui; allez seulement, soyez sans crainte.
MADAME DE NEUBRUN.N.
Hélas! et que deviendra votre mère, quand vous aurez disparu?
THÉCLA, pensive et agitée.
0 ma mère !
MADAME DE NEUBRUNN.
Elle souffre déjà beaucoup , cette malheureuse mère... Voulez-vous encore lui porter ce dernier
coup?
THÉCLA
Je ne puis lui épargner cette douleur... Allez,
allez.
M"^ DE NEUBRUNN.
Pensez bien à ce que vous allez faire.
THÉf.LA.
J'ai pensé tout ce que j'avais à penser.
M™» DEI.EUBRUNN.
Et quand nous serons là, que deviendrez-vous ?
THÉCLA
Quand nous en serons là, un Dieu inspirera mon âme.
M°>« DE NEUBRUNN.
Votre cœur est maintenant rempli de trouble, chère maîtresse; et ce n'est pas ce chemin qui vous conduira au repos.
A ce repos profond, le seul qu'il ait trouvé... Allez, allez, n'ajoutez pas un mot; je ne sais quelle puissance m'entraîne invinciblement vers son tombeau. Là. je serai un instant soulagée. Le poids douloureux qui étouffe mon cœur sera soulevé, mes larmes pourront couler. Allez, nous pourrions être en route depuis long-temps. Je ne trouverai point de repos tant que je serai dans ces murs; il semble qu'ils vont s'écrouler sur moi. Une force inconnue me pousse hors de leur enceinte. Dieu ! quelles impressions m agitent! Ce palais me paraît rempli de sombres et pâles fantômes; ils ne me laissent aucune place. Kh quoi ! de tous côtés leur foule terrible chasse les vivans de ces murs.
M™« DE NEUBRUNN.
Vous me remplissez aussi d'angoisses et d'ef-
froi, madame; moi-même je n'ose plus demeurer ici... Je sors et vais aussitôt appeler Roscmberg.
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