‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 447 sur 637 · LA REINE, CARLOS · texte numérisé non relu

LA REINE, CARLOS

Le marquis de Posa et la marquise de Mondéjar se retirent dans l'éloignement.

CARLOS , se jetant aux pieds de la Reine. Le moment est enfin venu, et Carlos ose presser cette main chérie.

LA REINE

Quelle démarche ! quelle coupable cl auda-

THEATRE DE SCHILLER

cieusc surprise I Levez-vous! on nous >oil; ma suite est ici près.

CAULOS.

Je ne me lèverai point; je veux rester ici à genoux, demeurer en ces lieux dans un éternsl ravissement; j'y suis enraciné à jamais.

LA REINE

Insensé ! à quelle audace vous porte ma bonté? Eh quoi ! savez-vous que c'est à une reine, que c'.est à une mère que vous adressez ce langage téméraire? Savez-vous que par moi, par moimême, le roi sera instruit...

CAULOS.

Et que je devrai périr! qu'on m'entraînera d'ici sur l'échafaud ! Un instant passé dans le paradis ne sera pas trop acheté par la mort.

^ I A REINE

Et votre reine?

CARLOS se relève.

Dieu! Dieu! je me retire. Ne le dois-je pas •- lorsque vous l'exigez? Mère, mère, que vous vous jouez cruellement de moi ! Un signe, un seul coup d'oeil, un mot de votre bouche, peuvent m'ordonner d'exister ou de finir. Que voulez-vous qui soit fait? D<; quoi peut-on disposer sous le ciel que je ne me hâte de vous sacrifier dès que vous le souhaiterez?

LA REINE

Fuyez...

CARLOS

0 Dieu !

LA REINE

C'est la seule chose, Carlos, dont mes larmes vous conjurent. Fuyez, avant que mes dames, avant que mes geôliers surprennent vous et rr;oi ensemble, et que cette grande nouvelle soit venue aux oreilles du roi.

CARLOS

J'attends mon sort : la vie ou la mort. Kh quoi ! j'aurais donc réuni mes espérances sur cet instant unique où enfin je vous trouve sans témoins, pour qu'une fausse terreur me ravisse le but! Non, reine, le monde pourrait tourner cent fois, mille fois sur ses pôles, avant que le destin m'accordât de nouveau cette faveur.

LA REINE

Aussi ne doit-elle plus revenir de toute l'éternité. .Malheureux I que voulez-vous de moi ?

CARLOS

0 reine! j'ai lutté, lutté plus qu'aucun mortel ne pourrait le faire : Dieu m'en est témoin. 0 reine! ce fut en vain! Mon courage héroïque est tans force : je succombe.

t.K REINE.

Rien de plus, au nom de mon repos.

CAKl.OS

Vous étiez a moi : a la face de l'univers vous me fûtes promise par deux puis^ans royaumes; vous fûtes reconnue a moi par le ciel et la nature; et Philippe, Philippe vous a dérobée à moi!

LA HEINE

Il est votre père.

CARLOS

Votre époux !

LA REINE

11 vous donue le plus grand empire du mond( pour héritage.

CARLOS

Et vous pour mère !

LA REINE

Grand Dieu! vous êtes en délire!

CARLOS

Et sait-il quel trésor il possède? a-t-il un cœu à apprécier, à sentir le vôtre? Je ne me plaindrai pas, non, j'oublierais l'ineffable bonheur don j'aurais joui avec vous, si seulement lui était heu reux : il ne l'est pas, c'est là mon infernale souP france; il ne l'est pas, et jamais ne le sera. Ti m'as ravi mon paradis, et seulement pour l'anéantir dans les bras de Philippe.

LA HEINE

Horrible pensée!

CARLOS. I

Oh! je sais qui a tramé cette union; je saij comment Philippe peut aimer et rendre des soinsi Qu'ètes-vous dans ce royaume? PÎcoutez-moi Êlcs-vous régente? Non. Comment Albe pourrait il gouverner si vous étiez régente? La Flandre se rait-elle mise en sang pour sa croyance?... Seriez vous la femme de Philippe? Impossible! je ne 1 puis croire. Une femme possède le cœur de so époux... et à qui est le sien? Et lorsque peat être, dans l'ardeur de la fièvre, quelque tendress lui échappe, n'en demande-t-il point pardon à so sceptre et à ses cheveux gris?

LA REINE

Qui vous a dit que mon sort fût digne de com passion aux côtés de Philippe?

CARLOS

Mon cœur, qui sent avec transport qu'à mi côtés il eût été digne d'envie.

LA HEINE

Homme vain! et si mon cœur me disait le cor traire? si la tendresse respectueuse de Philipp si l'expression muette de son amour, pénétraiei plus avant dans mon Ame que l'audacieux lai gage de son orgueilleux fils? si les regards en pressés d'un vieillard

CARLOS

C'est autre chose... Alors... alors, pardonnS je ne savais pas... je ne savais pas que vous a miez le roi.

LA HEINE

L'honorer est mon devoir... mon contentemeti

CARLOS

N'avez-vous jamais aimé?

Etrange question !

(CARLOS

Vous n'avez jamais aimé?

LA HEINE

Je n'aime plus.

eu

t)ON CARLOS

CARLOS

Est-ce votre cœur, est-ce votre serment qui l'ordonne ?

l.A REINE.

Laissez-moi, prince, et ne tenez plus de semblables discours.

CARLOS

Est-ce votre cœur, est-ce votre serment qui l'ordonne?

LA UEI\E.

C'est mon devoir. Malheureux! quel'triste examen d'une destinée à laquelle vous et moi devons

ob('ir !

CARLOS

nus devons... nous devons obéir!

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