‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 451 sur 637 · CARLOS, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

CARLOS, LE MARQUIS

CARLOS

Je t'ai compris, et je te remercie; cependant la présence d'un tiers justifie seule ce ton de contramte. Ne sommes-nous pas frères? Que cette vame comédie de rangs soit à l'avenir bannie de notre union. Suppose que nous nous soyons rencontrés tous deux en un bal, avec des masques, toi en habit d'esclave, et moi travesti par fantaisie en robe de pourpre; tant que dure la fête, nous nous conformons, avec un sérieux risible' au mensonge de notre rôle, afin de ne pas déranger les plaisirs du vulgaire. Cependant, à travers le masque, ton cher Carlos te fait signe ; tu lui serres la main en passant, et nous nous entendons.

LE MARQUIS

Ce rêve est doux, mais ne s'évanouira-t-il jamais? Mon cher Carlos est-il assez sûr de luimême pour braver l'attrait d'une majesté sans bornes ? Il viendra un grand jour, un jour où cette âme héroïque... je dois vous le rappeler... sera mise à une difficile épreuve. Don Philippe meurt,- Carlos hérite du plus grand royaume de la chrétienté; un espace immense le sépare de toute la race des mortels. Hier il était homme, aujourd'hui il est dieu ; maintenant il n'a plus aucun défaut ; les devoirs éternels se taisent devant lui ; l'humanité, qui est encore un grand mot pour son oreille, se vend elle-même et rampe devant l'idole. Sa compassion s'éteint quand il n'éprouve plus de souffrances; sa vertu s'énerve dans les voluptés; pour ses folies, le Pérou envoie de l'or; à ses vices, la cour présente son infernale perversité! Il s'endort tout enivré dans ce ciel que ses esclaves lui ont arlificieusement créé. Sa divinité est aussi durable que son rêve... Malheur à l'insensé qui par pitié le réveillerait ! Mais que fera Rodrigue? L'amitié est sincère et courageuse; la majesté affaiblie ne peut supporter ses terribles clartés; vous ne pourrez supporter l'arrogance du citoyen, ni moi l'orgueil du prince.

CARLOS

Elle est vraie et terrible, ta peinture du monarque. Oui, je te crois... Mais c'est la volupté seule qui ouvre le cœur aux vices... Je suis pur encore ; j'ai encore une jeunesse de vingt-trois ans. Ce que mille autres avant moi ont sans ré-

flexion dissipé dans une if,Miol)ie débauclie, la moilleure part de l'esprit, la force virile, je l'ai réservée pour le roi à venir. Qui pourrait te chasser de mon cœur, si les femmes n'ont pu le faire?

.Moi-même, pourrais-jc, Carlos, vous aimer si intimement, si je devais vous craindre?

CARLOS

Cela n'arrivera jamais. Quel besoin as-tu de moi? As-tu quelque passion qui ait à mendier devant le trône? L'or te séduit-il? Sujet, tu es plus riche que roi je ne le serai, liecherches-tu les hoiuieurs? Déjà, étant jeune encore, tu en avais atteint le terme, et tu les as repoussés. Qui de nous deux sera le créancier ou le débiteur? Tu te lais ; trembles-tu de cette épreuve ? N'es-tu pas plus sûr de toi-même?

LE MARQUIS

Eh bien ! je cède ; voilà ma main.

CARLOS

Kst-clle à moi ?

LE MARQUIS

Pour toujours, et dans toute la force du mot.

CARLOS

lit aussi fidèle et aussi tendre pour le roi futur qu'aujourd'hui pour l'infant?

THÉÂTRE DE SCHILLER

LE MARQUIS

Je vous le jure \'

Kt même lorsque la rampante flatterie aur

enlacé mon cœur sans défiance et même loi

que mes yeux auraient oublié les larmes aut fois répandues , lorsque mon oreille serait f mée à la plainte, tu viendrais, intrépide gardi de ma vertu, me lalfermir et rappeler à mon géi le grand nom qu'il porte?

LE MARQUIS

Oui.

CARLOS

Kt maintenant encore une prière; dis-moi / j'ai toujours envié à tes égaux cette prérogat de la confiance. Ce mot fraternel charmera m oreille et mon cœur par la douce apparence

l'égalité Point d'objection... je devine ce c

tu vcuxdire; c'est pour toi une puérilité, je lésa mais pour moi, fils de roi, c'est beaucoup, Vei tu être mon frère?

LE MARQUIS

Ton frère?

CARLOS

Maintenant allons rejoindre le roi. Je ne cra'

plus rien ; la main dans ta main, je défie -n

siècle.

Ils sorlciil.

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