LE FACE
Venez, prince, je vous conduirai.
CARLOS
Laisse-moi d'abord revenir à moi-même. Ce bonheur me donne encore tous les frémissemens de l'épouvante. Avais -je conçu un si orgueilleux espoir? avais-jc môme osé le rêver? Où est l'homme qui pourrait si prompleinent s'accoutumer à devenir un dieu? Qu'élais-je, et maintenant qui siiisje? C'eft un autre ciel, un autre soleil qu'auparavant .. Elle m'aime.
THÉÂTRE DE SCHILLER
LK PAGE, voulant l'emmeiu'r.
Friiicc, prince, ce n'est pas ici le lieu. . Vous oubliez...
CAHi.os, saisi d'une terreur soudaine.
Le roi! mon père! (// laisse retomber ses bras, reijarde autour de lui avec effroi, puis commençant à se recueillir : ) r.ela est affreu? ; tu as raison, ami. Je te remercie, je n'étais plus à moi-môrr.3... Que je sois forcé de me taire, de renfermer tant de bonheur en mon sein, cela est affreux, oui, affreux. {Il prend le Page par la main et le conduit à l'écart.) Que ce que tu as vu... et ce que tu n'as pas vu soit enseveli en ton sein comme en un ccrciicil, entends-tu? Maintenant va; je m'y trouverai. Va; on pourrait nous surprendre ici, va. (f.e Page veut sortir.) Ariête ! Écoute-moi!.. [Le Page revient. Carlos lui pose la main sur l'épaule, et le regarde d'un ^air sérieux et solennel.) Tu portes un mystère terrible, pareil à ces poisons violens qui brisent le vase où ils sont renfermés. Veille sur l'expression de ton visage. Que tes regards n'expriment jamais ce que cache ton cœur. Sois tel que la trompette, qui reçoit et transmet le son, mais ne l'entend point... Tu es un enfant... sois-le toujours, et continue à montrer la même gaieté. Qu'elle a été sage et prudente, celle qui t'a choisi pour ce message d'amour! Ce n'est point là que le roi cherche ses vils espions.
LE PAGE
Et moi, prince, je suis fier de me savoir, par ce secret, au-dessus du roi lui-même.
Vanité puérile et folle! c'est cela qui doit te faire trembler... S'il nous arrive que nous nous rencontrions en public, approche-toi de moi avec timidité et soumission; que la vanité ne t'entraîne jamais à faire remarquer que l'infant a de la bonté pour toi. Ton plus grand crime, mon enfant, serait de me plaire. Ce que tu auras désormais à me rapporter, ne le dis pas avec des mots, ne le confie point à tes lèvres; que tes avis ne me parviennent point i)ar les moyens ordinaires qui expriment la pensée; parle moi par tes regards, par tes signes; je saurai entendre un clin d'œil. l.'air, le jour, qui nous environnent, sont vendus à Philippe : les murailles ont des oreilles pour son service. On vient. ( L'appartement de la Reine s'ouvre et le duc d'Albe sort ) Pars. Au revoir
LE PAGE
Prince, ne manquez pas de vous rendre à ce cabinet.
Il sort.
CARLOS
C'est le duc.. Non, non. C'est bon; je m'y trouverai.
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