SCÈNE IV
Un premier salon de l'appartement de la reine.
DON CARLOS entre par la porte du fond, s'entretenant avec un PAGE. Les gens de la cour, qui se trouvaient dans la salle, se dispersent à son approche dans les salles voisines.
CARLOS
Une lettre pour moi? Pourquoi donc cette clef? Et toutes deux remises avec tant de mystère? Approche. Où t'a-t-on donné ceci?
LE PAGE, mystérieusement Autant que j'ai pu remarquer, la dame aime mieux être devinée que nommée.
CARLOS, reculant.
La dame! (Il examine le Page plus attentivement.) Quoi? comment? qui es-tu donc ?
LE PAGE
Un page de Sa Majesté, de la reine.
CAKLOs, effrayé, va à lui , et lui mettant la main sur la bouche.
Tu es mort! silence! j'en sais assez! (// rompt vivement lecachet, et se retire à l'extrémité de la salle pour lire la lettre. Pendant ce temps-là te duc d'A Ibe passe prés du Prime sans être aperçu de lui, et entre chez la Reine. Carlos, d'abord tremblant, pâlit et rougit tour à tour. Après qu'il a lu, il demeure long-temps en silence, les * yeux fixés sur la lettre; enfin, il se retourne vers le Page.) Elle t'a elle-même remis cette lettre?
LE PAGE
De sa propre main.
CARLOS
Elle t'a elle-même remis celte lettre? Ne te joue pas de moi! je n'ai rien lu écrit de sa main. Je te crois, puisque tu me jures... Si c'est un* mensonge , confesse-le-moi avec franchise , et n'essaie pas de te railler de moi.
LE PAGE
De vous? *
CARLOS. // regarde de nouveau la lettre, et exa^
mine le Page d'un air attentif et incertain: il
fait quelques pas dans la salle.
Tu as encore tes parens, n'est-ce pas ? Ton père sert le roi? il est natif du royaume ?
LE PAGE
Il a été tué à Saint-Quenlin. Il était colonel des cavaliers du duc de Savoie et s'appelait Alonzo, comte de Henarez.
CARLOS lui prend lamain, et fixe sur lui les yeux d'un air d'intelligence.
Le roi t'a remis cette lettre ?
LE PAGE, ému.
Prince, ai-je mérité ce soupçon ?
CARLOS lit la lettre.
« Cette clef ouvre les apparlemens derrière le » pavillon de la reine. Le plus reculé de tous est » un cabinet où ne pénètre jamais aucun curieux. >' C'est là que l'amour peut avouer librement » ce que si long-temps il n'a osé exprimer que » par les regards ; l'amant timide y sera entendu, » et une douce récompense sera donnée à la dis- » Crète patience. » {// semble se réveiller d'un as soupis sèment.) Ce n'est point un rêve I ce n'est point un délire!... Oui, voici ma droite, voici mon épée, voici des syllabes écrites en ce billet. Cela est réel, cela est vrai. Je suis aimé!... je le suis !... oui, je le suis!... je suis aimé!
Il se promène dans la salle tout hors de lui, levant les mains au ciel.