I^ ROI
Cela vous surprend ?
DOMINGO
La Providence soit bénie de ce que mes inquiétudes étaient sans fondement! Ainsi je puis me livrer à l'espérance.
LE ROI
Vos inquiétudes? De quoi étiez-vous inquiet?
DOMI.NGO
Sire, je ne dois point vous cacher que je suis déjà instruit d'un mystère...
LE ROI , d'un air sombre.
Vous ai-je donc témoigné le désir de l'apprendre de vous ? Qui me prévient ainsi sans mon ordre ? Sur mon honneur, cela est bien hardi.
nOMLNGO.
Sire, le lieu, le moyen par lequel je l'ai appris , le sceau sous lequel il m'a été donné , me
THEATRE DE SCHILLER
justifient au moins de cette faute ; c'est au confessionnal qu'il m'a été confié... confié comme un crime qui chargeait la conscience affligée de la pénitente, el dont elle demandait pardon au ciel. La princesse déplore trop tard une action dont elle a des motifs de craindre que les conséquences ne soient terribles pour la reine.
Réellement? quel bon cœur! — Vous avez bien deviné pourquoi je vous ai fait appeler : il faut que vous me tiriez de cet obscur labyrinthe où un zèle aveugle m'a jeté ; j'attends la vérité de vous ; p.irlez-moi ouvertement. Que dois-je croire? que dois-je résoudre? Votre devoir est de me dire la vérité.
nOMlNf.O.
Sire , lors tnéme que la modération que m'impose mon ministère ne me prescrirait pas la douce loi de l'indulgence, je conjurerais encore votre majesté, je la conjurerais pour son repos de ne pas aller plus loin dans la découverte de ce mystère, de suspendre toute information sur un secret qu'il ne peut être que pénible d'éclaircir. Ce qu'on en sait maintenant peut être pardonné : un mot du roi, et la reine n'a pas eu un tort. La volonté des princes confère la vertu comme le bonheur : il suffit que le roi montre toujours le même calme, pour faire tomber les bruits que la calomnie s'est permis de répandre.
LE IlOl.
Des bruits sur moi, et parmi mon peuple?
nojUNCO.
Impostures! damnables impostures ! je le jure. Cependant il y a des occasions où les bruits populaires, fussent-ils dénués de preuves, ont autant d'importance que la vérité.
i.E noi.
Certes, et voilà justement une de ces occasions.
noMixf.o.
Une bonne renommée est le précieux, l'unique avantage qu'une reine pourrait enviera la femme d'un citoyen.
LE KOI.
Sur ce point, j'espère n'avoir rien à redouter. ( // s'arrête et jette un reyjird de doute sur Dominijo. Après un moment de silence: ) Chapelain, j'ai encore à apiirendre de vous quelque chose de fâcheux. Ne tardez plus : depuis long-temps je lis dans vos yeux une triste nouvelle ; quelle qu'elle soit, parlez; ne me laissez pas plus long-temps dans ce supplice. Que croit le peuple ?
DOMINGO
Kncorc une fois, sire, le peuple peut se tromper... et certainement il se trompe. Ce qu'il répète ne doit pas troubler le roi... seulement.— Qu'on ait osé répéter de telles choses...
LE ROI
Quoi î me fau(-il donc implorer si long-temps une goutte de poison ?
DOMINGO
\^ peuple se ressouvient de l'époque où votre fnajesté fut si prés de la mort... rrente semaines
après, il apprit l'heureuse délivrance. [Le Roi se lève et sonne ; le duc d'Albe entre ; Domiinjo st trouble.) Sire, je suis surpris...
LE ROI , allant au-devant du duc d'Albe.
Duc, vous êtes un homme, défendez-moi de ce prêtre DOMINGO. Le duc d'Albe et lui se font des sii/ms
d'intelligence. Après un moment de silence.
Si nous avions pu prévoir que cet avis serait funeste à ccu\ qui le donnent...
LE ROI
Fruit de l'adultère, dites-vous! J'étais à peine échap[ié à la mort, qu'elle sentit qu'elle était mère? Comment! n'est-ce pas alors, si je ne me trompe , que vous adressâtes dans toutes les églises des actions de grâce à saint Dominique, pour le miracle qu'il avait opéré en moi? Ce qui fut alors un miracle ne l'est-il plus aujourd'hui? Ainsi vous me trompiez alors , ou vous me trompez aujourd'hui. X quoi vous convient-il que je croie maintenant? Ah! je vous pénètre : si le complot eût été mûr alors , qu'auriez-vous fait pour la gloire de votre saint patron?
ALBE
Le complot?
LE ROI
Vous vous seriez rencontrés aujourd'hui dans vos conjectures avec une conformité sans exemple, et vous ne seriez pas d'intelligence? vous voudriez me le persuader ? Il faudrait donc que je n'eusse point vu avec quel empressement avide vous vous êtes précipités sur votre proie, avec quelle volupté vous étiez à vous repaître de ma douleur et des transports de ma colère. Il faudrait que je n'eusse pas remarqué avec quel zèle le duc brûle de ravir la faveur qui était destinée à mon fils. Il faudrait que je n'eusse pas démêlé comment le saint homme voulait armer ses petites vengeances du bras puissant de ma colère. Je suis l'arc , pensez-vous , que l'on peut tendre à son gré? Kt si j'ai des doutes à former, permettez du moins que je commence par vous.
ALBE
Notre fidélité ne s'attendait pas être interprétée ainsi.
LE ROI
Votre fidélité! La fidélité sait avertir du crime à venir : la vengeance raconte le crime quand il est accompli. Ecoutez-moi ! Qu'ai-je gagné a votre scrvile empressement? Ce que vous avancez est-il vrai? Eh bien ! qu'ai-je à attendre, sinon le déchirement d'un divorce ou le triste triomphe de la vengeance? Mais non; vous n'avez que des inquiétudes ; vous ne m'apportez que l'hésitation et le soupçon. Vous me conduisez sur le bord de l'abîme infernal, et vous vous enfuyez!
DOMI.NGO
D'autres preuves sont-elles possibles, lorsqu'on ne peut avoir le témoignage des yeux?
LK ROI , après un lonq silence, se tourne vers Domingo, et lui parlant avec sérieux et solennité.
Je convoquerai les grands de mon royaume cl
DON CARLOS
je siégerai moi-même sur le tribunal. Présentezvous alors. — En aurcz-vous le courage?... et accusez-la comme adultère... elle mourra de mort... sans miséricorde!... elle et l'Infant mourront!... mais... songez-y ! si elle se justifie, vous-mêmes vous soumettez-vous a être offerts en victimes à la vérité ? — Décidez-vous. — Vous ne le voulez pas? vous vous taisez ! vous ne le voulez pas ? Vous n'avez que le zèle du mensonge.
ALBE, qui est demeuré à l'écart, avec calme et froideur.
Je le veux.
LE noi demeure surpris, se retourne vers le Duc, et le ref/arde fixement.
Cela est hardi! Cependant je réfléchis que dans de sanglans combats vous avez risqué voire vie pour de bien moindres motifs. Vous l'avez risquée, avec la légèreté d'un coup de dé, pour le néant de la gloire. Ht que vous est la vie? Je ne jouerai point le sang royal contre celui d'un insensé qui n'a rien à espérer de mieux que de relever sa chétive existence. Je rejette votre sacrifice. Allez , allez , et attendez mes ordres dans la salle d'audience.
Ils sortent.