LE ROI , LE COMTE DE LERME
LERME, avec surprise, en apercevant le Roi. Votre majesté ne se trouve pas bien?
LE ROI
Le feu était au pavillon à gauche; n'avez-vous pas entendu le bruit?
LERME
Non, sire.
LE ROI
Non? Comment! je l'aurais donc rêvé ! Ce ne peut être l'effet du hasard. La chambre de la reine n'est-elle pas de ce côté?
LERME
Oui, sire.
LE ROI
Ce songe m'inquiète ; à l'avenir on doublera la garde, entendez-vous? Dès que la nuit sera venue, mais secrètement , très-secrètement ; je ne veux pas que... Vous semblez m'observer?
Je remarque que vos yeux échauffés demandent du sommeil. Oserais-je rappeler à votre majesté combien son existence est précieuse , combien ses peuples apercevraient avec étonnement et effroi sur votre visage les traces d'une nuit sans sommeil? Prenez seulement deux courtes heures de repos.
LE ROI , avec un regard égaré.
Le sommeil! je le trouverai au caveau de l'Escurial. le sommeil. Dès que le roi dort, il y va de son trône , et pour le mari il y va du cœur de sa femme.— Non , non , c'est une calomnie. N'est-ce pas une femme, une femme qui me l'a confiée? La parole de la femme est une calomnie; le crime ne sera certain que si un homme me l'affirme. {Aux Pages, qui sont éveillés.] Appelez le duc d'Albe. {Les Pages sortent.) Approchez, comte: serait-ce la vérité? {// regarde fixement le Comte.) Ah ! pendant un seul battement de mon cœur, pouvoir tout connaître! Est ce la vérité? Jurezle-moi. Suis-je trompé? le serai-je donc? est-ce la vérité?
LERME
Le plus grand, le meilleur des rois ?
THÉATUE DE SCHILLER
LE ROI, reculant.
Roi, roi! et encore , cl toujours roi! point d'autre réponse que l'écho de ce vain son ? Je frappe le rocher, je lui demande de l'eau, de l'eau pour la soif de mon ardente fièvre, et il me donne de lor brûlant.
LEHME.
Sur quoi la vérité, sire ?
LE ROI
Rien, rien; laissez-moi; allez. [Le Comte veut s'dloi'jner, il le rappelle encore une fois.) Vous ôli'S marié? vous ôles père, n'est-ce pas?
LEKME.
Oui, sire.
LE KOI.
Vous êtes marié, et vous risquez de veiller une Duit prés de votre maître? Nous avez dos cheveux gris, et vous ne rougissez pas de croire à la sincérité de votre fcnmie? Retournez au logis, et vous la trouverez dans les bras incestueux de votre fils. Croyez votre roi; allez. Vous restez interdit ? vous me regardez avec pénétration. Moi, moi aussi j'ai des cheveux gris. — Malheureux, prenez garde; la vertu des reines est inattaquable; vous êtes mort si vous en doutez. LEUME, avec chaleur.
Qui peut en douter? qui, dans tous les Etals de mon roi , serait assez audacieux pour jeter l'ombre d'un soupçon sur une vertu si pure, si angélique? la meilleure des reines,...
LE ROI
La meilleure ? Pour vous elle est donc aussi la meilleure? Klle a, je le vois, des amis bien ardens autour de moi ; elle a dû les acheter chèrement, plus chèrement qu'elle ne pouvait les payer à ma connaissance. Vous pouvez sortir ; faites venir le duc.
LERME
Je l'entends déjà dans le salon.
11 se retire.
LE ROI , d'un ton plus doux.
Comte, ce que vous aviez remarqué est trèsvrai. Cette nuit d'insomnie a rendu ma tôle brûlante; oubliez tout ce que j'ai pu dire dans celle rêverie sans sommeil ; entendez-vous, oubliez-le. Votre roi vous aime.
11 lui donne sa main à baiser. Lermc sort, et ouvre la porte au duc d'Albe.
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SCÈiNE III.
LE ROI et LK DUC D'ALBE.
ALBE, t'approchant du roi d'un air d'hésitation.
Un ordre aussi subit... à une heure inaccoutumée. { il te trouble enexaminant le Roi de plus près.) Et ce refjard...
IK ROI. // s'est assis , et a pris le médaillon sur
la table. Il regarde le Duc long-temps en
silence.
Il eit donc vrai! je n'ai pas un serviteur fidèle!
. .\LBE , toujours troublé.
Comment?
LE ROI
Je suis blessé mortellement : on le sait, etp sonne ne m'avertit !
ALBH , avec un regard d'étonnemcnt Une blessure aurait atteint mon roi , et serait échappée à ma vue !
LE ROI, lui montrant les lettres. Reconnaissez-vous cette main ?
ALBE
C'est la main de don Carlos.
LE ROI , après avoir fixé des regards pénétr, sur le Duc,
Vous ne soupçonnez rien encore? Vous m'avez averti de son ambition. Était-ce son ambition, son ambition seule que j'avais à redouter?
ALBE
L'ambition est un mot bien grand , bien vaste, qui peut renfermer un sens étendu, infini.
LE ROI
Et vous n'avez rien déplus à me révéler? ALBE , après un peu de silence , et d'un air contenu.
Votre majesté a confié le royaume à ma surveillance : je dois à votre couronne mes soins et mes pensées les plus intimes. Ce que je soupçonne, ce que je pense ou ce que je sais m'appartient ; c'est un domaine sacré qu'un esclave acheté , tout comme un vassal, a le droit de ne pas abandonner aux rois de la terre. Tout ce qui paraît évident à mes yeux peut ne pas l'être devenu encore assez pour les yeux du roi. Cependant , pour le satisfaire, je le prierai de ne point m'interroger comme mon souverain.
LE ROI , lui donnant les lettres.
Lisez.
ALBE lit, et se retourne avec efjroi vers le Roi.
Quel est l'insensé qui a remis ce malheureux écrit dans les mains de mon roi?
Quoi ! vous savez donc à qui il se rapporte ? L nom n'est point cependant sur cette lettre. ALBE, reculant et troublé.
J'ai été trop prompt.
LE ROI
Vous le savez ?
ALBE, après quelques réflexions.
Eh bien! soit! mon maître me l'ordonne... j ne puis reculer... je ne le nie pas... je sais qncll personne...
LE uoi , se levant avec un emportement lerribi
Aide-moi à inventer une mort nouvelle , di( terrible des vengeances ! Leur intelligence est don si évidente, si bien connue du monde entier, !■ publi(iue,que, sans se donner la peine d'examiner, 011 devine tout au premier coup d'œil ? C'en esi trop ! Et je ne l'ai pas su ! je ne l'ai pas su ! je suit le dernier qui le découvre, le dernier de tout mor royaume 1
Ai.KR se jette aux pieds du Roi.
Oui, je me reconnais coupable, sire; je rougi
DOiN CARLOS
d'une lâche prudence qui lu'a engagé au silence, lorsque l'honneur de mon roi , la justice et la vérité m'ordonnaient hautement de parler... Cependant, puisque tout se lait, puisque le charme de la beauté ferme toutes les bouches , j'en cours le hasard , je parlerai. Je sais pourtant que les tendres assurances d'un lils, les attraits séduisans, les larmes d'une épouse..
LE HOi , avec vivacité et promptitude.
Levez-vous! vous avez ma parole royale... levez-vous; parlez sans crainte.
ALBE se relève.
Votre majesté se souvient peut-être encore de celte scène des jardins d'Aranjuez. Vous trouvâtes la reine sans aucune de ses femmes , le regard troublé, seule dans un bosquet écarté.
LE HOI
Dieu! que vais-je entendre? poursuivez.
ALBE
Lamarquise de Mondéjarfutbannic du royaume, parce qu'elle fut assez généreuse pour se sacrifier à l'instant pour la reine. Maintenant nous sommes éclaircis... La marquise n'a fait que ce qui lui avait été ordonné. Le prince venait de se retirer.
LE ROI , avec emportement.
Il venait de se retirer. — Ainsi...
ALBE
Les traces d'un homme, empreintes sur le sable, et qui allaient se perdre dans une grotte à gauche du bosquet , un mouchoir de l'infant qui y fut trouvé, éveillèrent d'abord le soupçon. Un jardinier avait rencontré le prince dans ce lieu, tout juste à la même minute où votre majesté paraissait dans le bosquet.
LE ROI, revenant à lui, après de sombres réflexions.
El elle pleura lorsque je témoignai de la surprise ! elle me fit rougir devant toute ma cour! rougir vis-à-vis de moi-même! Par le ciel, j'étais comme un accusé devant sa vertu! (Long et profond silence ; il s'assied et se couvre le visage. ) Oui, duc d'Albe , vous avez raison : ceci peut finir d'une manière terrible.... Laissez-moi seul un moment.
ALBE
Sire, ceci ne suffit pas encore pour tout décider. LE ROI , reprenant les papiers.
Et ceci non plus ? et cela encore ? et ce concours éclatanl de preuves convaincantes ? Ah ! cela est plus clair que le jour ! j'aurais dû le savoir depuis long-temps Son crime commença
dès lors même que je la reçus pour la première
fois de vos mains, à Madrid Je vois encore ce
regard d'eiïroi, celte mortelle pâleur lorsqu'elle eut regardé mes cheveux gris. Alors commença l'hypocrisie.
ALBE
La fiancée du prince mourut pour renaître dans ;a nouvelle mère. Déjà ils s'étaient bercés d'espérances communes, ils s'étaient accordés dans des impressions ardentes qu'interdisait leur si-
tuation nouvelle; la timidité était déjà vaincue, la timidité qui d'ordinaire accompagne les premiers aveux. Des souvenirs innocens les égarèrent et les encouragèrent à former des vœux coupables. Unis par l'harmonie de leurs sentimens et de leurs âges, impatiens du même joug, ils obéirent ainsi témérairement à l'impulsion de leur amour. La politique avait usurpé sur les droits de leur mutuel penchant; mais est-il vraisemblable, sire, qu'ils aient reconnu le plein pouvoir de votre conseil d'état, et qu'ils aient résisté à la tentation de discuter la détermination de votre cabinet ? Elle
comptait sur l'amour, et elle reçut un diadème.
LE ROI , blessé, et avec amertume.
Vous analysez fort bien, duc... et avec sagacité ; j'admire votre éloquence... je vous remercie. ( // se lève , et continue froidement et avec hauteur.) Vous avez raison; la reine a eu un tort grave de me cacher le contenu de ces lettres, de me faire mystère de la coupable apparition de l'infant dans le jardin. Une fausse générosité l'a entraînée dans cette faute : je saurai la punir. (Il sonne.) Qui est encore dans Ic^alon? Duc d'Albe. je n'ai plus besoin de vous ; retirez-vous.
ALBE
Aurai-je par mon zèle pour votre majesté pu lui déplaire une seconde fois?
LE ROI, à un Page qui entre.
Faites venir Domingo. [Le Page sort.) Je vous pardonne dem'avoir laissé craindre, pendant près de deux minutes, une offense qui peut tourner contre vous.
Albe s'éloigne.
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