DON C
que de se trouver près du seul être à qui je pus ouvrir mon âme.
Le comte de Lerme entre , et dit quelques mots tout bas au Uoi. Le Roi lui fait signe de s'éloigner, et demeure assis dans la môme attitude.
lE ROI, au Marquis, après que de Lerme s'est retiré.
Continuez.
LE MAUQUis , après un moment de silence. Sire... je sens tout le prix...
LE KOI.
Achevez ; vous avez encore à me parler.
LE MARQUIS
Sire*, j'arrive récemment de Flandre et de Brabant , de ces provinces si riches , si florissantes ! C'est un grand, un puissant peuple, et aussi un bon peuple. Être le père de ce peuple, pensais-je, quelle jouissance divine ce doit être! — Là , je marchais sur des ossemens humains qu'a consumés la flamme... ( Il se tait: ses yeux se fixent mr le Roi, qui essaie à son tour de le regarder, mais qui, saisi et troublé, baisse les yeux.) Vous avez raison, vous le devinez, que vous ayez pu accomplir ce que vous avez cru votre devoir, c'est là ce qui m'a pénétré d'une horrible admiration. Quel dommage que la victime baignée dans son sang ne puisse guère réciter un hymne de louange au génie de son sacrificateur! Quel dommage que ^l^^e soient des hommes, et non pas des êtres d'une ^ftature plus relevée,, qui soient chargés d'écrire ^Bhisloire du monde!— Des siècles plus doux sucj^^Hderont au siècle de Philippe ; ils amèneront une ^^^gesse plus miséricordieuse; le bonheur des citoyens sera réconcilié avec la grandeur des princes ; l'État deviendra avare de ses enfans , et la nécessité même sera humaine.
LE ROI
Et pensez-vous que , lorsque ces siècles plus doux auront paru , j'aurai à trembler devant la malédiction de celui-ci? Regardez autour de vous dans mes Lspagnes ; le bonheur public y fleurit dans une paix toujours sans nuages, et ce repos je veux le donner à la Flandre.
LE MARQUIS , vivement.
Le repos du cimetière! Et vous espérez finir ce (jue vous avez commencé? vous espérez arrêter le mouvement actuel de la chrétienté, et cette aurore universelle qui rajeunit la face du monde? Seul, dans toute l'Europe, vous voulez vous jeter au-devant de ce char du destin de l'univers, qui roule de son plein cours sans que rien le puisse arrêter? vous voulez que le bras d'un homme puisse l'enrayer? cela ne sera point. Déjà des milliers de citoyens ont fui de vos États, pauvres , mais libres et joyeux. Les sujets qui vous ont quitté pour leur croyance étaient les plus nobles de tous. Elisabeth a tendu des bras maternels à ces fugitifs, et la redoutable Angleterre prospère par l'industrie de nos compatriotes. Dépouillée (lu travail des nous eaux chrétiens , Grenade demeure déserte, et l'Europe se réjouit de voir son
\RLOS 390
ennemi tout sanglant des blessures qu'il s'est faites lui-même. (Le Roi est ému, le Marquis s'en aperçoit et s'approche de lui. ) Vous voulez travailler pour l'éternité, et c'est la mort que vous semez ! cette œuvre de la contrainte ne pourra survivre à son créateur; vous construisez pour dos ingrats. En vain vous aurez livré de rudes combats, en vain vous aurez sacrifié votre royale vie à des entreprises de destruction, l'iiommc est bii'U au-dessus de ce que vous l'avez jugé; il rompra les liens dont on l'enchaînera durant son long sommeil , et réclamera ses droits sacrés ; il rejettera votre nom avec ceux des Néron et des Busiris, et cela m'afflige... car vous étiez bon.
LE ROI
Et qui vous a donné une telle certitude?
LE MARQUIS , OICC feu.
Oui, par le Tout-Puissant! oui, oui, je le répète. Rendez-nous ce que vous nous avez enlevé; soyez généreux comme le fort, et laissez é.'happer de vos trésors le- bonheur des hommes ; laissez les esprits se mûrir dans votre domaine; rendez-nous ce que vous nous avez enlevé; soyez roi d'un million de rois. ( // s'approche du Roi ave<- assurance et fixe sur lui un regard ferme et ciniiné.) Ah ! pourquoi l'éloquence de ces milliers d'hommes dont les intérêts se traitent en cette heure solennelle ne peut-elle parler par ma bouche ? pounjuoi cet éclair que j'aperçois dans vos yeux ne peut-il devenir une durable flamme? Abdiquez cette divinité contre nature qui nous anéantit; devenez pour nous le type de la vérité et de l'immortalité. Jamais, jamais un mortel n'eut un si grand pouvoir et ne put en user plus divinement. Tous les rois de l'Europe rendront hommage au nom espagnol , vous aurez devancé tous les rois de l'Europe; un trait de plume de cette main, et la terre sera créée une seconde fois : donne/ la liberté de penser.
Il se jette à ses pieds.
LE ROI
Etrange enthousiaste! — Cependant levezvous; puis-je
LE MARQUIS
Regardez autour de vous la nature dans «a puissance ! c'est sur la liberté qu'elle est fondée ; et combien elle est riche par la liberté! Le grand Créateur jette le vermisseau dans line goutte de rosée et le laisse aussi habiter à son libre instinct la corruption et la mort. Que votre création est étroite et misérable ! Le frémissement d'une feuille épouvante le maître de la chrétienté ; il vous faut trembler de chaque vertu. Lui, plutôt que de troubler la douce apparence de la liberté, il laisse le triste cortège des maux se déchaîner sur son univers ; lui , qui a tout formé, on ne peut l'apercevoir, il s'est discr/tement voilé sous d'éternelles lois; l'esprit fort les voit, mais ne le voit point. <■ Pourquoi un Dieu ? dit-il ; le inonde » se suffit à lui-même; » et la dévotion d'aucun chrétien ne le célèbre autant que le blasphème vie l'esprit fort.
THÉÂTRE DE SCHILLER
IK UOI.
Kl voulez-vous entreprendre de former aans mes États ce type élevé au dessus de 1 humanité?
LE MAUQUIS.
Vous, vous le pouvez. Et quel autre? Consacrez au bonlieur des peuples ce pouvoir qui , liélas ! pendant si long-temps , n'a fructifié que pour la grandeur du Irônc. Rendez à i'Iiumanité sa dignité abolie ; que le citoyen redevienne ce qu'il était d'abord , le but de la royauté. Ne lui imposez d'autre devoir que d'honorer les droits de son frère. Quand l'homme, rendu à lui-ménic, se réveillera au sentiment de sa dignité, quand les vertus fières et sublimes de la liberté fleuriront, quand vous aurez fait votre propre royaume le plus heureux de l'univers, alors, sire, ce sera voire devoir de soumettre l'univers.
LE KOI, après un long silence.
Je vous ai laissé dire jusqu'à la fin ; je vois bien que le monde s'est peintdans voire tèteautrement que dans la tète des autres honwnes; aussi je ne veux pas vous mesurer à la mesure commune. Je suis le premier à qui vous ayez ouvert votre âme ; je le crois, puisque vous me le dites. En faveur de fcette réserve qui a su contenir de telles opinions (conçues avec une telle chaleur, et qui a su les taire jusqu'à ce jour, en faveur de cette prudente discrétion, je veux oublier, jeune homme, que je les connais et comment je les ai connues. Levezvous. Je veux réfuter la trop grande promptitude du jeune homme, non pas en roi, mais en vieillard ; je le veux, parce que... je le veux. Le poison Itii-mème peut, je crois, grâce à un heureux naturel, être ennobli par un salutaire usage; mais fuyez mon inquisition; je verrais avec chagrin...
LE MARQUIS
Kéellement, avec chagrin?
LE UOI , d'un air sombre.
Je n'ai jamais vu un tel homme. — Non, non, marquis, vous me traitez trop mal; je ne suis pas un Néron, je ne veux pas l'être; je ne veux pas l'être envers vous; tout bonheur n'aura pas disparu sous mon empire ; vous-même vous pouvez continuer sous mes yeux à être un homme. LE MAUQUIS, vivemetit.
Et mes concitoyens, sire? — Ah! ce n'est pas de moi qu'il s'agit, ce n'est pas ma cause que je plaide. — El vos sujets, sire?
LE ROI
Et puisque vous savez si bien comment me jugera l'avenir , qu'il aiiprenne de vous comment je traitais les hommes lorsque j'en rencontrais un.
Ah! que le plus juste des rois ne soil pas en même temps le plus injuste ! Dans votre Flandre, des milliers de citoyens valent mieux que moi. Aujourd'hui seulement, j'oserai vous le dire franchement , graiid roi , aujourd'hui vous voyez , peut-être pour la premièrf r.-iv, i,, liberté sous des couleurs plus douces.
L'^ ROI , avec une gravité douce.
Rien de plus sur ce sujet, jeune homme; vous penseriez différemment, je lésais, si vous aviez d'abord connu les hommes comme moi. Cependant ce serait a regret que je vous verrais pour la dernière fois. Par où commencerai-je à vous attacher à moi ?
LE MARQUIS
Laissez-moi comme je suis , sire. Oue vous serais-je si vous me corrompiez aussi?
LE ROI
Je n'endure pas cet orgueil. D'aujourd'hui vous êtes à mon service... Point de réplique ; je le veux. ( Après un moment de silence, ) Mais quoi! que voulais-je donc? n'est-ce pas la vérité que je voulais ? et j'ai trouvé plus encore.... A'ous m'avez vu sur mon trône, marquis, mais non point dans ma maison. ( />e Marquis semble se recueillir.) Je vous entends, mais... quand je serais le plus malheureux de tous le pères , ne pourrai-je pas être encore un époux heureux ?
LE MARQUIS
Si un fils de la plus belle espérance, si la possession d'une femme la plus digne d'être aimée sont des motifs pour être appelé heureux, quel mortel a plus que vous ce double bonheur? LE KOI , d'un air sombre.
Non, je ne le suis pas... et jamais je n'ai senti plus profondément qu'en cet instant que je ne le suis pas.
Il regarde le Marquis avec une expression d'abattement.
LE MARQUIS
Le prince a l'âme uoble.et pure; je ne l'ai jamais jugé autrement.
LE ROI
Mais moi... ce qu'il m'a ravi, aucune couronne ne peut m'en dédommager... une reine si vertueuse !
LE MARQUIS
Qui oserait, sire?...
LE ROI
Le monde ! la calomnie! moi-même!... Voici des témoignages irrécusables qui la condamnent; d'autres sont encore prêts à paraître, qui me menacent d'une conviction plus terrible... Mais, marquis... il m'est pénible, oui, bien pénible de m'en rapporter à un seul témoin qui l'accuse. Est-elle capable de tomber dans un si profona déshonneur? 0 combien il doit m'èlre permis de croire plus volontiers qu'une Eboli la calomnie! Ce prêtre n'cst-il pas ennemi de mon fils et d'elle? ne sais-je pas qu'Albe respire la vengeance ? Ma femme est meilleure qu'eux tous.
LE MARQUIS
Sire , il est quelque chose dans l'âme d'uro femme qui s'élève au-dessus de toutes les apparences, de toutes les calomnies; c'est la pudeur des femmes.
C'est ce que je me dis aussi. Pour tomber aussi bas qu'on en accuse la reine , il en coûte beau-
DON CARLOS
coup ; les liens sacrés de l'honneur ne se rompent point si facilement qu'on voudrait me le persuader... Vous connaissez les hommes, marquis : un homme tel que vous me manquait déjà depuis long-temps ; vous êtes bon et confiant... Cependant vous connaissez les hommes... ainsi je vous ai choisi.
LE MARQUIS, surprts et effrayé.
Moi, Sire ?
LE ROI
Vous avez paru devant votre maître, et vous ne lui avez rien demandé pour vous... rien. Cela m'était nouveau... Vous en serez juge : la passion
n'égarera point vos yeux; introduisez-vous près de mon fils ; sondez le cœur de la reine : je vous accorde plein pouvoir de l'entretenir seule. Maintenant laissez-moi.
Il sonne.
LE MARQUIS
Puis-jc emporter une espérance fondée? Alors c'est le plus beau jour de ma vie.
LE ROI lui donne sa main à baiser.
Il n'est pas perdu dans la mienne. { Le Marquis se lève et se retire ; le comte de Lerme entre.) Le chevalier entrera désormais sans être annoncé.
<VW\ VVW\ WVWVWWWV'WX'VWVA V V VVVVVX VVVV VVVVVVtVlA^V^ATVVVVVVV VVVVVVVV VVVVVV\VVVVVVVVV^ VWVl'VVWWWVVWVVV\W\^WVVV