‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 479 sur 637 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

LE ROI et LE MARQUIS DE POSA.

Le Marquis s'approche du Roi dès qu'il l'aperçoit, et met un genou en terre. Il se relève, et se tient devant le Roi sans donner aucun signe d'embarras.

LE KOI le regarde d'un œil étonné.

Vous m'avez donc déjà parlé?

LE MARQUIS

Non.

LE ROI

Vous avez bien mérité de ma couronne. Pourquoi vous étes-vous dérobé à mes remercîmens ? Tant d'hommes se pressent dans mon souvenir! Dieu seul peut tout savoir. C'était à vous de rechercher les regards de votre roi. Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

LE MARQUIS

Il y a deux jours que je suis de retour dans le royaume.

LE ROI

Je ne veux point demeurer en reste avec mes serviteurs. Demandez-moi une grâce.

LE MARQUIS

Je jouis des lois.

LE ROI

Ce droit, un meurtrier l'a aussi.

LE MARQUIS

Le bon citoyen encore plus! sire, je suis content.

LE ROI , à part.

Quel sentiment de soi-même et quelle courageuse fierté! On devait s'y attendre. J'aime la fierté espagnole, et je la souffre volontiers, même quand le vase déborde. — Vous avez quitté mon service, m'a-l-on dit?

LE MARQUIS

Je me suis retiré pour faire place à un plus digne.

LE ROI

Cela me fâche. Lorsque de tels esprits sont oisifs, quelle perte pour mon empire! Peut-être ne vous êtcs-vous pas trouvé dans une sphère digne de votre âme.

LE MARQUIS

Non. Je suis certain que le connaisseur éprouvé, celui qui a l'habitude de sa marchandise , des âmes humaines, aurait démêlé au premier coup d'œil à quoi je pourrais lui être bon , à quoi je lui serais inutile. Je sens avec la plus humble re connaissance la grâce que me fait votre majesté en ayant de moi une si haute opinion. Cependant

Il s'arrête.

LE ROI

Vous réfléchissez?

LE MARQUIS

Je ne suis pas , il faut l'avouer, je ne suis pas préparé tout-à-coup à revêtir du langage d'un de vos sujets ce que j'ai pensé comme citoyen du monde ; car lorsque je rompis pour toujours avec la puissance, je me crus dégagé aussi de la nécessité de lui rendre compte des motifs de cette démarche.

LE ROI

Ces motifs sont-ils donc si légers? que risquezvous de les exposer?

Ma vie tout au plus, sire, si j'avais le loisir de les détailler. Si vous ne me refusez pas cette faveur, je vous dirai cependant la vérité; entre votre disgrâce et votre dédain , mon choix est fait : s'il faut me décider, j'aime mieux paraître criminel qu'insensé à vos yeux.

LE ROI , avec curiosité.

Eh bien?

LE MARQUIS

Je ne puis être serviteur des princes {le Roi le regarde avec surprise); je ne veux point tromper l'acheteur, sire. Quand vous daignez m'employer, vous ne voulez de moi que des actions réglées d'avance : dans les combats, vous ne voulez que mon bras et mon courage ; dans les conseils, que ma tête. Le but de mes actions ne doit plus être dans mes actions mêmes, il ne doit plus être que l'accueil qu'elles recevront du souverain , et pour moi la vertu a cependant une valeur en ellemême. Le bien que le monarque fait par mes mains, je l'aurais produit moi-même; et il eût été

THÉÂTRE DE SCHILLER

pour moi un plaisir de mou ilioix , non pas un devoir. Kst-cc ainsi que vous l'entendez? pourriezvous endurer qu'un créateur étranger mît la main à voire création? et moi, m'abaisserai-je à n'être que le ciseau , quand je pourrais être l'artiste ? J'aime l'humanilé , et dans les monarchies il ne m'est permis d'aimer que moi.

LE uoi.

Celle clialcur'est digne d'éloges. Vous voulez faire le bien; pourvu qu'il se fasse, il ne doit pas importer au patriote, au sage, de quelle manière il se fait. Cherchez un poste dans mes royaumes qui vous mette à portée d'obéir à celte noble impulsion.

LK MARQUIS

Je n'en connais aucun.

LE ROI

Comment ?

LE MARQUIS

Ce que votre majesté veut répandre de bien par mes mains, c'est le bonheur des hommes. Biais est-ce le même bonheur que je leur désire dans la pureté de mon amour pour eux? Ah! devant un tel bonheur la majesté des rois tremblerait! Non, la politique des trônes leur en a composé un nouveau , un bonheur qu'elle a encore assez de puissance pour leur distribuer ; elle a aussi créé dans leurs cœurs de nouveaux penchans qui savent se contenter de ce nouveau bonheur. Elle frappe de son empreinte la vérité, celle du moins (lu'elle peut endurer; et toutes les empreintes qui ne sont pas conformes à ce type sont rejetées. Tout cela peut être bien avantageux à la royauté, mais cela me suffit-il ? Mon amour fraternel pour l'humanité peut-il s'accommoder de ce rapetissement de l'homme? Puis-je le croire heureux quand il ne lui est point permis de penser? Ne me choisissez point, sire, pour distribuer ce bonheur que vous faites frapper à votre coin. Je dois me refuser à être le payeur de cette monnaie. — Je ne puis être serviteur des princes.

LE ROI , vivement.

Vous êtes un prolestant!

II". M.\RQUis, après un moment de réflexion. Votre croyance, sire, est aussi la mienne. ( H s'arrête un moment. ) Je suis mal compris : c'est ce que je craignais. Vous voyez que ma main a levé le voile qui couvre les mystères de la royauté! (Jui peut vous répondre que je regarderai encore comme sacré ce que j'ai cessé de regarder comme terrible? Je suis dangereux pcul-èlre, car j'ai réfléi hi sur moi-môme. Non, sire, je ne le suis pas : mes vœux sont renfermés ici. ( // met la main sur son cœur.) Cette ridicule folie d'innovation , qui ne fait qu'appesantir les chaînes qu'elle ne peut briser , n'échauffera jamais mon cœur. Ce siècle n'est pas mûr pour mon idéal : je suis un citoyen des siècles à venir. Une vaine peinture Iroublcrail-elle voire repos? votre souffle peut l'effacer.

LE ROI

Et suis-je le premier a qui vous vous soyez montré sous cet aspect?

LE MARQUIS

Sous cet aspect , oui.

LE ROI se lève, fait quelques pai, et s'arrête devant le Marquis. À part.

Ce langage du moins est nouveau. La flaltcrie] s'épuise : imiter rabaisserait l'homme de mérite. On peut une fois faire l'épreuve du contraire. Pourquoi pas ? ce qui étonne fait fortune. — Si vous l'entendez ainsi, à la bonne heure; je prétends, établir une charge nouvelle pour l'esprit fort. '

LE MARQUIS

Je comprends, sire, combien vous avez une idée petite et humiliante de la dignité humaine. Dans le langage de l'homme libre, vous ne voyez que l'artifice de la flatterie. Je crois savoir ce qui vous donne cette disposition : les hommes vous y ont contraint; ils se sont volontairemeiii dépouillés de la noblesse de leur âme; ils se sont volontairement placés à ce niveau inférieur; ils reculent effrayés devant le. fantôme de leur dignité intérieure ; ils se complaisent dans leur misère; ils se parent de leurs fers avec une lâche adresse, et les porter avec bonne contenance s'appelle la vertu. Tel vous échut le monde; tel il avait été transmis à voire glorieux père. Ainsi, tristement mutilé, l'homme pouvait-il être honoré par vous?

LE ROI

Je trouve quelque chose de vrai dans ce discours.

LE MARQUIS

Mais le tort, c'est d'avoir changé l'homme, ouvrage de la main du Créateur, en un ouvrage de vos mains , et de vous être donné pour un dieu à celte créature de nouveau formée. Seulement vous vous êtes mépris en une chose : vous êtes encore resté homme, homme sorti de la m.iin du Créateur. Vous avez continué, comme mortel, à souffrir, à désirer; vous avez besoin de sympathie. .. et à un dieu, que peut-on lui offrir? de la crainte, des supplications!... Déplorable métamorphose! triste interversion de la nature ! vous avez ra b.vissé l'homme jusqu'à ne plus être qu'u4ie touche de l'inslrnineiit Qui donc pourra goftter en commun avec vous le sentiment do l'harmonie?

LE ROI

Mon Dieu ! il me saisit le cœur!

LE MARQUIS

Mais ce sacrifice ne vous coûte rien. A ce moyen vous êtes unique , seul de voire race; a ce prix vous êtes un dieu. - Et qu'il serait terrible que cela ne fût pas ainsi ! Si à ce prix , si en retour du bonheur détruit de tant de millions d'hommes, vous n'avez rien gagné, si la liberté que vous avez anéantie était la seule chose qui pût contenlcr vos désirs!... - Je vous prie, sire, de me permettre de me retirer. Votre présence m'entraîne... mon cœur est plein... c'est un charme trop puissant

Page 1