‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 483 sur 637 · LA REINE , LE MARQUIS DE POSA · texte numérisé non relu

LA REINE , LE MARQUIS DE POSA

LA REINE , avec surprise.

Eh quoi! puis-je en croire mes yeux , marquis? Vous êtes envoyé à moi par le roi?

LE MARQUIS

Cela semble singulier à Votre Majesté? à moi, pas du tout.

LA REINE

Le monde est sorti de ses routes. Vous et lui I — Je l'avouerai...

LE MARQUIS

Cela semble bizarre ; oui, cela peut bien être. Le temps présent est fécond en circonstances plus étonnantes.

LA REINE

Plus étonnantes , j'en doute.

THÉÂTRE DE SCHILLER

LE MARQUIS

Admettons que je me sois enfin laissé séduire. Était-ce la peine de jouer à la cour de Philippe le rôle d'un homme singulier? Singulier! Qu'estce que cela signifie? Celui qui yeut être utile aux hommes, doit d abord se présenter à eux comme leur semblable. A quoi bon l'apparence fastueuse d'un sectaire? Admettons... Qui est assez dégagé de vanité pour ne pas recruter en faveur de sa croyance?... admettons que je cherche par-là à placer la mienne sur le trône.

Lxi REINE.

Non, non, marquis; je ne voudrais pas, même par plaisanterie, vous prêter un projet si mal mûri ; vous n'êtes pas fin rêveur qui entreprend ce qui ne peut être conduit à sa fin.

LE MARQUIS

(Test cela même qui serait une question , ce me semble.

LA REINE

Ce que je pourrais tout au plus vous imputer, ce qui me paraîtrait étrange de vous, marquis, ce serait... ce serait...

LE MARQUIS

De la duplicité, peut-être?

De la dissimulation, du moins. Le roi ne vous a vraisemblablement pas chargé de me dire ce que vous me direz.

LE MARQUIS

Non.

LA UEIXE.

Et une bonne cause peut-elle ennoblir un moyen coupable ? cela se peut-il ? Pardonnez-moi ce doute. Votre noble fierté peut-elle se prêter à cet emploi? à peine le puis-je croire.

LE MARQUIS

Ni moi , s'il ne s'agissait ici que de tromper le roi ; mais ce n'est pas mon intention ; je pense le wrvir en ceci plus sincèrement qu'il ne me l'a «commandé lui-même.

LA REINE

Je vous reconnais là, et c'e^t assez. Que fait-il?

LE MARQUIS

Le roi... A ce qu'il me parait, je vais être bientôt vengé de la sévérité de vos jugemens. Ce que je ne me hâtais point de r.ipporler à Votre ]\Iajesté, vous êtes, ce me semble, encore beaucoup moins pressée de le savoir; il faut pourtant vous le dire. Le roi fait prier Votre Majesté de ne point accorder aujourd'hui d'audience à l'ambassadeur de France. Telle était ma commission ; m'en >oici acquitté.

LA REINE

Est-ce tout ce que vous avez à me dire de sa part, marquis?

C'est à peu près tout ce qui m'autorise à être

LA RRLNE.

Je me résoudrai volontiers , marquis, a ignorer ce qui doit être un secret pour moi.

LE MARQUIS

Cela doit être, madame. A la vérité, si vo n'étiez pas ce que vous êtes, je pourrais vo apprendre certaines choses, vous prémunir coni certaines personnes... avec vous cela n'est j nécessaire. Le danger peut aller et venir a tour de vous sans que vous le connaissiez. Te cela n'est pas digne de troubler le précieux so meil d'un ange ; aussi n'est-ce point là ce qui m mène. Le prince Carlos...

LA REINE

Comment l'avez-vous laissé?

LE MARQUIS

Pareil à l'homme qui est seul sage parmi contemporains, et pour qui c'est un crime d dorer la vérité ; tout aussi résolu à mourir p( son amour que le sage pour le sien. J'ai peu paroles à vous rapporter ; mais là , il parle ] même.

Il remet une lettre à la Reine.

LA REINE, après avoir lu.

11 faut qu'il me parle , dit-il?

LE MARQUIS

Je le dis aussi.

En sera-t-il plus heureux quand il verra ses yeux que je n'ai pas de bonheur non plus 5

LE MARQUIS

Non, mais il en deviendra plus actif et p ferme.

LA REINE

Comment?

LE MARQUIS

Le duc d'Albe va en Flandre.

LA REINE

Il y va, on me l'a dit.

LE MARQUIS

Revenir sur sa détermination! jamais le roi le fera. Nous connaissons bien le roi. Mais ce est certain aussi, c'est que le prince ne p demeurer ici ; — cela ne se peut pas , absolum pas ; — et que la Flandre ne doit pas être crifiée.

LA REINE

Savez-vous comment empêcher cela?

LE MARQUIS

Oui; peut-être... le moyen est extrême coa le danger; il est audacieux comme le désespc mais je n'en sais aucun autre.

LA REINE

Dites-le-moi.

A VOUS, seulement à vous, madame, j'osert découvrir; c'est de vous seulement que Ca peut l'entendre sans horreur. Le nom qu'on donnera sonne mal sans doute...

LA REINE

Rébellion !

LE MARQUIS

11 faut qu'il désobéisse au roi, il faut qu'i rende secrèiement à Bruxelles, où les Flam» l'attendent à bcas ouverts. Toutes les Provini

DON n

Unies se lèveront a ce signal : la bonne cause se fortifiera par la présence du fils d'un roi ; il fera trembler le trône d'Espagne devant ses armes. Ce que son père lui refuse à Madrid lui sera accordé à Bruxelles.

LA REINE

Lui avez-vous parlé aujourd'hui , et croyezvous cela possible?

LE MARQUIS

C'est parce que je lui ai parlé aujourd'hui. LA REINE , après un moment de silence.

Le plan que vous m'exposez m'effraye et me séduit également. Je crois que vous avez raison : l'idée est hardie, et c'est pour cela, je crois, qu'elle me plaît. Je veux la mûrir. Le prince la connait-il?

LE MARQUIS

Il doit, dans mon plan, l'entendre de votre îbouche pour la première fois.

I LA REINE

Sans contredit. L'idée est grande... à moins que la jeunesse du prince...

I LE MARQUIS

Elle ne nuit en rien. Il trouvera là-bas Egmont, Orange, ces braves compagnonsd'armesdel'empejeur Charles, si sages dans les conseils, si redoutables dans les combats.

LA REINE , avec vivacité.

j Oui, l'idée est grande et belle; le prince doit iigir ; je sens cela vivement. Le rôle qu'on lui oit jouer à Madrid m'humilie pour lui. Je lui 'iroraets l'aide de la France , de la Savoie aussi. 16 sais entièrement de votre avis, marquis; il doit igir... Cependant cetteentreprise exige de l'argent.

LE MARQUIS

Aussi est-il déjà prêt.

LA REINE

Eh outre, je sais un moyen.

LE MARQUIS

f! Ainsi je puis lui donner l'çspérance de cette ntrevue?

i LA REINE.

Je veux me consulter.

LE MARQUIS

Carlos attend une réponse , madame. Je lui ai remis de ne pas revenir sans la lui rapporter. ( Il résente ses tablettes à la Reine ) Deux mots ^'affiront pour le moment.

LA REINE , après avoir écrit.

Vous reverrai-je?

LE MARQUIS

Aussi souvent que vous le commanderez.

LA REINE

Aussi souvent , aussi souvent que je l'ordonarai? Marquis, comment dois-je m'expliquer tte liberté?

LE MARQUIS

; Aussi innocemment que vous le pourrez touurs. Nous en jouissons , cela suffit , cela doit

le à Votre Majesté.

! LA REINE, l'interrompant.

(ii(| Combien je serais heureuse si ce dernier asile

ARLOS 405

restait encore à la liberté en Europe ; si c'était lui qui le conservât! Comptez sur la part que j'y prendrai en secret.

LE MARQUIS , avec chaleur.

Ah! je le savais bien qu'ici je serais compris !

La duchesse d'Olivarès paraît à la porte.

LA REINE , froidement, au Marquis.

Ce qui me vient de la part du roi mon maître sera toujours respecté comme une loi. Allez l'assurer de ma soumission.

Elle lui fait un salut. Le Marquis sort.

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Une galerie.

DON CARLOS et LE COMTE DE LERME.

CARLOS

On ne peut nous troubler ici. Qu'avez-vous à m'apprendre ?

LERME

Votre Altesse avait dans cette cour un ami...

CARLOS

.... Que je ne connaissais pas? Comment? Que voulez-vous dire ?

LERME

Je dois donc demander pardon d'en avoir appris plus que je n'aurais voulu en savoir. Cependant j'ajouterai, pourtranquilliser Votre Altesse, que je tiens ce secret d'une main fidèle. Rref , c'est par moi-même que je l'ai découvert.

CARLOS

De qui voulez-vous parler?

LERME

Du marquis de Posa.

CARLOS

Eh bien ?

LERME

lien savait, touchant Votre Altesse, plus que personne ne peut en savoir ; du moins je suis bien porté à le craindre.

Comment , craindre ?

LERME

11 a été chez le roi.

CARLOS

Ainsi ?...

LERME

Pendant deux heures entières , et en conversation fort intime.

CARLOS

Vraiment?

LERME

Ce n'est pas de petites choses qu'il était ques^ tion.

CARLOS

Je le veux croire.

LERME

J'ai à plusieurs fois entendu vocrc nom.

THÉÂTRE DE SCHILLER

CAULOS.

Ce n'est pas mauvais signe, j'espère.

Il a él6 aussi question de la reine, et d'une manière très-énigmalique, dans la chambre du roi. CARLOS recule de surprise.

Comte de Lerme!...

LERME

Lorsque le marquis est sorti , j'ai reçu l'ordre de le laisser à l'avenir entrer sans être annoncé.

CAKLOS.

Cela est réellement grave.

LERME

Sans exemple absolument, prince, d'aussi loin que je m'en souvienne, depuis que je sers le roi,

CAKLOS.

Grave, vraiment fort grave. — Et comment, comment dites-vous qu'il a été question de la reine ?

LERME recule.

Non , prince , non . Ceci est contre mon devoir.

CARLOS

Voilà qui est singulier ! vous m'en dites une partie, et vous me cachez l'autre!

LERME

Je vous disais la première. Pour la seconde , j'ai des devoirs envers le roi,

CAKLOS.

Vous avez raison.

Le marquis a toujours passé pour homme d'honneur.

CARLOS

Vous l'avez bien jugé.

LERME

Toute vertu reste sans tache jusqu'au moment de l'épreuve.

CARLOS

La sienne l'est après comme avant l'épreuve.

LERME

La faveur d'un grand roi me paraît digne d'être recherchée. Plus d'une vertu austère s'est laissé prendre à cet hameçon doré.

CARLOS

Ah! oui.

LERME

Souvent même il est prudent de révéler ce qui ne peut rester caché.

CARLOS

Oui , prudent !... Cependant , comme vous dites , le marquis a toujours passé pour homme d'honneur.

LERHE.

S'il l'est encore , mon doute ne change rien ; et vous, prtnce, vous y gagnez doublement.

UAHLOS , ému , le suit et lui prend la main.

C'est un triple profit, noble et digne homme, je me vois plus riche d'un ami, sans qu'il m'en coAtc celui que je possédais déjà.

Lerrnc sort.

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