SCÈNE X
Un appartement chez Verrina.
BERTHE, renversée sur un sofa, la tête cachée
dans ses mains. VERRINA entre d'un air
sombre.
BERTHE, effrayée, se lève.
Dieux, c'est lui!
VERRINA s'arrête et la regarde avec surprise.
Ma fille s'effraye de voir son père I
BERTHE
Fuyez-moi! Laissez-moi fuir! Votre vue m'épouvante, mon père !
VERRIXA.
Mon unique enfant!
BERTHE, jetant sur lui un regard douloureux. Non, vous n'avez plus de fille!
VERRl.NA.
Ma tendresse est-elle donc pénible pour toi?
BERTHE
Elle m'écrase, mon père.
VERRINA
Quoi! ma fille! Quel accueil! Autrefois, quan;l je rentrais à la maison, le cœur chargé d'un poids énorme, Berthe courait au-devant de moi, et son
THÉÂTRE DE SCHILLER
sourire me soulageait. Viens, embrasse-moi, ma fille. Sur ton tendre sein, je réchaufferai ce cœur que glace l'agonie de la patrie. 0 mon enfant! je me rendais compte aujourd'hui de tous les plaisirs qu'accorde la nature, et... {avec douleur) je ne trouvais que toi.
BERTUE, avec un triste et long regard. Malheureux père !
VERRINA, la serrant dans ses bras.
Berthe! mon unique enfant! Bcrthe, ma dernière espérance ! c'en est fait de la liberté de Gênes... Fiesquc... aussi... {Pendant qu'il V embrasse étroitement, il murmure entre ses dents.) Qu'elle devienne une fille perdue!
BERTHE, s' arrachant de ses bras.
Grand Dieu ! vous sauriez...
VERRINA, tremblant.
Quoi ?
BBRTBE.
Mon honneur...
VERRINA, furieux Quoi?
BSRTUE.
Cette nuit...
TERRiNA, hors de lui.
Quoi?
BERTHE
La violence !
Elle tombe sur le sofa.
VERRINA, après un morne silence, et d'une voix étouffée.
Encore un mot, ma fiUe! le dernier! {D'une voix forte et entrecoupée.) Qui?
BERTHE
Malheur à moi!... Ah! quittez cette fureur... Pâle comme la mort!... Secourez-moi, mon Dieu!... Il balbutie, il tremble!...
VERRINA
Je ne sais pas cependant... ma fille... qui?
BERTHE
Calmez-vous, calmez-vous. Mon bon père, mon père chérit
VERRINA
Au nom du ciel... qui?
BERTHE
Un masque.
VERRINA se recule, effrayé d'une pensée soudaine.
Non! cela ne peut être. Ce n'est pas Dieu qui m'a envoyé cette pensée. {Il rtï.)-Je suis un vieil insensé. Comme si tout le venin jaillissait du même reptile ! {A Berthe avec plus de sang-froid.) Cet homme était-il de ma taille, ou plus petit?
BERTHE
Plus grand.
VERRINA, vivement.
Les cheveux noirs et crépus?
BERTHE
Trèwioirs et crépus.
VERRINA s'éloigne d'elle en chancelant.
Dieul ma raison... ma raison... Sa voix?
BEHTUK.
Rude et forte.
[ VERRINA, vivement.
! De quelle couleur?... Non, je ne veux pas en savoir davantage. . Le manteau, de quelle cou- : leur? •
BERTTJE.
i Vert, ce me semble.
! VERRINA se couvre le visage de ses mains et tomba
I sur le sofa.
Sois tranquille; ce n'est qu'un éblouissement, ma fille.
Il laisse retomber ses mains. Son visage est d'une pâleur mortelle.
BERTHE, se tordant les mains.
Dieu de miséricorde! je ne reconnais plus les traits de mon père.
VERRINA, après un moment de silence, avec un sourire amer.
Bien, bien ! lâche Verrina ! Quand le scélérat attentait au sanctuaire des lois, c'était trop peu pour toi. Il a fallu que le scélérat attentât au sanctuaire de ta famille. {Il se lève.) Appelons mon serviteur... De la poudre et du plomb... — Non, arrête; il me vient une autre pensée... meilleure. Qu'on apporte mon épée. Dis ton Pater nos ter... {Il appuie son front sur ses mains.) — Mais que résoudre?
BERTHE
Vous me déchirez le cœur, mon père!
VERRINA
Viens, assieds-toi près de moi. {Avec expression.) Berthe, raconte-moi... dis-moi, Berthe, ce que fit ce Romain dont la fille aussi... Commer dirai-je?... sut plaire aussi... sa fille?... Écoute moi, Berthe. Que dit Virginius à sa fille déshfl norée ?
BERTHE , tremblante.
Je ne sais pas ce qu'il lui disait.
VERRINA
Absurdité!... il ne lui dit rien... {il se lève tout-à-coup et tire son épée) il saisit un glaive. BERTHE, se précipite avec effroi dans ses bras^
Grand Dieu ! que voulez-vous faire?
VERRINA jette son épée.
Non... il y a encore de la justice à Gênes.
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