LA REINE, LE MARQUIS DE POSA
LA REINE
Ah! enfin, marquis, heureusement vous arrivez.
LE MARQUIS, pâle, le visage défait, la voix tremblante; pendant toute cette scène, il laisse paraître une émotion profonde et solennelle. Votre majesté est-elle seule? personne ne peutil nous entendre de la pièce voisine?
LA REINE
Personne. Pourquoi? que m'apportez-vous?
{Elle le regarde plus attentivement et recule effrayée.) Et pourquoi êtes-vous ainsi troublé? qu'est-ce donc? vous me faites trembler, marquis ; tous vos traits portent l'empreinte do la mort.
LE MARQUIS
Vous savez déjà sans doute...
LA HEINE
Que Charles a été arrêté, et même par vous, m'a-t-on dit. Cela est-il donc vrai? je ne voulais en croire personne que vous.
Cela est vrai.
Par vous?
LE HARQUII.
LA REINE
LE MARQUIS
Par moi.
LA REINE le regarde un instant d'un œil de doute.
J'honore votre conduite, alors môme que je ne la comprends pas. Cette fois cependant pardonnez à l'inquiétude d'une femme, je crains que vous n'ayez joué un jeu téméraire.
LE MARQUIS
Et j'ai perdu.
Dieu du ciel I
LE MARQUIS
Soyez complètement tranquille, madame; pour lui, tout est déjà à l'abri; c'est moi qui suis perdu.
^ LA REINE
Que vais-je apprendre? Grand Dieu!
LE MARQUIS
Qui me forçait à placer ainsi tout sur une chance douteuse? tout! A jouer avec le sort si témérairement, sans prévoyance? quel est l'homme qui peut s'oublier au point de vouloir diriger le rude gouvernail du destin, à moins de s'attribuer la souveraine prévision ? Ah ! cela est juste... Mais pourquoi parler de moi maintenant ? Cet instant est précieux comme la vie d'un homme* et qui sait si la main avare du juge suprême ne me compte pas en ce moment les dernières gouttes de la vie?
LA REINE
Le juge suprême? Quel ton solennel! Je ne conçois pas le sens de ces discours; cenendas^ vous m'épouvantez.
LE MARQUIS
11 est sauvé! à quel prix, n'importe! Mais c'est seulement pour aujourd'hui ; il lui reste peu de momens, qu'il les épargne bien. Dès cette nuit, il faut qu'il quitte Madrid.
LA REINE
Cette nuit même?
Les préparatifs sont faits. Dans cette même chartreuse, qui depuis long-temps était l'asile de notre amitié, des chevaux l'attendent. Voici, en lettres de change, ce que la fortune me donna de biens en ce monde; ce qui manquerait, vous le feriez. Sans doute, j'aurais encore bien des choses dans le cœur pour mon Charles, bien des choses qu'il devrait- savoir ; mais je pourrais ne pas trouver le temps de les traiter avec lui ; vous lui parlerez ce soir, ainsi j'ai recours à vous.
LA REINE
Au nom démon repos, marquis, expliquez-vous avec plus de détail ; ne me parlez pas en énigmes terribles. Qu'est-il arrivé?
LE MARQUIS
J'ai encore une importante révélation à faire,
DON CAIILOS
Iwa
et c'est en vos mains que je la confie. J'eus un honneur que bien peu d'hommes ont connu : j'aimai le fils d'un prince. Mon cœur, consacré à un seul, embrassait l'univers ; dans l'âme de Carlos je créais l'âge d'or pour des millions d'hommes. Oh! mes songes étaient beaux! mais il a plu à la Providence de me rappeler de ma noble tâche avant le temps. Bientôt il n'aura plus son Rodrigue ; l'ami s'en repose sur l'amante. Ici, ici, sur le cœur de sa souveraine, comme sur un saint autel, je dépose mon dernier, mon plus précieux legs; c'est là qu'il le trouvera quand je ne serai
plus.
Il se détourne, les larmes étouffeut sa voix.
Ce sont les paroles d'un mourant; cependant j'espère encore que la chaleur de votre sang... ou ! quel serait le sens de ce discours? '\ LE MARQUIS cherche à se recueillir, et continue d'un ton plus ferme.
Dues au prince qu'il doit penser au serment I que aans des jours d'enthousiasme nous jurâmes J. en partageant l'hostie. J'ai tenu le mien, je lui ' suis fldè.e jusqu'à la mort; maintenant c'est à -. lui à tenir le sien,
^E LA REINE
^V Jusqu'à la mort ?
^B LE MARQUIS
^■►11 accomplira... Oh! dites-le-lui, ce songe, ce ^H|>ble songe d'une politique nouvelle, cette con- ^^H)tioo divine de notre amitié; il mettra la prej^^Kère main à ces matériaux informes. Pourra-t-il ^^fehever? sera-t-il interrompu? que lui importe ? 11 y mettra la main. Quand les siècles se seront écoulés, la Providence reproduira un fils de prince tel que lui, sur un trône tel que le sien, et embrasera de la même ambition son nouveau favori. Dites-lui que , quand il sera devenu homme, il porte respect aux songes de sa jeunesse; qu'il n'ouvre point son cœur, cette tendre et céleste fleur, à la raison tant vantée, à ce ver qui ronge et qui tue; qu'il ne se laisse point égarer, quand la sagesse de la chair diffamera la sainte ardeur qui vient du ciel. Je le lui ai dit autrefois.
LA REINE
Eh quoi! marquis, où tend ce discours?
LE MARQUIS
Et dites -lui que je dépose en son âme le bonheur des hommes ; que mourant, je l'exige de lui, je l'exige!... etquej'en avais bien le droit. Il eût dépendu de moi de faire briller un jour nouveau sur cet empire. Le roi m'offrait son cœur ; il m'appelait son fils ; il me confiait les sceaux, et son duc d'Albe n'était plus rien. {Il s'arrête, et regarde la Reine en silence pendant quelques instans.) Vous pleurez. Oh! je les connais ces larmes, âme sublime, c'est la joie qui les fait couler. Mais ce qui est fait est fait. Charles ou moi! Le choix a élô prompt et terrible. L'un des deux devait être perdu, et j'ai voulu être celui-là...
il vaut mieux que vous n'en sachiez pas davantage.
LA REINE
Maintenant, maintenant, je commence à vous comprendre. Malheureux! qu'avez-vousfait?
LE MARQUIS
J'ai abandonné deux heures d'une ^irée pouï obtenir un beau jour d'été! j'ai rejeté le roi. Que pouvais-je être au roi? Mes espérances pouvaientelles fleurir sur ce sol desséché? Le destin de l'Europe mûrira par mon noble ami... Je lui lègue l'Espagne... Jusque-là elle saignera sous la main de Philippe. Mais malheur, malheur à moi et à lui, si je devais me repentir, si j'avais mal choisi!... Non, non... je connais mon cher Carlos; cela n'arrivera jamais... et mon garant, reine, c'est vous I {Après un moment de silence.) Je vis germer cet amour ; je vis la plus malheureuse passion prendre racine dans son cœur. Il était alors en mon pouvoir de la combattre; je ne le fis point. Je nourris cet amour, qui à mes yeux n'était point funeste. Le monde peut en juger autrement. Je ne me repens point. Mon cœur ne m'accuse pas. J'aperçus la vieoù les hommes auraient vu la mort. Dans celte flamme sans espérance, je reconnus bientôt un rayon éclatant d'espérance. Je voulais le conduire à ce qui est bien, à ce qui est beau, à ce qui est élevé : l'humanité ne ra'ofl'rait pas une forme visible; le langage me refusait des paroles ; alors je le dirigeai de ce côté et tout mon soi» fut d'ennoblir son amour.
LA REINE
Marquis, vous étiez si rempli de votre ami, que pour lui vous m'aviez oubliée. Me croyiez vous réellement assez dégagée de toutes les faiblesses de mon sexe, quand vous vouliez faire de moi sou ange, et que vous lui donniez pour arme la vertu? Vous n'aviez pas réfléchi quel risque on fait courir à notre cœur, lorsqu'on ennoblit la passion en lui faisant porter un tel nom.
LE MARQUIS
Pour toutes les femmes, hormis pour une seule. Pour celle-là, j'en jurerais... Pourriez-vous rougir du plus noble des désirs? Pourriez-vous rougir d'être la cause d'une héroïque vertu ? Qu'importe au roi Philippe si la Transfiguration placée dans son Escurial enflamme le peintre qui la contemple du désir de s'immortaliser? La douce harmonie qui dort dans la lyre appartient-elle à celui qui l'a achetée, et qui la possède, tout sourd qu'il est? Il a acheté le droit de la mettre en pièces, mais non point l'art d'en tirer des sons divins, ni la jouissance ravissante de l'harmonie. La vérité règne sur le sage, la beauté sur le cœur sensible : ils s'appartiennent l'un l'autre. Aucun préjugé vulgaire ne peut détruire en moi cette persuasion. Promettez-moi de l'aimer toujours. Gardez-vous de l'abnégation dégradante où pourraient vous entraîner le respect humain ou le faux héroïsme. Aimez-le immuablement, éternellement. Vous me le promettez ? reine... vous le promettez en mes mains?
LA HEtNB.
Mon cœur, je vous le promets, sera toujours l'unique juge de mon amour.
LE MAROCis, retirant sa main.
Maintenant, je meurs tranquille ; ma tâche est remplie.
Il salue la Reine et vent sortir.
LA REtMB le suit des yettx en silence. Vous partez, marquis, sans me dire si nous nous reverrons bientôt.
LE MARQUIS revient et détournant la tête. Certes, nous nous reverrons.
LA RKINE.
Je vous entends. Posa, je vous entends bien. Pourquoi en avoir agi ainsi avec moi?
LE MARQUIS
Lui, ou moi !
LA REI!i(E.
Non, non ! vous vous êtes précipité dans cette action qui vous a paru sublime! vous ne pouvez le nier. Je vous connais, vous en aviez soif depuis long-temps. Que mille cœurs soient brisés, que v^us importe, pourvu que votre orgueil soit satisfait! Ah 1 maintenant, maintenant, j'ai appris à vous comprendre; vous n'avez voulu qu'être admiré.
LE MARQUIS, étonné, à part.
Non, je n'étais point préparé à ce discours. LA REINE, après un moment de silence.
Marquis, n'y a-t-il point de salut possible?
Aucun.
LA REINE
Aucuu! Pensez-y bien. Rien de possible, même par moi ?
LE MARQUIS
Même par vous.
LA REIME.
Vous ne me connaissez qu'à demi : j'ai du courage.
LE MARQUIS
Je le sais.
LA REI.NE
Aucun moyen de salut?
LE MARQUIS
Aucun.
LA HEi.NE le quitte et te cache le visage. Allez! je n'estime plus personne.
LE MARQUIS, vivcment ému, se jette à genoux devant elle.
Heine l 6 Dieu ! la vie est belle cependant I Il M lève et sort rapidement. La Reine rentre dans son cabinet.
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SGÈNE XXII.
LE DUC D'ALBE et DOMINGO vont et viennent en silence, chacun de leur côté. LE COMTE DE LERME sort du cabinet du Roi. Survient ensuite D0.\ RAIMOND DE TAXIS, grand maître des postes.
LERME
N'a-t-on pas encore vu le marquis?
ALBE
Pas encore.
Lerme veut rentrer.
TAXIS, entrant.
Comte de Lerme, annoncez-moi.
LERME
Le roi n'y est pour personne.
TA.XIS.
Dites-lui qu'il faut que je lui parle. Cela in», porte extraordinairement à Sa Majesté. Ratezvous ; cela ne souflFre aucun retard.
Lerme rentre dans le cabiael ALBE, s'approchant du grand maître des postes. Cher Taxis, habituez-vous à la patience. Voua ne parlerez pas au roi.
TAXIS
Non! pourquoi?
ALBE
Vous auriez dû avoir la précaution d'obtenir la permission du chevalier de Posa, qui reiieot prisonniers le 6Is et le père.
TAXIS
Posa? comment? Très-bien! c'est le même de qui je tiens cette lettre. '•
ALBE
Une lettre? Quelle lettre?
TAXIS
Qu'il m'a chargé de faire passer à Bruxelles.
ALBE, curieusement.
A Bruxelles?
TAXIS
Et que je viens apporter au roi. ^
ALBE
A Bruxelles? Avez-vous entendu, chapelain? a Bruxelles ?
DOMINGO, s'avariçant.
Cela est très-suspect.
TAXIS
Avec quelle anxiété, avec quel trouble il me la recommandait!
DOMLNGU.
Avec anxiété? Ah!
ALBE
A qui est-elle adressée?
TAXIS
Au prince de Kassau et Orange.
A Guillaume? Chapelain, c'est de la trahison.
D01Ii.>G0.
Cela peut-il être autrement? Oui, certes, on