LETTRE IX
Je vais entrer dans de plus grands détails à ce sujet.
Le jeune homme auquel nous avons destiné cette entreprise extraordinaire dev;iit auparavant avoir dompté les passions qui auraient pu s'opposer à un tel projet; semblable à ce Romain, il devrait tenir sa main d.ins la flamme pour nous convaincre qu'il était homme à triompher de la douleur. Il fallait qu'il subît la terrible épreuve du feu et qu'il sût résister à ce feu. Car pour qu'il nous fût possible de lui promettre la victoire sur les obstacles extérieurs que devait trouver sur sa route son audacieux projet de réforme, il fallait que nous l'eussions vu lutter heureusement contre les ennemis intérieurs. C'est seulement a[)rès l'avoir vu dans l'âge des passions, dans la chaleur de la jeunesse, délier les tentations, que nous pouvions être assurés qu'elles seraient sans danger pour l'homme fait. Et quelle passion pouvait plus complètement me servir dans ce projet, que la plus puissante de toutes, l'amour?
Toutes les passions qui étaient à redouter dans l'intérêt du grand but auquel je le destinais sont, à une seule exception près, chassées de son cœur, ou n'y ont jamais été admises. Au milieu d'une cour corrompue et dissolue, il a conservé la pureté de la première innocence. Ce n'est ni son amour ni la force de ses principes, c'est son seul instinct moral qui l'a préservé.
« Long-temps avant l'arrivée d'Elisabeth, son » cœur avait été impénétrable aux aiguillons du V plaisir. »
Il laisse voir une innocence qui approche de In niaiserie à la princesse d'Eboli, lorsque, soit par passion, soit par projet, elle s'oublie complètement avec lui. Combien d'hommes, parmi ceux qui lisent cette scène, auraient bien plus tôt compris la princesse! Mon dessein a été de lui donner une telle pureté de cœur qu'aucune séduction ne pût la troubler. Le baiser qu'il donne à la princesse était, comme il le dit lui-même, le premier de sa vie; et cependant c'était assurément un baiser fort vertueux. Mais il eût triomphé même d'une plus adroite séduction; de là l'épisode entier de la princessi' Kboli, dont toutes les coquetteries échouent devant un plus digne amour. Quand il aura à combattre un seul amour, la vertu le possédera tout entier, et il réussira à dompter aussi cet amour; telle est la marche de la pièce. Vous comprenez donc bien pourquoi le prince de-
LETTRES SUR DON CARLOS
yait être ainsi dessine et point autrement; pourquoi la noble pureté de son caractère no devait point être troublée même par tant d'impétuosité, même par une ardeur si vive; c'est une eau limpide, quoique agitée. Un cœur faible et bienveillant, l'enthousiasme du grand et du beau, de la délicatesse, du courage, de la fermeté, une générosité peik commune, voilà les qualités qu'il doit posséder; il doit montrer des éclairs brillans de génie ; mais la sagesse doit lui manquer ; il recèle en lui un grand homme pour l'avenir, mais un sang bouillant ne lui permet point de l'être encore. Tout ce qui fait les bons rois, tout ce qui peut répondre aux espérances de son ami et à l'attente des peuples impatiens, tout ce qui peut contribuer à réaliser l'idéal qu'il a conçu d'un gouvernement futur, tout cela doit se trouver dans son caractère, mais ne doit point y être encore développé, point dégagé de la passion, point encore parvenu à l'état d'un or pur. Ainsi il fallait le rapprocher successivement de cette perfection qu'il n'avait pas encore atteinte. Un caractère plus accompli eût rendu toute la pièce superflue. Vous concevez aussi pourquoi il était nécessaire délaisser une si grande place au caractère de Philippe et des hommes qui lui sont ana- ' -jucs. C'eût été une faute impardonnable que de re de ces caractères seulement des machines pour nouer et délier une intrigue d'amour. Et vous voyez bien pourquoi la peinture de ce despotisme moral, politique et domestique, occupe tant d'espace. Mon dessein était spécialement de montrer dans ce drame un fondateur à venir du bonheur des hommes, rien n'était plus à propos que de placer auprès de lui un artisan de leur misère, et de relever le charme de ce contraste par le tableau complet et terrible du despotisme. Nous voyons le despote triste sur son trône, indigent au milieu de ses trésors; nous apprenons de sa bouche qu'il est seul parmi tant de millions de sujets, que les furies du soupçon chassent son sommeil, que ses créatures ne savent lui offrir que de l'or brûlant pour étancher sa soif. Nous le suivons dans son appartement solitaire, là nous voyons le maître de la moitié du globe implorer la (irésence d'un être humain ; et lorsque le destin a contenté son vœu, comme un furieux il détruit lui-même ce trésor dont il n'était pas digne. Nous le voyons ne sachant pas même se servir des passions viles de ses esclaves. Devant nos yeux ils font mouvoir les fils au moyen desquels ils le dirigent comme un enfant, lui qui se "gure être le moteur de toutes leurs actions. Lui, cavant qui tremblent les habilans les plus reculés de l'uni- Yers, nous le voyons subir l'autorité numiliante d'un prêtre dominateur, et expier de lâches désordres par de honteuses pénitences. Nous le voyons se débattre contre la nature et l'humanité; trop vain pour reconnaître leur pouvoir, trop faible pour s'en dégager; privé de toutes leurs jouissances, mais soumis à toutes leurs faiblesses et à toutes leurs terreurs ; séparé de ses 'semblables, et
devenu quelque chose d'intermédiaire entre la création et le créateur; enfin, digne de notre compassion. Nous méprisons sa grandeur, mais nous nous apitoyons sur son erreur, parce que, tout dénaturé qu'il est, nous démêlons encore en lui les traits de l'homme qui montrent qu'il est un des nôtres, parce que ces restes de l'humanité sont pour lui un moyen de souffrir. Et plus nous nous sentirons repoussés par cette peinture terrible, plus nous serons ramenés vivement de ce tableau vers la douce humanité qui brille à nos yeux dans les figures de Carlos, de son ami, et de la reine.
Et maintenant, mon cher ami, envisagez la pièce sous ce nouveau jour. Ce qui vous avait paru des longueurs vous semblera peut-être à présent moins superflu ; toutes les parties diverses viendront se fondre dans l'unité dont nous avons maintenant l'intelligence. Je pourrais suivre plus long-temps le fil que j'ai indiqué; mais il me suffit de vous avoir averti pur quelques signes, et la pièce elle-même renferme à cet égard les meilleurs documens. Il est possible que, pour démêler l'idée principale, on soit obligé de se livrer à un examen plus réfléchi que n'en comporte la précipitation habituelle avec laquelle on parcourt ce genre de productions; cependant le but pour lequel l'artiste a travaillé doit se montrer atteint et accompli à la fin de l'ouvrage ; la manière dont une tragédie se conclut indique quelle a dû être son intention; voyons donc en quels termes Carlos prend congé de la reine et de nous.
« J'ai fait un rêve long et pénible... J'ai aimé... » maintenant je suis réveillé. Que le passé soit » oublié! Voici vos lettres; détruisez les miennes. » Ne craignez plus aucun emportement de moi. » C'en est fait! un feu plus pur a éclairé mon » âme...
» Je lui élèverai un mausolée tel qu'aucun roi » n'en eut jamais... Sur sa tombe fleurira le pa- » radis. »
LA REI.\E
« C'est ainsi que je vous voulais. Telle a été la » pensée de sa mort. »
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