LÉON SAPIEHA
Ecrivez, chancelier, que je proleste contre celle résolution et contre tout ce qui po'jrra en résulter de contraire au maintien de la paix enlrf la Pologne et la Moscovie.
Démétrius entre, fait quelques pas vers le trône, puis salue, la tête découverte , le roi , les sénateurs , et puis les nonces. Chaque salut lui est , à chaque fois , rendu par une inclination de tête. Il se place de manière à être vu d'une grande partie de l'assemblée et du public qui est censé assister à la diète, cependant sans tourner le dos au trône.
l'archevêque de GNESNE.
Prince Démétrius, fils d'Iwan, si l'éclat de celle royale assemblée de la diète t'intimide, si la majesté de ce spectacle enchaîne la langue, lu peux, le sénat le permet, choisir un procureur selon ta volonté, et l'expliquer par sa bouche
DÉMÉTRIUS
Seigneur archevêque, je suis ici pour réclamer un royaume et une couronne royale. 11 me conviendrait mal de trembler devant ce noble peuple, devant son roi, devant son sénat. Jamais je
DEMETRIUS
ne vis une si honorable assemblée. Cependant cet aspect m'inspire du courage, et ne m'intimide pas. Je me félicite d'avoir à m'expliquer devant de si dignes témoins. Je ne pourrais avoir à parler devant une réunion plus auguste.
l'archevêque de gnesne.
La sérénissime république est favorablement disposée...
DÉMÉTRIDS.
Roi puissant, dignes et puissans évêques et palatins, nobles seigneurs et nonces de la sérénissime république, c'est avec surprise, avec un profond étonnement, que je me vois , moi fils du czar Iwan , comparaissant devant la diète du peuple de Pologne. Tant que mon père a vécu, une haine a divisé les deux royaumes , et ils ne connurent point la paix. Cependant le ciel a tout disposé de sorte que moi , son sang, moi qui ai sucé avec le lait cette antique haine héréditaire, je me présente devant vous comme suppliant, et viens au milieu de la Pologne réclamer mes droits. Avant donc que je parle, oubliez généreusement ce qui s'est passé; oubliez que ce czar dont je suis le fils a porté la guerre sur vos frontières. Je me présente devant vous comme un prince dépouillé qui cherche protection. Les opprimés ont des droits sacrés sur tous les nobles cœurs. Où trouverait-on la justice sur la terre, si ce n'était chez un grand et valeureux peuple qui, jouissant en liberté de la plénitude du pouvoir, ne doit compte qu'à lui-même , — et que rien ne peut empêcher d'obéir à la noble impulsion de l'humanité?
l'archevêque de gnesne.
Vous vous donnez pour le fils du czar Iwan. Ni votre contenance ni vos nobles discours ne contredisent une telle prétention. Cependant prouvez -nous qui vous êtes, puis espérez tout de la générosité de la république. — Elle n'a jamais tremblé devant les Russes sur un champ de bataille; elle aime autant voir en eux de nobles ennemis que de fidèles alliés.
DÉMÉTRIUS
Iwan Basilowitz, le grand czar de Moscou, dans le cours de son règne eut successivement cinq épouses. La première sortait de la race héroïque des Romanow, et il en eut pour fils Feodor, qui régna après lui. La dernière, Marfa, de la famille des Nagori, lui donna un fils, Lémétrius, dernier rejeton de sa vieillesse : il était encore enfant lorsque son père mourut. Le czar Feodor, jeune homme d'un esprit faible et d'un corps débile, laissa régner sous son nom Boris Godunow, son grand écuyer, qui avec toute l'adresse d'un courtisan sut dominer son âme. Feodor était sans enfans, et le sein stérile de la czarine ne laissait point espérer un héritier. Alors le boyard habile, captant la faveur du peuple par d'artificieuses flatteries, éleva ses vœux jusqu'au trône. Entre le trône et cette orgueilleuse espérance s'élevait un seul obstacle, le jeune prince Démétrius Iwano-
witz; il croissait sous les yeux de sa mère à Uglit/, qu'elle avait reçu en douaire.
Alors, pour l'accomplissement de son noir dessein, il envoya à Uglitz un meurtrier, afin d'assassiner le czarowitz... Un incendie éclata au milieu de la nuit dans l'aile du château que le jeune prince habitait avec sa nourrice. L'édifice devint la proie des flammes. Le prince disparut à tous les yeux; passant pour mort, il fut pleuré par tout le monde. Je vous répète ici des circonstances que tout Moscou connaît.
l'archevêque de gnesnb.
Ce que vous racontez n'est ignoré de personne. Le bruit a retenti dans tout l'empire que le prince Démétrius avait trouvé le trépas à Uglitz dans un incendie. Puisque sa mort était pour le czar qui règne aujourd'hui un heureux coup du sort, on ne se fit pas scrupule de l'accuser de cette cruelle mort. Mais ce n'est pas de son trépas qu'il est maintenant question : ce prince vit; il vit en vous , vous le soutenez ainsi , donnez-nous-en la preuve. Pour quel motif croyez- vous être ce prince? A quel signe doit-on vous reconnaître? Comment demeurâles-vous caché à toute recherche? et comment, après un silence de seize années, lorsque vous n'êtes pas attendu, vous produisez-vous maintenant à la lumière du jour? démétrius.
Il n'y a pas plus d'un an que je suis instruit de mon sort : jusque là j'étais inconnu à moi-même, et je ne soupçonnais pas ma royale naissance. Lorsque la conscience de ce que j'étais s'éveilla en moi, je me trouvais emprisonné dans les murs d'un cloître, moine parmi des moines. Un généreux courage se débattait en mon âme contre la règle étroite d'un monastère. Le sang des chevaliers bouillonn.iit secrètement en mes veines. Je me résolus à dépouiller le vêtement monacal, et je m'enfuis en Pologne, où le noble prince de Sendomir, ce bienveillant ami de l'I^umanité, me donna l'hospitalité dans son château. Ce fut là que me fut enseigné le noble service des armes. l'archevêque de gnesne.
Comment! vous ne vous connaissiez
pas vous-même, et cependant la renommée avait déjà rempli le monde du bruit que le prince Démétrius était encore vivant? Le czar Boris tremblait sur son trône, et plaçait des surveillans aux issues de son royaume, pour examiner soigneusement chaque voyageur. Comment! vous n'étiez pas la source de cette rumeur? vous ne vous étiez pas encore donné pour Démétrius? démétrius.
Je raconte ce que je sais. Si le bruit de mon existence s'est répandu, un dieu en aura sans doute été l'auteur. Je m'ignorais moi-même. Dans le château du palatin, perdu dans la foule de ses serviteurs, je passai heureusement mon obscure jeunesse Dans un respectueux silence,
j'adorais sa charmante fille : cependant mon audace n'alla jamais jusqu'à élever mes vœux vers elle. Le casteilan de Lemberg, qui la recherchait
en mariage, s'olTcnsa de ma passion; il m'adressa des paroles hautaines, et dans son aveugle colère, il s'oublia jusqu'à me frapper. Cruellemei:i irrité, je saisis mon épée; et lui furieux, hors de lui, se précipitant sur moi, reçut la mort de ma main, mais contre mon gré.
MEISCUECK.
Oui, ce fut sa faute I
DÉMÉTniUS. i
Mon malheur fut au comble! Moi, sans nom, | étranger, Moscovite, j'avais tué un des grands du \ royaume; j'avais commis un meurtre dans la , maison de mon généreux protecteur, j'avais donné I la mort à son gendre et à son ami. Rien ne pou- j vait secourir mon innocence, rien ne pouvait j émouvoir la compassion des gens qui l'cntou- i raient; la faveur du noble palatin ne pouvait même pas me sauver, car la loi, indulgente aux | Polonais, mais sévère à tous les étrangers, près- ! crivaitmon arrêt. Ma sentence fut prononcée; je devais mourir. Déjà j'étais agenouillé devant | le bloc fatal, déjà j'avais présenté ma tête au : glaive... En ce moment on aperçut une croix d'or 1 enrichie de pierres précieuses, qui à mon baptême i avait été suspendue à mon cou. Je portais, ainsi que cela est en usage parmi nous, ce signe de notre rédemption, et je ne l'avais pas quitte depuis mon enfance. En ce moment où j'allais me séparer de la douce lumière du jour, je saisis avec une ardente piété cette dernière consolation, et je la pressai sur mes lèvres. [Les Folonais montrent par l'expression de leur physionomie l'intérêt qu'ils prennent à ce récit.) Cet ornement fut remarqué ; son éclat et son prix excitèrent la surprise, éveillèrent la curiosité. On détache mes liens; on m'interroge. Cependant je ne pouvais me souvenir de l'époque où j'avais commencé à porter ce joyau. 11 advint que trois jeunes boyards qui fuyaient la persécution du czar étaient venus chercher un asile à Sambor, chez mon maître. Us virent cette croix, et aux neuf améthystes traversées par neuf émeraudes la reconnurent pour celle qu'on avait suspendue au cou du plus jeune fils du czar. Ils approchèrent de moi, et remarquèrent avec surprise que, par un bizarre caprice de la nature, mon bras droit est plus court que mon bras gauche. Comme ils me pressaient de questions, je me ressouvins d'avoir emporté dans ma fuite un petit livre de psaumes, où le prieur de mon couvent avait de sa main tracé quelques caractères grecs. Je ne les avais jamais lus, car cette langue m'était inconnue. Le Psautier fut alors apporté, et l'inscription lue. Elle était ainsi conçue : « Frère Basile Philarèle (c'était mon nom au monastère), possesseur de ce livre, est le prince Démétrius, le plus jeune fils d'iwan. L'honnête diacre André l'a secrètement sauvé pendant la nuit de l'incendie. » On désignait deux monastères où les preuves en étaient déposées. Alors ces boyards, convaincus par des témoignages si positifs, se précipitèrent à
mes pieds, et me saluèrent comme czar. Ce fut ain'\ que subitement je passai de l'abîme de l'in foi:t;Me au sommet de la prospérité!
l'arcuevêque de gnesne.
DÉMÉTRIUS
Et alors le bandeau qui couvrait mes yeux | sembla se lever. Les souvenirs du passé se réveillèrent en moi; et de même que les premiers j rayons du soleil éclairent le sommet d'une tour élevée, au bout de l'horizon, de même deux idées | distinctes apparurent clairement à ma mémoire renaissante. Je me voyais fuyant pendant louteJ une nuit obscure, et je voyais aussi la flammej s'élever en tourbillons derrière moi, au milieuji des ténèbres. Il fallait que ces circonstances ap-S| partinssent à une époque bien reculée, car tout ce qui les avait précédées et suivies était complètement effacé de mon souvenir, et ces images terribles se présentaient à mon esprit distinctes et isolées. Cependant je me rappelais aussi que quelques années plus tard un de mes compagnons, dans un mouvement de colère, m'avait appelé fils du czar. J'avais pris cela pour une moquerie, et j'avais frappé le railleur pour m'en venger. Tout cela traversa mon âme comme un rapide éclair, et m'apporta tout-à-coup la certitude complète que j'étais le fils du czar, dont on avait publié la mort. Ainsi se résolut d'une seule parole l'énigme de mon obscure destinée. Ce n'est pas seulement à des signes qui pourraient être trom- I peurs que je reconnais ma royale origine; c'est ! à mon cœur, c'est à mon sang, dont je verserais la j dernière goutte plutôt que de renoncer à mon droit j à la couronne.
j L'ARCnKVÊQUE DE GNESNE.
i Et devons-nous nous fier à un écrit qui s'est
I trouvé par hasard entre vos mains, au témoignage de quelques fugitifs? Pardonnez, noble
i jeune homme; votre langage, votre contenance ne sont sûrement pas d'un imposteur, mais vous-
! même vous pouvez être trompé : il est pardonnable au cœur humain de se laisser séduire par un
I si grand appât. Qui nous offrez-vous pour garant de vos paroles?
! DÉMÉTRIUS
! Je produirai le serment de cinquante nobles ! polonais, tous nés libres, tous d'une renommée ' sans tache: chacun attestera ce que j'ai avancé. '• Ici siège le noble prince de Sendomir; à son côté, je vois le castellan de Lublin; ils pourront témoigner si j'ai dit la vérité...
l'aRCHEVÊOUE DE GNESNE.
i Qu'en pense la sérénissime diète? La force de ! tant de témoignages léunis doit dissiper tous les ' doutes. Un bruit sourd courait depuis long-lemi>s ' dans le monde, et annonçait que Démétrius, lili ' d'iwan, vivait encore : les craintes du czar Horii confirmaient ce bruit. Un jeune homme se présente à nous, semblable par l'âge, par les traits et même par les signes accidentels de la nature j à celui qui a disparu, à celui que l'on recherche
la noblesse de son âme justifie la grandeur de sa prétention : il est sorti miraculeusement d'un cloître ; par je ne sais quel mystère, l'cléve des moines s'est trouvé doué du courage des chevaliers. II montre un joyau qui autrefois fut donné au czarowitz, et que jamais il n'a quitté; un témoignage écrit par une main pieuse atteste sa royale naissance; la vérité nous parle plus hautement encore à travers la franchise de ses discours et la candeur de son front : une telle physionomie ne cache point la fraude; elle s'enveloppe d'ordinaire dans de grandes paroles et dans les orncmens d'un discours oratoire. Ainsi je ne lui refuserai pas plus long-temps le nom qu'il réclame avec tant de droit et de justice, et d'après mon antique privilège, je vote, comme primat, le premier en sa faveur.
l'archevêque de lemberg.
Je vote comme le primat.
plusieurs autres évêques.
Comme le primat.
plusieurs palatins.
Et moi aussi.
ODOWALSKY.
Et moi de même.
plusieurs nonces, avec vivacité.
Nous tous.
SAPIEUA.
Nobles seigneurs, peiiscz-y bien, ne précipitez ien ; une auguste assemblée ne doit pas se laisser iporter ainsi.
ODOWALSKY.
[Il n'y a point à réfléchir; tout est considéré : preuves sont sans réplique; nous ne sommes is ici à Moscou : la crainte d'un despote n'enjaîne point ici nos libres sentimens ; ici la vérité se marcher le front levé. Je me plais à croire, jobles seigneurs, qu'ici, à Cracovie, dans la diète ^e Pologne, le czar de Moscou ne compte point de khes esclaves.
DÉMÉTRIUS
Grâces vous soient rendues, illustres sénaeurs, de ce que vous avez reconnu les signes de la vérité; et si je suis réellement celui que je )rétends être, ah! ne soulTrez pas qu'un insolent usurpateur s'empare de mon héritage , qu'il souille plus long-temps le sceptre qui appartient à moi, légitime fils du czar
J'ai la justice, vous avez la force: le grand intérêt de tous les états, de tous les trônes, cest que tout se passe selon le droit, et que chacun possède ce qui est à lui. Lorsque la justice règne, chacun se réjouit, se regarde comme maître assuré de son héritage; et dans chaque famille, sur chaque trône, la loi veille comme un chérubin armé
c'est la justice qui maintient artistement Uédifice de l'univers; c'est la clef de la voûte : une seule pierre les maintient toutes; toutes les pierres eu maintiennent une seule, et si elle tombe, tout se
DEMETRIUS
renverse et s'écroule.
(Réponse des sénateurs, qui appuient l'opinion de Démétrius.) Sois-moi favorable, illustre Sigismond, roi puissant! descends en toi-même, et songe à ton propre sort en considérant le mien. Toi aussi tu as éprouvé les coups du sort. C'est dans une prison que tu vis le jour; ton premier regard aperçut les murs du cachot: il fallut qu'un sauveur, qu'un libérateur te tirât de ta prison pour te placer sur le trône : tu trouvas un libérateur, tu éprouvas sa magnanimité; sois magnanime aussi envers moi
Et vous, membres honorables du sénat, vénérables évêques, colonnes de l'Eglise, et vous, illustres palatins et castellans , voici le moment de réconcilier, par une action généreuse, deux peuples depuis si long-temps divisés; donnez à la Pologne la gloire de rendre, par sa puissance, aux Moscovites leur czar; d'un voisin qui presse en ennemi vos frontières, faites-vous un ami reconnaissant.
Et vous, nonces de la sérénissime république, préparez vos chevaux rapides, élancez-vous sur eux : la fortune vous ouvre ses portes dorées; je partagerai avec vous la dépouille des ennemis. Moscou abonde en richesses, le trésor des czars est rempli d'or et de pierreries, je pourrai royalement récompenser mes amis, et telle est ma volonté. Lorsque je serai entré comme czar dans le Kremlin, alors, je le jure, les plus pauvres d'entre vous qui m'auront suivi seront vêtus de velours et de zibeline ; ils pourront couvrir leur harnois de perUs, et l'argent sera un métal trop vil pour ferrer leurs chevaux.
Les nonces font éclater de grands transports.
KORELA, hettmann des Cosaques.
Il déclare qu'il est prêt à conduire sa troupe au secours de Démétrius.
ODOWALSKY.
Le Cosaque doit-il donc nous ravir la gloire et le butin?
Nous sommes en paix avec les princes tartares et les Turcs, nous n'avons rien à craindre de la Suède; déjà depuis long-temps notre vaillance se corrompt dans un vil repos, nos glaives se couvrent dérouille. Allons, élançons-nous dans l'empire des czars, acquérons un allié fidèle et reconnaissant, et augmentons la puissance et la grandeur de la Pologne.
beaucoup de nonces.
La guerre, la guerre avec les Moscovites! d'autres.
Voilà qui est résolu. Prenez sur-le-champ les voix.
SAPIEIIA se lève.
Grand maréchal de la couronne, faites faire si lence ! Je demande la parole.
THÉÂTRE DE SCHILLER