SCÈNE PREMIÈRE
Oa voit un couvent grec situé dans une contrée déserte et glacée, près du lac Bieloserzk.
UNE TROUPE DE RELIGIEUSES, vêtues de noir tt voilées, passe dans le fond du théâtre; M ARFA, avec un voile blanc, est seule, appuyée sur lapierre dun tombeau; OLGA quitte les religieuses , s arrête un moment en regardant Marfa, puis s'approche d'elle..
Ton cœur ne te porte-t-il pas à jouir comme nous du réveil de la nature? Le soleil revient, et les longues nuits diminuent; les glaces des fleuves se brisent ; les traîneaux font place aux barques , et les oiseaux du printemps arrivent : le monde s'épanouit; la douceur nouvelle de l'air nous attire toutes hors de nos étroites cellules pour jouir de la sérénité qui embellit la nature rajeunie; toi seule, abîmée dans ton éternelle douleur, ne veux-tu point partager l'allégresse oommune?
MARFA
Laisse-moi seule, et va joindre tes sœurs. Que celui qui espère jouisse du printemps. L'année, en se renouvelant, en rajeunissant le monde, n'a rien à me promettre : tout est pour moi dans le passé ; mes regards ne peuvent se porter qu'en arrière.
OLGA
Pleureras-tu éternellement ton fils, et gémirastu toujours sur la grandeur perdue? Le temps, qui verse son baume sur toutes les blessures du cœur, n'a-t-il aucun pouvoir sur toi ? Tu fus la czarine de ce grand empire; tu fus la mère d'un fils, l'objet de toutes les espérances; il te fut enlevé par un destin cruel : tu te vis ensevelie dans ce cloître solitaire sur les limites de la vie et de la mort. Cependant, depuis ce jour affreux, la nature a repris seize fois sa verdure : il n'y a que toi que je voie ne jamais changer : quand autour de toi tout est vivant, tu semblés une image immobile que le sculpteur a taillée dans la pierre pour la placer sur un tombeau , conservant toujours la même expression.
DÉMÉTRTTTS
MARFA
Oui, le temps m'a placée ici comme un monument de mou destin horiible. Je ne me calmerai point, je ne veux rie^n oublier. 11 n'y a qu'une àrne faible qui puisse recevoir sa guérison du temps. Quelle compensation y a-t-il pour l'irréparable? Rien ne peut racheter ma douleur. De même que la voûte du ciel se montre toujours au voyageur, immense, environnant le monde, reculant devant lui à mesure qu'il avance; de même ma douleur m'environne partout où je porte mes pas; elle s'ouvre devant moi comme une mer infinie , et jamais elle n'épuisera mes larmes éternelles. ^
OLGA
Ah ! voyons ce qu'apporte ce jeune pêcheur autour duquel nos sœurs se pressent avec curiosité. 11 vient des lieux éloignés que les hommes habitent. 11 nous apporte quelque nouvelle du monde ; le lac est maintenant navigable ; les routes sont libres ; n'as-tu pas quelque curiosité de l'entendre? quelque mortes que nous soyons au monde, nous apprenons volontiers les événemens qui s'y succèdent ; et tranquilles sur le rivage, nous contemplons avec admiration le tuçaulte des flots.
Des Religieuses approchent avec le jeune Pêcheur. XÉNIA et UÉLÉNA.
Dis-nous , raconte-nous ce que tu sais de nouveau.
I ALEXIA.
i Conte-nous ce qui se passe hors de ces lieux, dans le siècle.
LE PÊCHEUR
Donnez-moi le temps de parler, saintes dames.
XÉMA.
Est-on en guerre ? est-on en paix?
ALEXIA.
Qui gouverne le monde?
LE PÊCHEUR
Un vaisseau est arrivé à Archangel, à travers les glaces du pôle. Il avait traversé les régions immobiles du Nord.
OLGA
Comment un vaisseau peut-il naviguer sur ces terribles mers ?
LE PÊCHEUR
C'est un vaisseau anglais quia trouvé cette nouvelle route pour venir chez nous,
ALEXIA.
Que ne risque pas l'homme pour l'amour du gain!
XKXIA.
Ainsi le monde n'est nulle part fermé I
LE PÊCHEUR
Mais ce n'est là qu'une bien petite aventure. Une toute autre histoire trouble l'univers.
ALEXIA.
j Ah! parlez, raconte/.
OLGA
Dites, qu'est-il arrivé?
LE PÊCHEUR
se passe des choses surprenantes dans le
monde. Les tombeaux s'ouvrent, les morts revivent.
OLGA
Explique-toi, parle.
> LE PÊCHEUR
Le prince Démétrius, le fils d'Iwan, que nous avons pleuré seize ans comme mort, est vivant ; il s'est retrouvé en Pologne.
OLGA
Le prince Démétrius est vivant?
MARFA, vivement.
Mon fils !
OLGA
Ah! contiens-toi; impose silence à ton cœur jusqu'à ce que nous ayons tout entendu.
ALEXIA.
Comment peut-il être vivant? Il a péri à Uglitz, et a été enveloppé dans les flammes.
LE PÊCHEUR
Il échappa à la fureur des flammes, et trouva asile dans un cloître. Là il croissait dans l'obscurité jusqu'à ce que le temps fût venu de se faire connaître.
OLGA, à Marfa.
Tu trembles, princesse, tu pâlis!
MARFA
Je sais que c'est une erreur; et cependant je suis si peu affermie contre la crainte et l'espérance, que mon cœur est en proie à l'agitation.
OLGA
Pourquoi serait-ce une erreur ? Ecoutez-le , écoutez-le ! Comment un tel bruit aurait-il pu se répandre sans fondement?
LE PÊCHEUR
Sans fondement! Tous les peuples de laLithuanie et de la Pologne ont pris les armes. Notre grand souverain tremble dans sa capitale.
Marfa tremble de tous ses membres. Olga et Alexia la soutiennent.