‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 557 sur 637 · ILIA · texte numérisé non relu

ILIA

Que voulez-vous dire ?

TIMOSKA.

Que dites vous ?

PETRUSCHKA.

Que ceux qui sont fidèles à la race de nos princes me suivent!

TIMOSKA.

Qu'est-ce donc? voici tout un village qui fuit à travers les terres pour échapper aux Polonais, et vous, vous voulez aller à leur rencontre? vous passez vers l'ennemi de votre pays?

PETRUSCHKA.

Quel ennemi? celui qui vient n'est pas un ennemi, c'est le légitime héritier du royaume, c'est l'ami de la patrie.

Le magistrat du village s'avance pour lire le manifeste de Démétrius. Hésitation des babitans du village entre les deux partis. Les paysannes se montrent les premières favorables à Démétrius, et donnent l'impulsion.

Le camp de Démétrius. Il a été battu dans la première rencontre; mais l'armée du czar Boris, bien que victorieuse, est mal disposée pour lui, et il ne peut poursuivre ses avantages. Démétrius, au désespoir, veut se tuer. Koréla et Odowalsky ont de la peine à l'en empêcher. Insolence des Cosaques envers Démétrius.

Le camp du czar Boris. Il est absent, ce qui fait tort à sa cause ; car il est craint et point aimé. Son armée est forte, mais peu sûre. Les chefs sont désunis ; et, par ditférens motifs, plusieurs penchent du côté de Démétrius. Un d'entre eux, Soltikow, se déclare ouvertement pour lui. Sa défection a des suites importantes. Une grande partie de l'armée passe à Démétrius.

Boris à Moscou. Il se montre encore comme un souverain absolu, entouré de serviteurs fidèles ; mais il est déjà aigri par les mauvaises nouvelles. La crainte d'un soulèvement à Moskou l'empêche de se rendre à son armée. II éprouverait aussi quelque honte que le czar en personne allât combattre contre un imposteur. Scène entre lui et l'archevêque.

De mauvaises nouvelles arrivent de tous côtés, et le danger devient de plus en plus pressant pour Boris. On vient lui apprendre que les habitans des campagnes et les villes des provinces abandonnent sa cause, que son armée est inactive et mutinée, que Moscou s'émeut, que Démétrius avance. Romanow, qu'il a gravement offensé, arrive à Moscou. C'est un nouveau sujet d'inquiétude. Puis arrive la nouvelle que les boyards se rendent au camp de Démétrius, et que toute l'armée s'est rangée sous ses drapeaux.

Boris et Axinia. Le czar, comme père de famille, se montre sous un aspect intéressant, et dans sa conversation avec sa fille il lui ouvre son âme.

Boris est parvenu au pouvoir par des crimes; mais il a accepté et rempli tous les devoirs d'un souverain ; il est le père de son peuple et a fait beaucoup de bien à son pays. C'est seulement en ce qui touche sa personne qu'il est soupçonneux, vindicatif et cruel. Son esprit aussi bien que son rang l'élève fort au-dessus de tout ce qui l'entoure. La longue possession du plus grand pouvoir, l'habitude de dominer les hommes, les formes despotiques du gouvernement, ont tellement nourri son orgueil, qu'il lui est impossible de survivre à sa

THEATRE DE SCHILLER

grandeur. Il juge clairement de ce qui va lui arriver; mais il se montre encore czar, et rien ne l'abaisse, car il est résolu à mourir.

Il croit aux presseiitimens, et dans sa disposition actuelle, beaucoup de choses lui paraissent significatives, qu'autrefois il eût dédaignées. Une circonstance particulière, oîi il croira reconnaître la voix du destin, sera décisive pour lui.

Un peu avant sa mort son caractère change, il devient plus doux envers les mauvaises nouvelles, et rougit des transports de colère oii les premières l'avaient jeté. Il se fait raconter les plus tristes détails et récompense le messager.

Aussitôt qu'il a appris les malheurs qui lui semblent décisifs, il se retire sans plus d'explication, d'un air calmeet résigné. 11 revient bientôt après, revêtu d'un vêtement de moine. 11 éloigne sa fille de ses derniers momens. Elle trouvera dans un cloître un asile contre les outrages. Son fils Feodor, encore enfant, a sans doute moins de sujets de crainte. Il prend du poison, et se retire dans un appartement solitaire pour y mourir en repos.

Trouble général produit par la nouvelle de la mort du czar. Les boyards forment une diète, et se réunissent au Kremlin. Ilomanow (qui fut ensuite czar et tige de la maison actuellement régnante) s'avance à la tête d'une troupe armée, prête sur le corps du czar serment de fidélité à son fils Feodor, et contraint les boyards à imiter son exemple. La vengeance et l'ambition n'entrent point dans son àme ; il se conforme seulement à la justice. 11 aime Axinia sans espoir, et il est, sans le savoir, payé de retour.

Ilomanow se rend en hâte à l'armée pour la gagner au jeune czar. Tumulte à Moscou, excité par les partisans de Démétrius. Le peuple arrache les boyards de leurs demeures, se saisit de Feodor et d' Axinia, les retient prisonniers, et envoie des députés à Démétrius.

Démétrius est à Tula, au comble de la prospérité. L'armée est à lui. On lui apporte «les clefs de beaucoup de villes. Moscou seule parait encore résister. Démétrius se montreaimable et plein de douceur; il montre une noble émotion à la nouvelle de la mort de Boris ; il pardonne aux auteurs d'un complot dirigé contre sa vie; il rougit des témoignages serviles du respect desUusses, et cherche à s'y dérober. Démétrius désire une entrevue avec sa mère ; il envoie des messagers à Marina.

Parmi la foule des Russes qui, à Tula, se presse autour de Démétrius, parait un homme qu'il reconnaît sur-le-champ. H se réjouit hautement de le revoir. Il fait éloigner tout le monde, et dès qu'il se trouve seul avec cet homme, il le remercie cordialement comme son sauveur et son bienfaiteur. Celui-ci laisse entendre que Démétrius lui a une grande obligation, et plus grande encore qu'il ne croit. Démétrius le presse de s'expliquer plus clairement, et le meurtrier du vrai Démétrius révèle la réalité des choses. N'ayant obtenu de Boris aucune récompense pour ce meur-

tre, et n'en attendant «nulle autre que la mort pour châtiment, brûlant du désir de se venger il rencontra un enfant dont la ressemblance avec le czar Iwan le frappa. 11 mit à profit cette circonstance; il prit l'enfant, s'enfuit avec lui à Uglitz, le porta à un ecclésiastique à qui il sut faire agréer son plan, et lui remitle joyau que lui-même avait pris au jeune Démétrius assassiné. C'est par cet enfant, que jamais il n'a perdu de vue, et dont il a dans l'ombre suivi toutes les démarches, que sa vengeanceest maintenant accomplie : c'est l'instrument de sa haine, le faux Démétrius qui règne sur la Russie à la place de Boris.

Ce récit opère sur Démétrius un changement prodigieux. Son silence est terrible. Dans ce moment de rage et de désespoir, le meurtrier le pousse au dernier transport, en exigeant une récompense avec audace et insolence. Il le frappe et le tue.

Monologue de Démétrius. Combats intérieurs. Mais le sentiment de la nécessité l'emporte, et il se résout à soutenir son rôle de czar.

Les envoyés de la ville de Moscou se présentent et se jettent aux pieds de Démétrius. Il les reçoit d'un air sombre et menaçant. Parmi eux est le patriarche. Démétrius le dépouille de sa dignité, et condamne plusieurs Russes de distinction qui ont élevé des doutes sur sa légitimité.

Marfa et Olga attendent Démétrius sous une tente magnifique. Marfa parle de l'entrevue qu'elle va avoir avec plus de crainte et de doute que d'espérance, et tremble de ce moment qui semblait lui promettre tant de félicité. Olga tâche de la persuader ; mais elle-même est en méfiance. Pendant leur longue route, elles ont eu toutes les deux le temps de se rappeler toutes les circonstances ; les premiers transports ont fait place à un examen réfléchi : le sombre silence et l'aspect redoutable des gardes qui environnent la tente augmentent encore leurs doutes.

La trompette sonne. Marfa ne sait plus si elle doit aller au-devant de Démétrius. Maintenant le voilà devant elle; ils sont seuls. Le peu d'espoir qui lui restait s'évanouit à son aspect. Quelque chose d'inconnu les sépare; la voix de la nature ne se fait pas entendre, ils sont à jamais étrangers l'un à l'autre. Au premier instant ils essaient de s'approcher; Marfa fait un mouvement en arrière. Démétrius s'en aperçoit, et demeure un moment interdit. Silence expressif.

DÉMÉTRIUS

Le cœur ne te parle-t-il point? Ne reconnais-tu point ton sang en moi?

Marfa garde le silence.

DÉMÉTRIUS

La nature a un langage libre et sacré. Je ne veux ni le feindre ni le forcer. Si ton cœur t'eût parlé à ma vue, le mien t'aurait répondu : tu aurais trouvé en moi un fils pieux et plein d'amour: la nécessité se serait confondue avec le jtenchant, avec l'intimité, avec l'affection. Si cependant tu u'éi>rouves rien pour moi comme mère, songe que

DEMETRIUS

lu es princesse, que tu es reine. Le destin te rend en moi un fils que tu n'espérais plus ; accepte-le comme un don du ciel. Que je sois ou que je ne sois pas ton fils, ainsi que je le parais, je ne dérobe rien à ce fils, je n'enlève rien qu'a ton ennemi. J'ai vengé toi et ta race; je t'ai tirée du tombeau où tu avais été ensevelie vivante ; je t'en ai délivrée pour te remettre sur le trône... Tu comprends comment ton destin est lié au mien. Tu t'es relevée avec moi, tu succomberais avec moi... Les peuples ont les yeux sur nous.

Je hais la fourberie, et ce que je ne sens point, je ne cherche pas à le montrer; mais j'ai réellement pour toi un grand respect, et ce sentiment me fait fléchir le genou devant toi en toute sincérité.

Jeu muet de Marfa, qui laisse voir son agitation inténeure.

DÉMÉTRlUS.

Résous-toi. Que ta libre volonté te dicte une conduite où la nature ne t'entraîne pas; je n'exige de toi ni hypocrisie ni mensonge. Je demande des sentimens vrais... Ne te montre pas ma mère, soit... Rejette l'idée du passé, saisis-toi de la pensée du présent. Ne suis-je pas ton fils? eh bien! je suis le czar. J'ai le pouvoir, j'ai le succès... celui qui est dans le tombeau n'est que poussière; il n'a plus de cœur pour t'aimer; tu ne verras plus son sourire... Occupe-toi des vivans.

Marfa fond en larmes.

pie.

DÉMÉTRIUS

'Ah! précieuses larmes! qu'elles viennent à pros! laisse-les couler, et montre-toi ainsi au peu-

Sur un signe de Démétrius, la tente s'ouvre, et les Russes rassemblés sont témoins de cette scène.

Entrée de Démétrius à Moscou. Grande pompe, mais appareil guerrier. Ce sont les Polonais et les Cosaques qui ouvrent la marche. Quelque chose de sombre et de terrible se mêle à la joie publique. La méfiance et le malheur semblent planer sur toute cette solennité.

Romanow, qui était arrivé trop tard à l'armée, est revenu pour secourir Feodor et Âxinia. Tout est inutile : lui-môme est mis en prison. Axinia s'échappe et se réfugie près de la czarine Marfa ; elle implore sa protection contre les Polonais. Démétrius la voit, et à son aspect est saisi de la plus vive et de la plus invincible passion. Axinia a horreur de lui.

Démétrius est czar. — Son pouvoir repose sur un appui redoutable, mais dont il n'est pas le maître. — Il est poussé par des passions étrangères. — La conscience quil a de son véritable sort excite une méfiance générale; il n'a pas un ami, pas un serviteur fidèle. Les Polonais et les Cosaques lui nuisent dans l'esprit du peuple par leur insolence. Son inquiétude le dépouille même de ce qui l'avait d'abord honoré, de sa popularité, de sa simplicité de manières, de son dégoût pour le céré-

monial. Sans cesse il offense par mégarde les mœurs du pays. Jl persécute les moines, parce qu'il a Deaucdup souffert sous leur joug. Il n'est pas exempt des caprices du despotisme lorsque son orgueil est blessé. — Odowalsky continue à se rendre nécessaire; il écarte les Russes d'auprès de lui, et conserve son influence dominante.

Démétrius pense à manquer de foi à Marina. Il en parle à l'archevêque Job, qui, pour éloigner les Polonais, va au-devant de ses désirs, et tâche de lui donner une haute idée de la puissance d'un czar.

Marina arrive à Moscou avec une suite nombreuse. Entrevue avec Démétrius. Accueil froid et hypocrite des deux parts. Cependant elle sait mieux dissimuler. Elle presse son mariage. On fait des apprêts pour une fête splendide.

D'après l'ordre de Marina, une coupe de poison est portée à Axinia. La mort lui semble douce, car elle craignait d'être contrainte à donner la main au czar.

Vive douleur de Démétrius. Il marche, d'un cœur déchiré, à l'autel avec Marina.

Après Je mariage, Marina lui révèle qu'elle ne le regarde point comme le véritable Démétrius, et que jamais elle ne l'a tenu pour tel; puis elle le quitte froidement, le laissant dans une situation terrible.

Pendant ce temps-là Schinskoy, un des anciens capitaines du czar Boris, met à profit le mécontentement toujours croissant du peuple, et devient le chef d'une conspiration contre Démétrius.

Romanow, dans sa prison, est consolé par une miraculeuse apparition. L'ombre d'Axinia parait devant lui, montre à ses yeux la belle perspective des temps à venir, lui ordonne d'attendre tranquillement que les destins se mûrissent, et de ne pas se souiller de sang. Romanow apprend qu'il sera appelé au trône. Bientôt après on vient l'engager à prendre part à la conjuration. Il s'y refuse.

Soltikow se fait d'amers reproches d'avoir trahi sa patrie en faveur de Démétrius. Mais il ne veut pas être traître une seconde fois, et il soutient par probité, bien que ce soit contre ses sentimens, le parti qu'il a embrassé. Le malheur étant consommé, il s'efforcera au moins de le réparer et d'affaiblir le pouvoir des Polonais. Il paye cette tentative de la vie, mais il reçoit la mort comme une punition méritée de sa première faute, et le déclare ainsi en mourant à Démétrius luimême.

Casimir, frère de Lodoïska, jeune Polonaise que chez le wayvode de Sendomir Démétrius avait aimée en secret et sans espoir, a, sur les instances de sa sœur, suivi l'armée, et s'est vaillamment conduit dans chaque combat. Au moment du plus grand danger, lorsque tous les autres partisans de Démétrius ne songent qu'à leur propre salut, Casimir seul lui reste fidèle et se sacrifie pour lui.

THÉÂTRE DE SCHILLER

La conjuration éclate. La czarine Marfà et les chefs de la conspiration s'introduisent dans l'appartement de Démétrius. Sa dignité et son courage imposent un moment aux rebelles. Il avait presque réussi à les désarmer, en promettant de lc(ir livrer les Polonais. Mais tout-à-coup Schinskoy se précipite avec une autre troupe furieuse. On exige une explication formelle de la czarine.

11 faut qu'elle jure sur la croix que Démétrius est son fils. Il lui est impossible de témoigner contre sa conscience avec une telle solennité. Kilo se détourne en silence de Démétrius, et veut se retirer, a Elle se tait, crie la foule furieuse; elle le désavoue! Meurs, imposteur.» Et il tombe percé de coups aux pieds de Marfa.

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