‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 559 sur 637 · TRAGEDIE · texte numérisé non relu

TRAGEDIE

PERSONNAGES

SONA ISABELLE, i^riucesse de Hesiine.

I ses Gis.

BÉATRIX

PERSONNAGES

DIEGO

Des Messagers.

Le Choeur, formé de la suile des deux frèrec.

Les Anciens de Messine, personnages muets.

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Le théâtre représente une vaste salle soutenue par des colonnes. Les entrées sont à droite et à gauche. Dans le fond, une

grande porte conduit à une chapelle.

DONA ISABELLE en grand deuil. Les sénateurs de Messine sont assis autour d'elle.

C'est la nécessité, et non mon propre penchant, qui m'amène devant vous, respectables citoyens de cette ville, et qui m'a forcée à quitter mes appartemens retirés pour venir ainsi dévoiler mon visage devant les regards des hommes. Car il convient que la veuve, qui a perdu la gloire et le bonheur de sa vie, s'enveloppe de vêteraens lugubres, et dans une paisible enceinte se dérobe aux regards du monde. Cependant la voix impérieuse et inexorable des circonstances me ramène aujourd'hui vers la lumière et le monde que j'avais abjurés.

La lune n'a pas encore deux fois renouvelé son disque lumineux depuis que j'ai conduit à sa dernière et tranquille demeure mon royal époux, celui qui gouvernait cette ville avec tant de fermeté, et dont le bras puissant vous protégeait contre cette foule d'ennemis qui vous environnent. 11 n'est plus, cependant son esprit anime encore ses illustres fils, et il semble revivre dans ces deux héros, l'orgueil de cette contrée. Vous les avez vus, au milieu de vous, croître et prospérer ; mais avec eux se développait le germe fatal et mystérieux d'une déplorable haine fraternelle, qui, après avoir troublé la douce union de l'enfance, est devenue terrible par le progrès de l'âge. Jamais je n'ai pu jouir du spectacle de leur concorde ; je les ai nourris tous deux sur ce sein materuel, tous deux ont eu leur part de mes soins et de mon amour, et j'ai su depuis l'enfance conquérir leur attachement, seul iicnchant qui leur soit commun. Pour tout le reste, ils sont divisés par une sanglante discorde.

A la vérité, tant qu'a duré le gouvernement sévère de leur père, il a su, par une justice rigoureuse et forte, dompter leur bouillante ardeur, et maintenir sous un jpug de fer leurs âmes

audacieuses. Ils n'osaient pas approcher l'un de l'autre quand ils étaient armés; ils n'osaient pas coucher sous le même toit. C'est ainsi qu'une autorité redoutable empêchait l'explosion terrible de leurs passions féroces; mais au fond de leur cœur la haine subsistait sans s'affaiblir. L'homme fort ne songe pas à arrêter le mal dans sa source, parce qu'il peut empêcher le torrent de se déchaîner.

Ce qui devait arriver, arriva ; dès que la mort eut fermé ses yeux, dès que ses fils ne furent plus retenus par sa main puissante, leur ancienne haine éclata, comme la flamme d'un brasier ardent s'échappe dès qu'elle n'est plus renfermée. Je vous dis ici ce dont vous êtes tous témoins : Messine se divise; cette animosité fraternelle brise tous les liens de la nature, et déchaîne une discorde universelle; le glaive s'est opposé au glaive; la ville est devenue un champ de bataille, et cette salle même a été arrosée de sang.

Vous avez vu que tous les liens de la société étaient brisés; et mon cœur aussi est intérieurement déchiré. Les maux publics vous touchent, et vous ne songez guère à vous informer des douleurs d'une mère. Vous êtes venus à moi, et vous m'avez dit ces rudes paroles : « Vous voyez que » la discorde de vos fils va allumer la guerre ci- » vile dans cette ville ; elle est entourée d'enne-, » mis redoutables, et ne peut leur résister que » par la concorde. Vous êtes mère de nos princes, » voyez comment vous pouvez calmer leur rage » sanguinaire. Et que nous importent à nous, » citoyens paisibles, les dissensions de vos fils? » Devons-nous périr, parce qu'ils sont animés » d'une haine furieuse l'un contre l'autre? Nous » saurions bien sans eux régler notre sort, et nous » donner à un autre prince qui voudra notre » bonheur et s'occupera à le faire. »

Tels ont été vos discours, hommes durs et sans pitié; vous n'avez songé qu'à vous et aux intérêts de votre ville ; vous avez chargé du poids des mal-

THÉÂTRE DE SCHILLER

heurs publics un cœur que les chagrins et les angoisses maternels opprimaient déjà assez. J'ai entrepris, mais sans espérance, avecl'àme déchirée, de me jeter entre ces deux furieux, et de les rappeler à la paix. Sans crainte, sans relâche, sans découragement, je les ai fait supplier l'un et l'autre, jusqu'à ce que ma prière maternelle ait obtenu d'eux qu'ils viendraient paisiblement dans cette ville, dans le palais de leur père, et que, sans faire éclater leur inimitié, ils se rencontreraient ensemble; ce qui n'était point encore arrivé depuis la mort de leur père.

Nous sommesau jour indiqué pour cette entrevue. D'heure en heure, j'attends qu'on vienne m'annoncer la nouvelle de leur approche. Cependant tenez-vous prêts à recevoir vos princes avec solennité, et comme des sujets doivent faire. Songez seulement à vous acquitter de vos devoirs. Quant au reste, laissez-nous aviser aux moyens de le régler. Les combats désastreux de mes fils feraient la ruine de cette contrée et la leur ; mais s'ils étaient réconciliés et unis, ils auraient assez de puissance pour vous défendre contre toute attaque, et pour maintenir leurs droits contre vous-mêmes.

Les Sénateurs s'éloignent en silence en portant la main sur leur coeur. Elle fait un signe à un de ses vieux serviteurs ; il demeure.

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