LES DEUX CHOEURS
Louez et honorez l'astre éclatant qui vient à nous. Je m'incline avec respect devant ton visage auguste.
PREMIER CHOEUR
Que la douce clarté de la lune est belle au milieu des étoiles scintillantes! Que l'aimable majesté de la mère est belle au milieu de l'éclat imposant de ses fils! la terre n'offre rien d'égal ni de semblable. Le mi)nde peut-ll se décorer d'un spectacle plus accompli que la mère et ses fils? N'est ce point là ce que la vie a de plus élevé, de plus beau, de plus achevé? L'Église elle-même, la sainte Église place-t-elle sur le trône des cieux quelque chose de plus beau? L'art lui-même, divinement inspiré, offre-t-il une image plus sublime que la mère et son fils?
SECOND CHOEUR
Elle voit avec contentement sortir de sa tige un arbre magnifique, dont les rejetons renaîtront éternellement. Elle a enfanté une race qui durera autant que le soleil, et dont le nom ira à travers les siècles. Les peuples se dispersent; les noms se perdent; le sombre oubli étend la nuit de ses ailes sur toutes les familjes. Mais le front altierdes princes brille d'un éternel éclat, et l'aurore les salue de ses rayons, commères sommets élevés de la terre.
ISABELLE, s'ûvançant entre ses deux fils.
Jette les yeux ici-bas, reine des cieux, et que ta main réprime les mouvemens orgueilleux de mon cœur! Une mère peut aisément s'oublier, quand elle contemple l'éclat de ses enfans. Pour la première fois, depuis qu'ils sont nés, je goûte mon bonheur tout entier. Jusqu'à ce jour j'ai été contrainte de partager les douces jouissances de mon âme, et d'oublier que j'avais un fils, lorsque je jouissais de la présence de l'autre. .Ah! j'avai.s bien le même amour de mère, mais c'étaient mes fils qui étaient toujours divisés. Dites, oserai-je, sans frémir, me livrer au doux empire de ce cœur enivré de joie? {A don Manuel.) Lorsque je presse avec tendresse la main de ton frère, est-ce donc enfoncer un trait dans ton sein? {AdonCésar.) Lorsque mon cœur se réjouit à son aspect, est-ce lonc un larcin que je te fais? Ah! je tremble que l'amour même que je vous témoigne ne serve qu'à attiser i)lus vivement votre haine embrasée. {Elle
THEATRE DE SCHILLER
les interroge tous deux d'un regard.) Que puifi-je donc me promcllrc de vous? Parlez : dans quel sentiment venez-vous ici ? Est-ce encore avec celte vieille et irréconciliable haine que vous apportiez dans la maison de votre père? La guerre, enchaînée pour un instant seulement, est-elle encore la à attendre à la porte du palais? et, frémissant avec rage du frein qui l'arrête, scra-t-elle, dès que vous m'aurez quittée, déchaînée avec uns fureur nouvelle ?
LE CHOEUn.
La guerre ou la paix? Les cliances du sort sont encore obscurément cachées dans le sein de l'avenir. Cependant, avant que nous nous séparions, la chose sera décidée; nous sommes prêts et disposés pour l'une ou pour l'autre.
ISABELLE, après avoir promené ses regards autour d'elle.
Ah ! quel aspect guerrier et terrible! Que fontils ici tous? est-ce un combat qui s'apprête en ce palais? A quoi bon cette foule étrangère, lorsqu'une mère vient ouvrir son cœur à ses enfans? Jusque dans le sein maternel craignez-vous de trouver quelque embûche artificieuse, quelque perfide trahison, puisque vous prenez de si soigneuses précautions? Oh! ces farouches escortes qui vous suivent, ces serviteurs empressés de votre colère, ce ne sonl pas vos amis; ne croyez pas qu'ils puissent vous donner de sages et sincères conseils! Comment pourraient-ils vous parler du fond du cœur, à vous étrangers, à vous race conquérante, qui les avez privés de leur propre héritage, qui avez usurpé leur souveraineté? Croyez-moi, chacun aime à être libre, à vivre d'après sa propre loi, et ne supporte qu'avec impatience une domination étrangère. C'est votre force seule, c'est la crainte qui vous conserve leur obéissance, qu'ils refuseraient si volontiers Apprenez à connaître cette race au cœur faux; vos malheurs leur causent une joie maligne qui les venge de votre prospérité, de votre grandeur. La chute de leurs seigneurs, la ruine de leurs princes, tel serait le sujet des chants, des récits dont ils entretiendraient leurs enfans d'âge en âge durant les longues soirées d'hiver.
0 mes fils ! le monde est plein de haine et de fausseté; chacun n'aime que soi; tous les liens tissus par un bonheur fragile sont incertains, variables et sans force ; ce que le caprice a noué, le caprice le dénoue ensuite. La nature seule est sincère; elle seule repose sur des ancres fermes et éternelles; tout le reste flotte au gré des vagues orageu?!es de la vie. Le penchant vous dotme un ami; l'intérêt vous donne un compagnon; heureux celui à qui la naissance donne un frère, la fortune n'aurait pu le lui donner; c'est un ami marqué parla nature. Contre ce monde plein de guerres et de trahisons, les voilà deux qui résistent ensemble.
LE CHOEUR
Oui. il est grand, il est respectable de voir la pcniée royale d'une souveraine pénétrer avec
une tranquille sagacité la conduite et les actions des hommes. Pour nous, une impulsion confuse nous pousse, aveugles et sans réflexions, à travers les tempêtes de la vie.
ISABELLE, à don César.
Toi qui as tiré le glaive contre ton frère, regarde autour de toi, dans toute cette foule, j trouves-tu une plus noble figure que celle de ton' frère? (.4 don Manuel.) Qui, parmi ceux que tu nommes tes amis, oserait se placer près de ton frère? Chacun d'eux est le modèle de son âge; l'un n'est point semblable à l'autre, et aucun dej deux ne l'emporte sur l'autre. Osez donc vous regarder en face. 0 fureurs de la haine et de l'envie ! Tu l'aurais choisi entre mille pour ton ami, c'est lui seul qui eût été cher à ton cœur; ei lorsque la nature sacrée te l'a donné, lorsqu'elh t'a fait ce présent dès le berceau, parjure à la loi du sang, tu foulerais aux pieds ce don avec ur dédain orgueilleux; tu te livrerais aux méchans tu ferais alliance avec les étrangers et les ennemis 1
tcoutez-moi, ma mère.
nON CÉSAR.
Ma mère, écoutez-moi.
ISABELLE
Ce ne sont point des paroles qui peuvent terminer cette triste guerre; elle exprimeraient h tien et le mien ; l'offense ne peut plus se distinguer de la vengeance. Qui pourrait retrouver li| source de ce torrent embrasé qui a répandu l'in-i cendie? Tout a été produit par un feu souterralrj et terrible. Un sol volcanique recouvre même c< qui n'est pas encore embrasé, et il n'est pas un sentier qui ne passe sur l'abîme. Je veux déposer dam vos cœurs une seule réflexion. Le mal qu'ur homme, dans la plénitude de sa raison, fait à ut autre homme, ne peut, je le veux croire, s'oublier et %e pardonner que difficilement. On ne veut point renoncer à la haine, ni changer la résolution qu'on a fixement arrêtée. Mais l'origim de votre querelle remonte vers le temps précoce de l'enfance irréfléchie, et cette époque dcvraii vous désarmer. Cherchez qui le premier commença la dispute; vous ne le savez pas, et si voui pouviez vous on souvenir, vous seriez honteu) de ces puériles discordes. Et cependant c'est à| ces premières discordes enfantines que se ratla-' chent, par un malheureux enchaînement, les violences de ces derniers temps. Ainsi, tout ce qui est arrivé de fâcheux jusqu'à ce jour n'est qdisputes et rancunes d'enfans. Voulez-vous coi; battre pour ces querelles de jeunesse, maintenani que vous êtes des hommes?
Elle prend la main à tous les deux.
0 mes fils! venez, prenez la résolution de i noncer réciproquement à toute explication : Cui le tort est de chaque côté. Soyez nobles, et re-' mettez vous avec grandeur d'âme des ofTcnses: cruelles et sans excuse. Le triomphe le plus divin, c'est le pardon. Jetez sur le tombeau de votre
LA FIANCÉE DE MESSINE
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père celle ancienne haine qui date de votre première enfance; commencez une nouvelle vie embellie par votre amour; qu'elle soit consacrée à Ja concorde et au pardon.
Elle recule d'un pas comme pour leur laisser la place de s'approcher l'un de l'autre. Tou<; deux fixent les yeux sur la terre et sans se regarder.
LE CHOKUR.
Ecoutez les sages avertisscmers de votre mère; certes, elle a dit des paroles persuasives. Mettez un terme à vos discordes; qu'elles cessent enfin. Cependant, si vous le préférez, suivez-en le cours. Tout ce que vous résoudrez me sera une loi : vous êtes le seigneur, et je suis le vassal, ISABELLE, après avoir attendu un moment en vain que les frères fissent un mouvement, reprend avec une douleur étouffée.
Je n'y sais plus rien. J'ai éT>uisé toutes les armes de la persuasion ; j'ai vainement essayé le pouvoir des prières. Celui qui vous contenait par la force est dans le tombeau, et votre mère est là entre vous sans puissance. Accomplissez votre sort ; vous en avez la libre faculté. Obéissez au démon qui, dans -sa fureur, vous aveugle et vous pousse; profanez les saints autels des dieux domestiques; que ce palais même, où vous prîtes naissance devienne le théâtre de votre mutuel assassinat. Devant les yeux de votre mère, déj truisez-vous, non par une main étrangère, mais par votre propre main. Tels que les frères thé- I bains, précipitez-vous l'un sur l'autre, saisissezi vous tous deux, et pressez-vous avec rage, dans j un embrassement d'airain, poitrine contre poitrine, chacun s'etTorçant d'échanger sa vie avec la vie de son frère, et plongeant son poignard dans le sein de l'autre ; que la mort elle-même n'apaise point votre discorde ; que la flamme, que la colonne de feu qui s'élèvera de votre bûcher, se divise en deux parts; signe terrible, et de la façon dont vous aurez péri, et de la façon dont vous avez vécu.
Elle sort. Les frères demeurent éloignés l'un de l'autre comme auparavant.
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