UN HOMME DU CHOEUR
Que la paix est douce ! Elle est semblable à une jeune bergère qui repose au bord d'un tranquille ruisseau; autour d'elle paissent ses joyeux agneaux, ils bondissent sur le gazon fleuri; son chalumeau répète des airs mélodieux que redit l'écho de la montagne ; le doux murmure de l'onde l'endort aux rayons du soleil couchant. Mais la guerre a son charme aussi ; elle donne le mouvement à l'existence de l'homme. Cette vie si vivante me plaît ; j'aime cette continuelle activité, cette variété, cette anxiété, et ces vagues tantôt élevées, tantôt abaissées, où flotte la fortune.
L'homme s'affaisse durant la paix , un inutile repos devient le tombeau de son courage : la loi est l'amie du faible. Tout alors prend le même niveau ; le monde voit tout s'aplanir. Mais la guerre laisse la force se montrer; elle élève tout au-dessus du vulgaire; au plus timide même elle peut donner du courage.
THÉATllK DE SCHILLER
UN SCCOM).
l,c temple de l'Amour ne nous est-il pas ouvert ? le monde ne s'dmeut-il plus à l'aspect de la beauté? Là, n'y a-l-il pas des craintes? là, n'y a-l-il pas des espérances? Ne dcvicnt-il pas roi , celui qui sait plaire? L'amour anime aussi la vie, il en rehausse les couleurs effacées ; l'aimable fille de l'onde donne du charme à nos plus belles années par ses illusions, et au milieu de la triste et vulgaire réalité elle nous fait apparaître des songes dorés.
UN TROISIÈME
L'éclat de la beauté est comme la fleur, qui ne vit que pour le printemps ; elle entrelace ses guirlandes dans une chevelure jeune encore, mais l'homme de l'àgc mûr veut servir une divinité plus austère.
1,E PREMIER
Suivons dans les forôts sauvages les traces de Diane, de la mâle déesse de la chasse; pénétrons dans les bois les plus épais, précipitons le chevreuil du haut du rocher. La chasse est une image de la guerre; Diane est l'amante du terrible dieu des combats On est debout aux premiers rayons du matin : la trompette retentissante se fait entendre ; gaiement on s'élance de l'humide vallée sur la montagne, au bord des précipices , et l'on rafraîchit ses membres fatigués en traversant un air vif et rapide.
I,E SECOND
Ou bien confions-nous à celte divinité azurée, qui ne connaît point le repos, et qui, nous présentant sa surface unie et transparente, nous appelle sur son empire sans bornes : construisonsnous sur la vague qui se balance un édifice mobile. Celui qui de la proue rapide de son navire laboure les vertes plaines de l'onde, celui-là est le favori de la fortune , celte reine du monde; et pour lui les moissons s'élèvent sans qu'il ait semé. I a mer est le théâtre de l'espérance , le capricieux empire du hasard. Là, le riche devient subitement pauvre, et l'indigent devient tout-àcoup l'égal des princes. Le vent, avec la vitesse de la pensée, parcourt tout le cercle de l'horizon ; de même changent les arrêts du destin , de mémo
tourne la roue de la fortune. Sur les flots lout est flottant , et aucun domaine n'est assis sur la mer.
UN TROISIÈME
Ce n'est pas seulement sur le sein de la mer et sur les vagues agitées, c'est aussi sur la terre, tout affermie qu'elle est sur ses antiques fondemens, que le bonheur est mobile , et que rien ne peut l'arrêter. Cette nouvelle paix me donne des soucis, et je ne puis m'y confier avec contentement; je ne puis bâtir ma cabane sur la lave que le volcan a vomie. La haine a déjà pénétré bien profondément : il s'est passé de bien cruelles choses , p(5ur qu'elles puissent être pardonnées cl oubliées. Je n'ai pas encore vu la fin. De prophétiques songes m'épouvantent, et ma bouche ne doit pas dire ce que je prévois. 31ais lout me déplaît dans ce mystère, dans cet hyménée dont les liens ne sont pas consacrés, dans cette uniorn amoureuse qui se dérobe à la lumière, dans cet enlèvement fait sans re>pect pour le cloître. Ce qui est bien suit une route plus droite : les mauvaises semences produisent de mauvais fruits.
Ce fut aussi par un enlèvement, nous le savons tous, que l'épouse de l'ancien prince fut contrainte d'entrer dans un lit criminel, car elle avait d'abord été choisie par le père : cl cet aïeul de nos princes, dans sa colère, lança sur ee coupable hyménée les menaces terribles de sa malédiction. Des crimes sans nom , de noirs forfaits sont recelés dans celle famille.
LE CHOEUR
Oui, le commencement a été mauvais, et je crois que la fin sera mauvaise aussi; car jamais sous le ciel les forfaits commis par une rage aveugle ne restent impunis. Ce n'est point par le hasard, ce n'est point par le destin aveugle que ces frères furieux vont se détruire; car le sein de leur mère a été maudit , et elle ne pouvait enfanter que la haine et la guerre. — Mais je dois cacher tout ceci et me taire. La déesse des vengeances s'apprête en silence ; il sera temps de déplorer ces désastres lorsqu'ils approcheront et commenceront à se manifester.
Le chœur sort.
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La scène change et représente un j.irdin qui a vue sur 1î» mer.
BEATRIX sort d un pavillon du jardin.
B^ATRix. Elle va et vient , et se promène de côté et d'autre avec inquiétude. Tout-à-coup elle %'arréte et écoute.
Ce n'est pas lui , — ce n'est que le bruit du vent qui siffle à travers la cime des pins. —Déjà le soleil s'abaisse vers l'horizon; les heures s'écoulcnt avec une lenteur insupportable, et je me sens saisie d'une inipression d'effroi. Ce silence
et cette solitude m'épouvantent. Aussi loin que mes regards peuvent s'étendre, je n'aperçois rien. Il me laisse en proie aux angoisses et à l'abattement, i
J'entends ici près le bruit et le mouvement de la foule dans la cité, semblable à la chute continuelle d'une cascade; au loin j'entends la vaste mer dont les vagues viennent frapper ses rivages avec un sourd retentissement. Ces bruits jettent la terreur dans mon &me. Je me sens faible et
LA FIANGKE
sans défense au milieu de ces grandeurs terribles, comme la feuille détachée de l'arbre et perdue dans un monde sans limites.
Pourquoi ai je abandonné ma tramiuille cellule ? là je vivais dans l'innocence et le repos; mon cœur était tranquille comme une source limpide, sans désirs, et cependant pas sans plaisir. Maintenant le flot de la vie m'a entraînée , le monde m'a saisie de .<a main gigantesque : j'ai rompu mes premiers liens , et je me suis confiée au gage frivole d'une promesse.
Quelle faute j'ai commise ! qu'ai-je fait ! un aveugle sentiment m'a séduite et entraînée. J'ai déchiré le voile , honneur des vierges saintes ; j'ai franchi les portes de ma pieuse cellule : ai-je donc été enlacée par un artifice de l'enfer ? Dans ma coupable fuite j'ai suivi les pas d'un homme, d'un ravisseur audacieux. Oh! reviens, mon bienaimé; qui l'arrête, et pourquoi tarder? Viens délivrer mon âme de ses combats ! Le repentir me ronge, la douleur s'empare de moi; que ta présence chérie rassure mon cœur !
Ah ! ne devais-je pas me livrer à celui qui, seul dans le monde, s'est attaché à moi? car j'ai été jetée comme étrangère dans la vie, et de bonne heure j'ai été livrée à un destin rigoureux ; je n'ose pas même lever le voile obscur qui le couvre. J'ai été arrachée du sein maternel ; je n'ai vu qu'une seule fois celle qui m'a enfantée , et son image a passé devant moi comme un songe.
Je croissais tranquille , dans ce tranquille séjour; dans la saison ardente de la vie , j'existais comme au paisible séjour des ombres : il parut lout-àcoup à la porte de ce cloître avec la beauté des dieux et l'air mâle des héros. Oh! il n'y a point de paroles pour exprimer ce que je sentis : il descendit vers moi comme un habitant d'un autre monde , et bientôt se forma un lien qui semblait avoir toujours existé , et que les hommes ne peuvent rompre.
Pardonne, toi qui m'as donné le jour, si , saisissant le bonheur qui m'était envoyé, j'ai par ma propre volonté décidé de mon sort. Je ne l'ai pas choisi, c'est lui qui est venu me trouver. Le \ dieu pénètre à travers les portes fermées; il s'ouvre une route jusqu'à la tour de Danaé; et le destin ne peut jamais perdre sa victime. Fût-elle enchaînée sur des rochers déserts, ou attachée aux colonnes d'Atlas qui soutiennent le ciel, un coursier ailé saura bien l'y atteindre.
Je nai plus à regarder en arrière : je ne regrette plus mon asile; j'aime, et je me confie à l'amour. S'il y a quelque chose au-dessus du bonheur de l'amour, je consens à me contenter de mon partage, et à ne point connaître d'autres plaisirs dans lu vie.
Je ne connais pas , et je ne veux jamais connaître ceux qui se diraient les auteurs de mes jours, s'ils voulaient me séparer de toi, mon bienaimé ; j'aime mieux être toujours une énigme pour moi même. Je t'aime, je n'en veux pas savoir davantage {Elle écoute.) Ecoutons; n'est-ce
m: MESSINE
pas le son de sa voix chérie? — Non , c'est lécho du bruissement sourd de la mer qui se brise sur le rivage; ce n'est pas mon bien-aimé. Ah ! malheureuse, malheureuse ! Oui peut t'arrôtcr? Je me sens glacée d'effroi. Le soleil s'abaisse de plus en plus; ce lieu semble devenir de plus en plus solitaire, de plus en plus mon cœur se serre. Qui peut le retenir? [Elle marche çà et là.) Je n'ose porter mes pas hors de l'enceinte tranquille de ce jardin ; j'ai frissonné d'épouvante eu essayant d'entrer dans l'église prochaine. Une iorcc puissante, s'emparant du plus profond de mon cœur, semblait m'y attirer, quand a sonné l'heure d'aller s'agenouiller dans le saint lieu, et m'entraînait à me prosterner devant la sainte mère de Dieu; je n'ai pu résister à ce pouvoir.
Si j'étais suivie par quelque espion? Le monde est plein d'ennemis ; des pièges trompeurs sont tendus sur toutes les routes de la timide innocence. J'en ai fait déjà une cruelle épreuve le jour où, par une coupable imprudence, je m'avançai hors de l'enceinte du cloître parmi une foule étrangère : c'était pendant la pompe solennelle des funérailles du prince. Ah ! que je payai cher ma témérité ! Dieu seul m'a préservée. Ce jeune homme , cet étranger s'approcha de moi avec des yeux enflammés , avec un regard qui m'épouvanta, qui pénétra mon âme; il semblait lire jusqu'au fond de mon cœur : mon sein se glace à ce souvenir. Jamais , jamais je n'oserai m'avouer coupable à mon amant de cette faute qu'il ignore. ( Elle écoute. ) On parle dans le jardin! C'est lui, c'est mon ami, c'est lui-même! Cette fois ce n'est pas une méprise ni une illusion. 11 s'approche, il vient ; volons dans ses bras, sur son cœur!
Elle s'avance les bras ouverts vers le fond du jardin ; don César yient à elle.
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