BÉATRIX, DON CÉSAR, LE CHOEUR
DOSi CÉSAR, retenant Béatrix Demeure, ma sœur; ne m'abandonne pas. Que ma mère me maudisse; que ce sang crie contre
moi et m'accuse devant le ciel ; que tout le monde me condamne ; mais, toi, ne me maudis pas; de toi je ne pourrais le supporter. (Veatrix jette un regard vers le corps de don Manuel.) Ce n'est pas ton amant que jai tué; c'est ton frère, c'est le mieii que jai assassiné. Celui qui n'est plus na tient pas de plus près que celui qui est ivair je suis plus digne de pilié que lui ; il était innocent, et je suis criminel. {Béalrixfond en pleurs.) Oui, pleure ton frère; je le pleurerai avec toi ; je ferai plus, je le vengerai. Mais ce n'est pas ton amant que tu pleures? Je ne souffrirais pas qu'il obtînt une telle préférence. Laisse-moi jouir d'une seule, d'une dernière consolation ; laisse-moi la puiser dans l'abîme profond de nos douleurs; c'est qu'il n'est pas plus pour toi que je ne suis. La révélation de notre sort terrible a rendu nos droits égaux comme no» malheurs. Enveloppés dans le même piège, tous trois enfans de la même mère, nous ayons succombé, et nous avons acquis un droit égal à d'éternelles larmes. Mais si je pouvais penser que ta douleur est pour l'amant plus que pour le frère, la rage et l'envie se mêleraient à mon désespoir, et la dernière consolation de mes maux m'abandonnerait : ce ne serait plus avec joie que j'offrirais, comme je le veux, une dernière victime à ses mânes. Oui, cette âme ira le rejoindre doucement, si je suis seulement assuré que tu confondras sa cendre et la mienne dans une même urne. {Il veut la presser dans ses bras avec une vive tendresse.) Je t'ai aimée comme je n'avais rien aimé , lorsque tu n'étais encore qu'une étrangère pour moi : c'est parce que je t'aimais au-delà de toutes les bornes, que je suis chargé de la malédiction du meurtre d'un frère. T'aimer a été tout mon crime. Maintenant tu es ma sœur, et j'implore ta pitié comme un droit pieux. {Il la regarde et l'interroge des yeux avec une douloureuse anxiété, ensuite il se dé" tournevivemeni d'elle.)^on, non, je ne puis voir ces larmes La présence de celui qui n'est plus m'ôte tout courage, et arrache le doute de mon cœur. Laisse-moi mon erreur; va pleurer dans la retraite : ne me revois jamais, jamais. Je ne veux revoir ni toi, ni ma mère, elle ne m'a jamais aimé : son cœur s'est enfin trahi; la douleur l'a dévoilé : elle l'a appelé son fils bien-aimé. Ainsi, sa vie entière s'est passée dans la dissimulation. Et tu es fausse comme elle ! Ne te contrains plus ; montre-moi ton aversion : tu ne reverras plus mon visage abhorré. Adieu pour toujours. Il sort. Elle demeure indécise et combattue par des sentimens contraires, puis elle se détermine à sortir.
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LE CHOEUR, seul.
Il doit être loué comme heureux, celui qui dans le calme des champs, loin des tristes embarras de la vie, enfant de la nature, n'a point quitté son sein. Mon cœur est oppressé, dans les palais des rois, lorsque je vois les plus grand/^ et
THÉÂTRE DE SCHILLER
les meilleurs précipités en un clin d'ceil du sommet de la prospérité.
Honneur aussi à celui qui s'est pieusement consacré au Seigneur; qui, loin des vagues orageuses de la vie, attend en paix l'heure de la délivrance dans la paisible cellule d'un cloître. 11 a rejeté l'ambitieuse recherche des honneurs et toutes les vaines prétentions. Les désirs et leur continuelle exigence sont assoupis dans son âme tranquille, La force indomptée des passions ne peut venir le saisir loin du tumulte de la vie; jamais dans le calme de son asile il n'aperçoit le triste aspect de l'humanité. Le crime et l'adversité ne peuvent atteindre vers ces hautes demeures. De même que la contagion, fuyant les lieux élevés , se propage pai les vapeurs des cités, de môme la liberté vit sur les montagnes. Les exhalaisons de la tombe ne peuvent s'élever dans un air'si pur. Partout où l'homme ne vient pas apporter ses misères, la nature est bienfaisante.
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