‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 581 sur 637 · DONA ISABELLE, DON CÉSAR, LE CHOEUR · texte numérisé non relu

DONA ISABELLE, DON CÉSAR, LE CHOEUR

ISABELLE. Elle entre d'un pas tremblant et jette

un regard irrésolu sur don César ; enfin elle

s'approche de lui, et lui parle d'un ton assuré.

Mes yeux ne devaient plus te voir : ainsi je me

l'étais promis dans ma douleur. Mais elles sont

variab'es et fugitives, les résolutions qu'une mère

égarée par le désespoir a pu prendre contre la

voix de la nature. Mon fils , une triste nouvelle

m'a tirée de la solitude et de l'affliction; dois-je

le croire? Est-il vrai qu'un même jour doit me

ravir mes deux fils?

Tu le vois fermement résolu à franchir d'un pas assuré les portes de la mort. C'est à toi à éprouver maintenant la force du sang et le pouvoir des touchantes prières d'une mère : mes paroles ont été superflues.

ISABELLE

Je retire les imprécations que dans l'égarement d'une douleur aveugle j'avais proférées sur ta tête chérie : une mère ne peut maudire le fils que son sein a porté, celui qu'elle a enfanté avec douleur. Le ciel n'écoute point ses souhaits impies; du haut de la voûte azurée il les repousse et n'y voit que des larmes. Vis, mon fils! J'aime mieux voir le meurtrier d'un de mes enfans, que de les pleurer tous les deux.

Tu n'as pas bien réfléchi, ma mère, à ce que tu souhaites, ni pour toi-même ni pour moi : ma place ne peut plus être parmi les vivans. Quand tu pourrais, toi, mère, supporter l'aspect d'un meurtrier abhorré des dieux, je ne pourrais supporter les reproches muets de ton chagrin éternel.

ISABELLE

Aucun reproche ne t'affligera ; aucune plainte proférée ni muette ne percera ton cœur : la douleur deviendra une paisible afflfction. Nous gémirons ensemble sur nos malheurs: nous pleurerons sur le crime en le voilant.

DON cisAR lui prend la main, et dit avec une voix plus douce.

Oui, ma mère, tu seras telle que tu le dis ; oui, tout se passera ainsi : la douleur deviendra une paisible affliction. Oui, lorsqu'un seul convoi réunira le meurtrier et la victime, lorsqu'une même pierre renfermera la double poussière, lorsque la malédiction sera désarmée, alors tu ne sépareras

plus tes deux fils; les larmes que verseront tes nobles yeux, elles couleront pour l'un comme pour l'autre. C'est un puissant intercesseur que la mort. Alors s'éteignent les feux de la colère, alors la haine s'apaise, et la douce pitié vient, comme une sœur, se pencher sur l'urne, et pleurer en la serrant dans ses bras. Ma mère, ne me détourne plus ; laisse-moi descendre vers la mort , et apaiser le sort fatal.

ISABELLE

La religion compte plus d'un lieu de miséricorde où les âmes souffrantes vont trouver le repos. La sainte maison de Lorette a soulagé de leur fardeau bien des coupables ; une céleste force de bénédiction réside au divin tombeau qui a délivré le monde du péché. Les prières des fidèles ont aussi un grand pouvoir; elles ont un mérite surabondant aux yeux de Dieu ; et sur la place où le meurtre a été commis peut s'élever un temple expiatoire.

On peut bien retirer la flèche, mais la blessure du cœur ne peut être guérie. Que celui qui le peut, vive d'une vie de contrition; qu'au milieu des continuelles austérités de la pénitence il expie éternellement une éternelle faute; pour moi, ma mère, je ne puis vivre avec le cœur brisé : il faut que je puisse regarder d'un œil satisfait le bonheur d'autrui; que je puisse m'élancer avec un esprit libre vers les régions éthérées. L'envie empoisonnait mon existence, lors même que nous partagions également ton amour. Penses-tu que je supporte l'avantage que ta douleur lui donne rait sur moi? La mort a le pouvoir d'épurer tout ce qui entre dans son palais impérissable ; les choses de la terre y prennent l'éclat et la pureté de la vertu la plus accomplie; les défauts et les taches de l'humanité y sont effacés. Autant les étoiles sont au-dessus de la terre, autant il paraîtrait au-dessus de moi : et si une vieille envie nous a divisés pendant la vie, quand nous étions égaux et frères, combien ne rongerait-elle pas mon cœur sans relâche, maintenant qu'il a sur moi l'avantage de l'éternité, et que sans nulle concurrence il se place comme un dieu dans la mémoire des hommes !

ISABELLE

Ne vous aurais je donc appelés à Messine que pour vos funérailles? Je vous ai mandés ici pour vous réconcilier, et un destin funeste a fait tourner contre moi toutes mes espérances.

Ne reproche rien au destin, ma mère, il a tenu tout ce qu'il avait promis. Nous avons passé cette porte en paix l'un avec l'autre, et en effet nous reposerons paisiblement ensemble, et réconciliés pour toujours dans la demeure de la mort.

ISABELLE

Vis , mon fils ; ne laisse point ta mère sans amis sur une terre étrangère, en proie aux railleries des cœurs sans pitié, parce qu'elle n'est plus protégée par la puissance de ses fils.

THÉÂTRE DE SCHILLER

Lorsqu'un monde froid et insensible te dédaignera, réfugie-loi à notre tombeau, et invoque la divine puissance de tes fils; car alors nous serons des puissances du ciel : nous t'entendrons; et, comme ces astres fraternels propices aux matelots, nous nous montrerons pour te consoler et rendre la force à ton âme.

ISABELLE

Vis, mon fils ; vis pour ta mère : je ne puis supporter de tout perdre!

Elle le prend dans ses bras avec un mouvement passionné-

Il se dégage doucement, lui prend la main et détourne

les yeui.

DON CéSAR.

Adieu.

ISABELLE

Hélas ! j'éprouve avec douleur que ta mère n'a sur toi aucun pouvoir. Il est une autre voix qui sera plus puissante que la mienne sur ton cœur. Elle va vers le fond du théâtre.) Viens, ma fille. Puisque son frère mort l'entraîne a\ec tant de force dans le tombeau , peut-être sa sœur chérie pourra-t-elle le rappeler vers la clarté du jour, et lui montrer que la vie a encore quelque charme et quelque espérance.

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BÉATRIX paraît au fond du théâtre, DONA ISA- BELLE, DON CÉSAR et LE CHOEUR.

DON césAR, vivement ému par cet aspect, cache son visage.

Ah! mère, mère! qu'as-tu fait?

ISABELLE, conduisant sa fille.

Sa mère l'a en vain supplié. Implore-le, conjure-le de vivre.

0 artifice maternel ! tu veux encore m'éprouverl tu veux que je soutienne un nouveau combat! tu veux que la lumière du soleil me devienne plus précieuse au moment où je pars pour la nuit éternelle i Je la vois là devant moi comme l'ange gracieux de la vie; elle me semble environnée de toutes les fleurs, elle répand avec profusion une corbeille de fruits dorés qui exhalent les parfums de la terre : mon cœur s'épanouit aux rayons brûlans du soleil; et dans mon sein déjà mort l'espérance se réveille avec l'amour de la vie.

ISABELLE

Conjure-le de ne pas nous dérober notre seul appui; il ne peut écouter que toi ou personne.

BÉATRIX

La mort de celui qui était aimé exige une victime. Elle doit être offerte, ma mère; mais laissez-moi être cette victime. Je fus destinée à la mort, même avant d'avoir vu le jour. La malédiction qui poursuit cette maison me réclame, et la vie dont j'ai vécu est un larcin fait au ciel ; c'est mol qui suis son meurtrier, c'est moi qui ai réveillé vos discordes assoupies , c'est à moi qu'il appartient d'apaiser ses mânes.

LE CHOEUR

0 malheureuse mère! tes enfans se pressent à l'envi vers la mort, et te laissent seule, délaissée, dans une solitude sans consolations, dans une vie sans aCTections.

BÉATRIX

Toi , mon frère , conserve ta tête chérie ! vis pour ta mère, elle a besoin de son fils! Aujourd'hui pour la première fois elle a connu sa fille, et elle pourra renoncer facilement à ce qu'elle n'a jamais possédé.

DON CÉSAR, avec une profonde douleur.

Nous pouvons, ma mère, ou vivre ou mourir; il lui suffit de rejoindre celui qu'elle aime.

BÉATRIX

Portes-tu envie à la cendre de ton frère?

Il vit d'une vie heureuse dans ta douleur; moi, je serai mort d'une mort éternelle.

BÉATRIX

, 0 mon frère !

DON CÉSAR, avec Vexpression de la plus vive passion.

Ma sœur, est-ce sur moi que tu pleures?

BÉATRUC.

Vis pour ta mère I

DON CÉSAR laisse sa main qu'il avait saisie. Pour ma mère?

BÉATRIX s'approche de lui et se penche sur son sein.

Vis pour elle, et console ta sœur.

LE CHOEUR

Elle a vaincu ; il n'a pu résister aux supplications touchantes d'une sœur. Mère inconsolable, rouvre ton cœur à l'espérance ; il renonce à la mort: tu conserveras ton fils!

En ce moment on entend un chant d'église. Les portes du fond s'ouvrent, et l'on aperçoit le catafalque dressé dans l'église, et le cercueil entouré de flambeamc. DON CÉSAR, se tournarU vers le cercueil. Non, mon frère, je ne veux point te dérober ta victime; ta voix, du fond de ce cercueil, est plus puissante sur moi que les larmes d'une mère, plus puissante que les prières de l'amour: je presse dans mes bras ce qui pourrait rendre la vie mortelle égale au sort des dieux. Mais que moi, le meurtrier, je puisse goûter le bonheur, tandis que la sainte vertu demeurerait sans vengeance au fond d'un tombeau! l'arbitre souverain de nos destinées ne peut permettre un tel partage dans son univers. J'ai vu les larmes qui coulaient sur moi, mon cœur est satisfait; je te suis.

11 se frappe d'un poignard, et tombe aux pieds de sa sœur; elle se jette dans les bras de sa mère.

LE CHOEUR, après un profond silence.

Je demeure glacé, et je ne sais si je dois déplorer ou louer son sort; mais ce que je reconnais, mais ce que je sens, c'est que si la vie n'est pas le plus grand des biens, du moins le crime C5t le plus grand des maux.

GUILLAUME TELL

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