‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 587 sur 637 · PFEIFFER · texte numérisé non relu

PFEIFFER

Je vous rends grâce, je dois passer aujourd'hui à Gersau. Ce que vous pouvez avoir à souffrir de la rapacité et de l'insolence de vos gouverneurs , il faut s'y résigner avec patience ; tout peut changer en un moment ; un autre empereur peut être appelé au trône. Mais si vous appartenez une fois à l'Autriche , vous lui appartiendrez pour toujours.

Il s'en va. Stauffacher s'assied d'un air soucieux sur un banc au-dessous du tilleul; Gertrude, sa femme, le trouve ainsi , s'approche de lui , et le regarde longtemps en silence.

GERTRUDE

Vous êtes bien sérieux, mon ami? Je ne vous reconnais plus ; depuis plusieurs jours je vous vois garder le silence; une sombre tristesse obscurcit votre front. Une peine muette oppresse votre cœur. Confiez-vous à moi; ne suis-je pas votre fidèle épouse? je réclame la moitié de vos chagrins qui doit m'appartenir. ( Stauffacher lui tend la main sans parler, ) Qui peut attrister votre cœur? ditesle-moi. Tous vos travaux sont bénis par le ciel; votre fortune est florissante; vos greniers sont pleins. Vos troupeaux de bœufs, et vos beaux chevaux qui sont si bien soignés, dont le poil est si luisant, sont revenus heureusement de la montagne pour passer l'hiver dans de bonnes établcs. Votre maison sélève comme un noble manoir ; elle est bâtie d'un bois neuf et choisi, assemblé avec soin et placé avec symétrie; un grand nombre de fenêtres la font paraître brillante et commode ; des écussons peints de diverses couleurs servent encore à l'orner, et de sages sentences y sont inscrites, que le voyageur lit en ralentissant sa marche et dont il admire le sens.

STAUFFACHER

Il est vrai , cette maison est belle et bien construite, cependant, hélas!... elle manque de fondemens.

GUILLAUME TELL

GERTBUDK.

Cher Werner, qu'eiitendez-vous par là?

STAliFFACHER.

J'étais dernièrement assis sous ce tilleul comme aujourd'hui, et je songeais avec plaisir que ma belle maison était terminée , quand le gouverneur arriva de Kussnacht, son séjour, escorté d'une troupe de cavaliers. Il s'arrêta devant cette maison et la regarda. Je me levai sur-le-champ , et j'allai, comme il convenait, me présenter respectueusement devant celui qui représente en notre pays la puissance souveraine de l'empereur. « A qui est cette maison ? » demanda-t-il méchamment, car il le savait bien. J'hésitai un instant et lui repartis ainsi: a Cette maison, monseigneur, appartient à monseigneur l'empereur, mon maître et le vôtre, et je la tiens en fief. » 11 répondit : «J'exerce le pouvoir à la place de l'empereur, et je ne veux pas que dés paysans bâtissent ici de leur propre chef, et vivent aussi librement que s'ils étaient suzerains de cette terre : je saurai vous empêcher de faire ce qui vous est défendu. » En disant cela , il repartit menaçant, et me laissa rempli de tristesse , songeant à ses méchantes paroles.

GERTRUDE

Mon cher époux et maître, voudriez-vous écouter les conseils sincères de votre femme ? J'ai l'honneur d'être fille du noble Iberg , de cet homme célèbre par son expérience. Souvent avec mes sœurs, assises et filant notre quenouille, nous passions les longues soirées avec les principaux du peuple qui s'assemblaient chez mon père; là, ils lisaient les chartes des anciens empereurs, et dans de sages propos ils s'occupaient du bien de leur pays. J'écoutais attentivement leurs graves discours , et les projets des gens habiles , et les souhaits des gens de bien. J'en ai encore conservé le souvenir dans mon cœur. Ainsi écoutezmoi , et réfléchissez sur ce que je vous dirai ; car ce qui vous chagrine, j'en suis instruite depuis long-temps. Le gouverneur vous hait et cherche à vous nuire, parce que vous êtes un obstacle au dessein qu'il a de soumettre les gens de Schwitz à la nouvelle maison impériale, tandis qu'ils persistent, à l'exemple de leurs dignes aïeux, à vouloir faire partie de l'Empire. N'est-il pas vrai , cher Werner? dites, n'ai-je pas raison?

Il est vrai, tel est le sujet de la haine de Gesslcr.

GERTIIUDE.

V'ous excitez son envie parce que vous avez le bonheur de vivre en homme libre sur votre propre héritage, car lui n'en a aucun. Vous tenez cette maison en fief de l'empereur et de l'Empire ; vous pouvez prouver que vous la possédez à aussi bon titre que les princes de l'Empire possèdent leurs propres états; car vous ne reconnaissez au-dessus de vous aucun autre seigneur que le premier de la chrétienté; lui, il n'est que le fils cadet de sa maison ; il ne possède rien

autre chose que sa cape de chevalier; il regarde d'un œil jaloux et avec un sentiment de haine le bonheur dos honnêtes gens. Depuis long-temps il a juré votre ruine ; cependant vous avez été jusqu'ici préservé; voulez-vous attendre qu'il ait accompli ses mauvais desseins? l'homme prudent prend les devants.

STAUFFACHER

Qu'y a-t-il à faire?

GERTRUDE , Se rapprochant de lui.

Ecoutez donc mes conseils. Vous savez combien tous les hommes de bien de Schwitz gémissent de l'avarice et de la cruauté du gouverneur; ne doutez pas que de l'autre côté du lac, dans Uri et dans Unterwald , on ne pense de même : ils sont las d'être opprimés sous un joug de fer, et Landenberg commande aux habitans de l'autre rive aussi rudement qu'à nous Gessier; il ne vient pas ici une barque de pêcheurs qui ne nous apprenne quelque nouvelle violence, quelque nouvelle injustice des gouverneurs. C'est pourquoi il serait bon que quelques-uns de vous, de ceux qui pensent bien, se réunissent tranquillement pour aviser aux moyens de se délivrer de l'oppression ; je pense que Dieu ne vous abandonnerait pas et serait favorable à la cause de la justice. N'avez-vous pas dans Uri quelque hôte , quelque ami à qui vous puissiez ouvrir votre cœur avec confiance ?

STAUFFACHER

J'y connais beaucoup de braves gens, de vassaux riches et puissans qui sont mes amis et qui me sont tous dévoués. (Il se lève.) Femme! quel concours orageux de pensées périlleuses tu viens d'exciter dans mon tranquille cœur; tu as fait entrer la lumière du jour dans mon âme; et ce que je m'interdisais de penser, ta bouche imprudente vient de le prononcer légèrement? As-tu bien réfléchi à ce que tu me conseilles ? Tu appelles dans cette paisible vallée la discorde farouche et le bruit des armes; un peuple de faibles bergers va entreprendre, quoi? de combattre contre le maître du monde? Ils n'attendent que ce prétexte pour répandre sur cette malheureuse terre les hordes féroces de leurs soldats , pour y exercer les droits du vainqueur, et, sous l'apparence d'un juste châtiment, déchirer nos vieilles lettres de franchise.

GERTRUDE

Vous aussi vous êtes des hommes ! vous savez manier des haches, et Dieu protège les braves.

STAUFFACHER

0 femme ! la guerre est un fléau furieux et terrible ; elle frappe les troupeaux et les bergers.

GERTRUDE

On doit se soumettre à la volonté du ciel, mais aucun noble cœur ne doitsupporter l'injustice.

STAUFFACHER

Cette maison qui te plaît , et que nous venons de construire, la guerre terrible la réduira en cendre'* i

su , . THÉÂTRE DE

CEaTKlIDK.

Si je croyais mon cœur enchaîné a un si faible intérêt, j'y mettrais le feu de ma propre main.

STAUFFACIIER.

Tu te fies sur l'humanité. La guerre n'épargne pas le tendre enfant dans son berceau.

GIÎKTIIUDE.

L'innocence ii'a-t-cllc pas un ami dans le ciel? Uegarde en avant , Werncr, et non pas derrière toi.

.STAUFFACIIER.

Nous autres hommes , nous pouvons mourir courageusemonl dans le combat; mais vous, quel destin vous est réservé ?

GEKTRUDE.

La faiblesse a aussi une dernière ressource; en me précipitant du haut de ce pont, je serai

libre.

STAUFFAGHER la presse dans ses bras.

Celui qui peut presser un tel cœur sur son sein , celui-là peut combattre avec joie pour sa maison et son troupeau , celui-là ne doit pas /raindre les soldats des rois. Je vais de ce pas dans Uri ; là habite un hôte à moi, un ami, Waltcr Furst 11 pense comme moi sur tout ce qui se passe. Je trouverai là aussi le noble banncret Attinghausen ; bien qu'il soit d'une haute naissance, il aime le peuple et respecte les anciens usages. Nous tiendrons conseil tous les trois sur les moyens de nous défendre contre nos ennemis. Adieu, et puisque je m'éloigne, conduis avec prudence les affaires de la maison ; donne généreusement au pèlerin qui continue son pieux voyage , au moine qui demande pour son couvent , et qu'ils ne manquent de rien en partant. La maison de Stauffacher n'est point cachée , elle s'élève comme un toit hospitalier ouvert sur le grand chemin aux passans qui la voient. Pendant qu'ils s'éloignent vers le fond de la scène, Tell et Baumgarten arrivent sur le devant du théâtre. TELL , à Baumgarten.

Vous n'avez maintenant rien à craindre. Entrez dans cette maison ; là habite Stauffacher, le père des malheureux. Voyez, le voici lui-même; suivezmoi, venez.

Us vont à lui. La scène change.

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