SCHMIDT
Nous sommes ici trois peuples; auquel appartieadra-t il de donner un chef à la confédérafion?
MEIER.
Que Schwitz et Uri se disputent cet honneur: nous autres d'Unterwald, nous renonçons librement à y prétendre.
MELCUTAL.
Oui, nous y renonçons ; nous sommes des supplians qui implorent le secours de leurs puissans amis.
STAUFFACHER
C'est Uri qui a droit à l'épée; sa bannière marche devant nous dans l'armée de l'Empire.
WALTER FORST.
Non , cet honneur doit être le partage de Schwitz, c'est la lige dont nous nous faisons tous gloire d'être des branches.
LE CURlÊ.
Laissez-moi terminer à l'amiable ce généreux débat. Schwitz aura le pas dans les conseils, Uri à la guerre.
WALTER FCRST présente l'épée à Stauffacker.
Elle est à vous.
STAUFFACHER
Non pas à moi ; cet honneur doit être réservé au plus âgé.
DE HOFE.
C'est Ulrich de Schmidt qui compte le plus d'années.
MAUER.
C'est un homme respectable, mais il n'est pas de condition libre; et à Schwitz nul ne peut être magistrat s'il n'est pas franc propriétaire.
STAUFFACHER
Et n'avons-nous pas ici le seigneur Reding , notre ancien landamman ? Pouvons-nous en chercher un plus digne?
WALTER FURST
Qu'il soit président de notre assemblée, et reconnu pour landamman? Que ceux qui le veulent ainsi lèvent la main !
Tous lèvent la main droite.
REniNG s'avance au milieu.
Je ne puis jurer ici en posant la main sur les saints Evangiles , mais je promets à la face des asirei éternels de ne jamais m'écarter de la jus-
tice. {On plante devant lui deuxépées croiiées. Le cercle se forme autour de lui. Schwitz est au milieu ; Uri tient la droite, Unterwald la gauche. Il s'appuie sur son épée. ) Quel motif a pu rassembler les trois peuples des montagnes sur une rive déserte du lac pendant les heures funèbres de la nuit? Quel doit être l'objet de cette nouvelle alliance que nous allons conclure à la luçur des étoiles du ciel?
STAUFFACHER s'avance dans le cercle.
Ce n'est pas une nouvelle alliance que nous voulons conclure ; nous voulons renouveler l'antique union qui s'est formée du temps de nos pères. Vous le savez, confédérés, bien que les trois peuples soient séparés par le lac et par les montagnes, bien que chacun se gouverne suivant son propre gré, nous sortons tous de la même tige et du même sang, et nous sommes tous venus d'une même patrie.
WINKELRIED
Ainsi , ce que célèbrent nos antiques chansons serait donc vrai, et nous serions venus ici d'une terre lointaine? Ah 1 faites-nous connaître ce que vous en savez, et que l'ancienne alliance serve de fondement à la nouvelle !
STAUFFACHER
Écoutez ce que racontent les vieux pasteurs. Loin, vers le Nord, il existait un grand peuple où se firent sentir les misères d'une disette. Dans cette nécessité il fut résolu par tous les habitans qu'un sixième d'entre eux , désigné par le sort , abandonnerait la terre natale. Cela fut fait ainsi. Une troupe nombreuse et désolée d'hommes et de femmes partit , se dirigeant vers le Midi et se frayant avec l'épée un passage à travers l'Allemagne. Ils arrivèrent sur le sol élevé de ces forêts et de ces montagnes. L'armée ne s'arrêta que quand elle fut parvenue dans la vallée sauvage où la Muotte coule maintenant entre les prairies. On n'y voyait aucune trace d'hommes; une seule cabane s'élevait sur le rivage solitaire ; un homme y habitait pour passer les voyageurs dans sa barque. Le lac était orageux, et l'on ne pouvait y naviguer. Ils examinèrent de plus près la contrée, y trouvèrent de belles et vastes forêts, y découvrirent des sources d'une eau pure, et crurent se retrouver dans leur chère patrie. Ils se décidèrent à s'y fixer : ils bAtirent l'ancien bourg de Schwitz , et, après bien des jours d'un rude travail , ils nettoyèrent le sol des innombrables racines de la forêt; puis, comme le territoire n'était plus suffisant pour la nombreuse population , ils s'étendirent sur l'autre rive jusqu'aux montagnes noires et même jusqu'aux sommets couverts de glaces éternelles , derrière lesquels se cache le Ilassli, où habitait un autre peuple parlant un autre langage. Us bâtirent le bourg de Stanz dans le Kernwald , et Alldorf dans la vallée de la Reuss. Cependant ils gardèrent toujours le souvenir de leur origine; et, parmi les races étrangères qui vinrent depuis s'é-
GUILLAUME TELL
blir sur cette terre, les Suisses se reconnaissent entre eux par le sang et par le cœur.
Il étend la main à droite et à gauche.
MAUER.
Oui , nous avons tous même sang et même cœur.
TOUS , en étendant la main.
Nous sommes un même peuple et nous agirons de concert.
STAUFFACIIER.
Les autres' peuples portent un joug étranger, et se sont soumis à leurs vainqueurs; même sur nos frontières ; il est beaucoup de lieux qui obéissent à une domination étrangère , et les pères y légueront la servitude à leurs enfans. Mais nous, digne race des anciens Suisses, nous avons toujours conservé notre liberté ; jamais nous n'avons ployé le genou devant un prince, et c'est de notre gré que nous nous sommes placés sous la protection de l'empereur.
tE CURÉ.
Oui, c'est de notre plein gré que nous sommes unis à l'Empire pour notre défense et notre sûreté : cela est ainsi spécifié dans la lettre de l'empereur Frédéric.
STAUFFACHER
En effet, il n'est personne de si libre qui ne reconnaisse un seigneur; un cbef, un juge suprême est nécessaire pour qu'on puisse y avoir recours en cas de contestation. Aussi nos pères rendirent-ils hommage à l'empereur pour le sol qu'ils avaient conquis sur la nature sauvage, lis reconnurent pour leur seigneur le seigneur de l'Allemagne et de l'Italie, et, comme tous les hommes libres de l'Empire , ils s'engagèrent envers lui au noble service des armes. Car tel est l'unique devoir d'un homme de condition franche : il défend l'Empire, de même que l'Empire le protège.
MELCHTAL
Toute autre obligation est un signe de servitude.
STAUFFACHER
Lorsque l'arrière-ban mavchait , nos pères suivaient la bannière impériale et combattaient dans les batailles : ils prenaient les armes pour accompagner les empereurs en Italie, et placer sur leur tête la couronne à Rome. Mais chez eux ils se gouvernaient suivant leur bon plaisir, d'après leurs propres leis et leurs anciennes coutumes ; seulement le droit de prononcer la peine du sang appartenait à l'empereur, et il avait préposé pour cet effet un de ses grands comtes, qui ne siégeait point dans notre pays. Quand un meurtre avait eu lieu, on allait quérir le juge , et à ciel ouvert il prononçait sur la cause clairement et simplement, sans nulle crainte des hommes. Sont-ce là des preuves que nous fussions en servitude? S quelqu'un ici sait la chose d'autre sorte, qu'il parle.
1)B UOFB.
Non, tout se passait ainsi que vous l'avez dit. Jamais nous n'avons eu à obéir à aucune puissance seigneuriale.
Lorsque l'empereur voulut favoriser les moines aux dépens de la justice, nous refusâmes d'obéir. Les gens de l'abbaye d'EinsiedeIn nous disputaient des montagnes où, depuis le temps de nos pères, nous faisions paître nos troupeaux , l'abbé se fondant sur une ancienne lettre qui lui attribuait tous les terrains vagues et sans propriétaire ; et il n'y était pas fait mention de nous. Alors nous dîmes : « La lettre a été surprise à l'empereur, car il ne pouvait pas disposer de ce qui nous appartient ; et si l'Empire nous refuse justice, nous pourrons facilement dans nos montagnes rompre tous nos liens avec l'Empire. » Ainsi parlèrent nos pères. Et nous, supporteronsnous la honte d'un nouveau joug, et souffrironsnous d'un vassal étranger ce qu'aucun empereur dans toute sa puissance n'a osé exiger de nous ? Nous avons conquis ce sol par le travail de nos mains ; nous avons transformé en habitations humaines les antiques forêts qui servaient seulement de repaire aux ours féroces; nous avons exterminé les dragons venimeux que nourrissaient les marécages; nous avons dissipé les brouillards qui jadis étaient toujours tristement répandus sur ces solitudes ; nous avons brisé les rochers et tracé près des abîmes des sentiers pour les voyageurs: enfin, ce sol , nous le possédons depuis mille années. Et des vassaux étrangers oseraient essayer de nous soumettre à leurs chaînes, et de répandre l'opprobre sur notre patrie I N'est il donc aucune ressource contre une telle oppression ? ( Les conjurés montrent tous une grande agitation. ) Non, la tyrannie a des bornes. Quand l'opprimé ne peut obtenir justice nulle part, quand il est accablé d'un poids insupportable , alors il demande au ciel du courage et des consolations; il implore cette justice éternelle qui habite làhaut, immuable et inébranlable comme les astres mêmes : alors chacun retourne à l'ancien état de nature où l'homme avait à se défendre de l'homme; et pour dernière ressource, quand on n'en peut trouver aucune autre, on a recours à son épée. Nous saurons défendre contre la force nos biens les plus précieux; nous combattrons pour notre pays ; nous combattrons pour nos femmes et pour nos enfans.
TOUS tirent l'épée.
Nous combattrons pour nos femmes et pour nos enfans !
LE CURÉ s'avance au milieu du cercle.
Avant de tirer votre épée, réfléchissez mûrement. Vous pouvez facilement apaiser l'empereur: il vous en coûtera un seul mot, et les tyrans qui vous oppriment si durement ne songeront qu'à vous être agréables. Faites ce qui vous a été souvent demandé; séparez-vous de lEmpire, et reconnaissez la souveraineté de l'Autriche.
THÉÂTRE DE SCHILLER
MAUER.
Que propose-l-il ? de prêter serment à l'Autriche ?
Ne l'écoutez pas.
WINKELUIED.
C'est le conseil d'un traître , d'un ennemi de , la patrie.
REDING
Calmez-Yous, amis.
SEWA
Nous , rendre hommage à l'Autriche après de tels affronts !