TOUS ENSEMBLE
Soyez les bienvenus.
Tandis que les autres sont au fond du théâtre à s'accueillir mutuellement, Melchtal et Stauffacher s'avancent.
MELCHTAL
Ah ! seigneur Stauffacher, je l'ai revu lui qui ne peut plus me voir; j'ai touché de ma main ses yeux éteints , et l'ardeur de la vengeance s'est emparée de moi en le voyant privé de la lumière
STAUFFACHER
Ne parlez pas de vengeance , il ne s'agit pas de se venger, mais de se soustraire aux maux qui nous menacent. Maintenant dites-moi ce que vous avez fait dans Unterwald ; qui vous avez recruté pour la cause commune; ce que pensent vos compatriotes, et comment vous avez échappé aux embûches de nos ennemis.
MELCHTAL
A travers les terribles montagnes de Sarnen , en passant sur de vastes déserts de glaces où retentit seulement le cri rauque du vautour des agneaux, je suis parvenu jusqu'au pâturage élevé où les bergers d'Uri et d'Engelberg s'appellent de loin et fontpaître leurs troupeaux; là, une source qui sort en bouillonnant des crevasses du glacier m'a servi à apaiser ma soif. Je me suis arrêté dans le chalet solitaire; aucun hôte n'y était pour me recevoir, et de là je suis arrivé aux habitations des hommes Le bruit du crime récent qui a été commis était déjà parvenu dans ces vallées; à chaque porte où j'ai heurté, mon malheur m'a attiré un honorable et pieux accueil. J'ai trouvé toutes les âmes soulevées de cette nouvelle violence , car de même que nos Alpes nourrissent toujours les mêmes plantes, que les sources y coulent toujours au même lieu, et que les nuages eux-mêmes, dans leur mobilité, sont poussés par les mêmes vents, de même les antiques mœurs se sont transmises, sans varier, des ancêtres à leurs neveux, et, au milieu de ce cours uniforme de vieilles habitudes , toute nouveauté téméraire semble insupportable. Partout ils m'ont serré la main de leurs mains vigoureuses; ils sont allés détacher de la muraille leurs glaives couverts de rouille; un sentiment de courage brillait dans leurs regards animés, quand je leur ai nommé les noms chers à tous nos compatriotes des montagnes ; le nom de Walter Furst et le vôtre; ils ont juré de faire tout ce qu'il vous semblera sage de faire ; ils ont juré de vous suivre jusqu'à la mort. C'est ainsi que sous la protection d'une sainte hospitalité j'ai suivi ma route de cabane en cabane, et quand je suis arrivé dans la vallée natale où habitent çà et là plusieurs de mes parcns, quand j'ai trouvé mon père aveugle et dépouillé, couché sur la paille, chez un étranger, et vivant de la charité des hommes compatissans...
STAUFFACHER
Dieu du ciel !
MELCHTAL
Je n'ai point pleuré; je n'ai point épuisé pa
GUILLAUME TELL
d'impuissantes larmes la force de mon ardent désespoir; je l'ai renfermé dans mon cœur, comme un précieux trésor , et je n'ai songe qu'à agir. J'ai gravi tous les sentiers des montagnes; il n'y a point de vallée si cachée que je ne l'aie visitée. Jusqu'au pied des glaciers éternels j'ai cherché les cabanes habitées ; partout où j'ai porté mes pas, j'ai trouvé une égale haine pour la tyrannie, et je suis allé jusqu'aux dernières limites au-delà desquelles n'habitent plus les créatures animées, où le sol aride se refuse à produire et se dérobe ainsi à l'avidité du gouverneur. J'ai, par mes discours, échauffé les esprits de tout ce vertueux peuple, et il est à nous maintenant de cœur comme de bouche.
STAUFFACHER
En peu de temps vous avez fait beaucoup.
J'ai fait plus encore Ce que les habitans redoutent le plus , ce sont les deux forteresses de Sarnen et de Rossberg : là nos ennemis, défendus par leurs murs de rochers , trouvent un asile sûr d'où ils dominent la contrée. J'ai voulu de mes yeux les examiner ; je suis allé à Sarnen, et j'ai vu la citadelle.
STAUFFACHER
Vous avez pénétré dans le repaire du tigre?
MELCHTAL
J'étais déguisé sous un habit de pèlerin. J'ai vu gouverneur qui se livrait à la débauche dans in festin. Jugez si mon cœur sait se contenir; j'ai m le gouverneur, et ne l'ai pas frappé !
STAUFFACHER
Certes , vous avez un heureux sort dans une entreprise téméraire ( Pendant ce temps, les autres conjurés se sont avancés et se sont rapprochés de S t au f fâcher et deMelchtal. ) Maintenant, dites-moi quels sont ces amis , ces hommes justes qui vous ont suivi. Faites que nous nous connaissions, pour que la confiance nous rapproche et que nos cœurs s'entendent.
MEIER.
Pour vous, seigneur Slauffacher, qui ne vous connaît pas dans les trois cantons ? Moi je suis Meier de Sarnen , et ici voilà le fils de ma sœur, Ulrich de Winkelried.
STAUFFACHER
Ce ne sont pas des noms inconnus que vous me nommez. C'est un Winkelried qui tua le dragon dans le marais de Weiler : il laissa sa vie dans ce combat.
WINKELRIED
C'était mon aïeul, seigneur Werner.
MELCHTAL , montrant deux de ses compagnons.
Ceux-là habitent par-delà Unterwald. Ils sont vassaux de l'abbaye d'Engclberg. Vous ne les estimerez pas moins que s'ils étaient libres propriétaires , et , comme nous , maîtres absolus de leur héritage. Ils aiment la patrie, et jouissent depuis long-temps d'une bonne renommée.
STAUFFACHER , à ces deux vassaux.
Donnez-moi la main. C'est un avantageprécieux
que de n'être possédé par personne; mais la droiture honore toutes les conditions.
CONRAD HUNN,
Voici le seigneur Reding, notre ancien landamman.
MEIER.
Je le connais bien ; il est mon adversaire, et plaide avec moi pour une portion d'héritage. — Seigneur lleding , devant le juge nous sommes en discorde; ici nous sommes amis.
Il lui serre la main.
STAUFFACHER
Cela est bien parlé.
WINKELRIED
Ecoutons ; ils viennent. Entendez-vous la trompe d'Uri ?
De droite à gauche, on voit descendre du haut des rochers des hommes armés qui portent des torches.
MAUER.
Voyez, c'est le pieux serviteur de Dieu, le digne curé qui descend avec eux. La fatigue du chemin et l'obscurité de la nuit ne l'ont point rebuté; le fidèle pasteur a suivi son troupeau.
BAUMGARTEN
Petermann le sacristain, et le seigneur Walter Furst le suivent. Mais je n'aperçois point Tell dans cette troupe.
Walter Furst , Rosselmanu, curé d'Uri, Kuoni le berger, Werni le chasseur, Ruodi le pêcheur , et cinq autres arrivent. L'assemblée est composée de trente-trois personnes. Tous s'avancent et se placent autour du feu.
WALTER FURST
Sur notre propre terre, sur le sol de la patrie, nous voici forcés de nous cacher, de nous rassembler secrètement, comme pourraient faire des assassins; nous nous couvrons des ombres de la nuit, qui ne servent d'ordinaire qu'à voiler le parjure et le crime , et c'est pour protéger notre bon droit, dont la justice est cependant aussi claire et évidente que la lumière du plus grand jour.
MELCHTAL
Qu'importe? ce que la nuit obscure aura préparé paraîtra glorieusement et librement à la lumière du soleil.
LE CURÉ
Amis et confédérés, écoutez ce que Dieu inspire à mon cœur : Nous tenons ici la place de l'assemblée générale des habitans , et nous comptons ici pour tout le peuple; ainsi conduisons-nous d'après les anciens usages du pays , tels qu'on les suivait dans des temps plus tranquilles. Ce qui pourra être irrégulier dans celte assemblée, il faudra l'attribuer à la force des circonstances. Cependant Dieu est partout où se rend la justice, et nous sommes ici sous sa voûte céleste.
STAUFFACHER
Oui, délibérons d'après les anciens usages. Nous voilà réunis dans l'obscurité, mais nos droits son{ d'une clarté évidente.
THÉÂTRE DE SCHILLER
MFXCHTAL.
Si l'assemblée n'est pas complète par le nombre, du moins l'âme de tout le peuple est ici, et les meilleurs citoyens s'y trouvent.
CONRAD nUNN.
Nous n'avons pas les anciens livres avec nous , mais ils sont écrits dans nos cœurs.
LE CURÉ
Ainsi, formons sur-le-champ un cercle, et l'on plantera les épées, signe de l'autorité.
MAUER.
Le landamman va prendre place, et ses assesseurs se mettront à ses côtes.