‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 604 sur 637 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

Une cour devant la maison de Tell ; il travaille avec un outil de charpentier. Sa femme , Hedwige , s'occupe à quelque ouvrage de femme. Walter et Guillaume, ses enfans, jouent avec une petUe arbalète.

WALTER chante.

Armé de son arc et de ses flèches, le chasseur parcourt Les montagnes et les vallées, dès les premiers rayons du Le milan règne dans les plaines de l'air; [matin.

Le libre chasseur règne sur les montagnes et les rochers : L'espace que sa flèche parcourt lui appartient; Tout ce qui marche, tout ce qui vole devient sa proie. // vient en sautant.

Ma corde est cassée ; donnez-m'en une autre, mon père.

Non ; un bon chasseur répare son arc luimême.

Les enfans s'éloignent.

IIEDWIGE.

Ces enfans s'exercent de bonne heure à tirer des flèches.

, TELL

Quand on veut devenir habile, il faut s'y prendre de bonne heure.

IlEDWIGB.

Dieu veuille qu'ils ne soient pas si habiles.

TELL

11 faut s'instruire de tout. Celui qui veut se tirer facilement des traverses de la vie, doit se tenir prêt à l'attaque et à la défense.

IIEDWIGE.

Uélas ! tous les miens fuiront donc toujours le repos de la maison !

TELL

Femme, je ne puis être autrement; la nature ne m'a i)as formé pour être ])erger ; j'aime à poursuivre sans relâche un objet qui s'éluigne

sans cesse. Je ne jouis bien de la vie que lorsque chaque jour je la dispute contre un nouveau danger.

HEDWIGE

Et tu oublies les angoisses de ta femme , qui tremble en attendant ton retour. Ce que tes serviteurs racontent de vos courses périlleuses me remplit d'effroi; chaque fois que tu me quittes, mon cœur frémit de la crainte de ne plus te revoir. Je te vois égaré parmi les montagnes de glace; je te vois ne pouvant franchir en sautant l'espace d'un rocher à l'autre; il me semble que le chamois, par un retour subit, t'entraîne avec lui dans l'abîme; tantôt je crois te voir enseveli sous une avalanche; d'autres fois, c'est l'écorce d'une glace trompeuse qui s'est brisée sous te» pas , et tu es jeté vivant dans un précipice qui devient un effroyable tombeau. Hélas! la mort sous mille formes différentes menace le chasseur des Alpes. C'est une triste profession, elle fait vivre sans cesse au bord des abîmes.

TKLL.

Celui qui sait de sang-froid observer autour de lui , qui met sa confiance en Dieu, et qui est fort et agile, celui-là peut facilement se tirer du péril, et la montagne ne doit pas effrayer celui qui y a pris naissance. ( Son ouvrage étant terminé, il laisse ses outils. ) Maintenant voilà notre porte réparée pour long-temps* avec ma hache je sais me passer de charpentier.

Il prend son chapeau.

IIEDWIGE.

OÙ vas-tu ?

TEIX.

A Altdorf , chez ton père.

IIEDWIGE.

N'aurais -lu pas quelque dessein périlleux? avoue-lc-moi.

GUILLAUME TELL

TELL

D'où peut te venir cette pensée?

HEDWIGE

Il se trame quelque chose contre les baillis, cela a été concerté au Rutli, et tu es de cette ligue.

TELL

Non , je n'y étais pas. Cependant je ne serai point sourd à la voix de ma patrie si elle m'appelle.

HEDWIGE

lis te placeront au poste le plus périlleux; ce qu'il y aura de plus difficile sera ton lot , comme toujours.

TELL

Chacun est employé suivant ses moyens.

HEDWIGE

Tu as, pendant la tempête, traversé le lac avec un homme d'Unterwald ; c'est un miracle que tu sois échappé à ce danger. Ne penses-tu donc jamais que tu as une femme et des enfans?

TELL

Chère amie, ne pensé-je pas à vous lorsque je rends un père à ses enfans?

HEDWIGE

Naviguer sur !e lac en furie I ce n'est pas secon- |:. fier à Dieu, c'est vouloir tenter sa miséricorde.

TELL

Celui qui réfléchit trop, agit peu.

HEDWIGE

Oui, tu es bon et secourable; tu fais du bien à tous, et si tu éprouvais des revers, personne ne viendrait à ton secours.

TELL

Dieu veuille que je n'aie pas besoin d'être secouru !

Il prend son arbalète et des flèches.

HEDWIGE

Pourquoi prendre cette arbalète? Laisse-la ici.

TELL

Quand je ne suis pas armé, il me semble que je suis sans force.

Les enfans reviennent.

WALTER

OÙ allez-vous , mon père ?

TELL

A Altdorf, mon enfant. Veux-tu venir ayec moi?

WALTER

Oui, bien volontiers.

HEDWIGE

Le bailli y est maintenant, ne va pas à Altdorf.

TELL

Il en repart aujourd'hui.

HEDWIGE

Attends qu'il en soit reparti, ne le fais pas souvenir de toi, tu sais qu'il nous en veut.

TELL

Sa mauvaise volonté ne peut me faire beaucoup de mal. Je vis en honnête homme, et ne crains aucun ennemi.

HEDWIGE

Mais ce sont les honnêtes gens qu'il hait le plus.

TELL

Parce qu'il n'a pas de prise sur eux. Mais moi , il me laissera en paix, je le crois.

HEDWIGE

Et comment le sais-tu ?

TELL

Il n'y a pas long-temps que je chassais dans la vallée sauvage du Schachen , loin des traces des hommes. Je suivais seul un sentier taillé dans le roc , il fallait marcher d'un pas assuré et sans se détourner; au-dessus de moi un mur de rochers était suspendu sur ma télé, et au dessous mugissait le torrent. ( Les enfans se rapprochent de lui et écoutent avec une avide curiosité. ) Le bailli s'avançait aussi par le même sentier, venant à ma rencontre; il était seul, j'étais seul aussi. Nous nous trouvions là homme à homme et sur le bord de l'abîme. Il m'aperçut et me reconnut, car peu de temps avant il m'avait, pour un léger prétexte, traité assez durement. Quand il me vit bien armé et marcharrt vers lui, il pàlit, ses genoux flécliirent sous lui, et je vis le moment où il allait s'appuyer sur le rocher de peur de s'évanouir. Alors j'eus pitié de lui ; j'avançai d'un air soumis et lui dis : C'est moi, seigneur bailli. II ne put proférer une seule parole; sa voix expirait sur ses lèvres. De la main il me fit signe de continuer ma route ; je passai , et lui envoyai sa suite.

HEDWIGE

II a tremblé devant toi, tu l'as vu faible et effrayé ; jamais il ne te pardonnera.

TELL

Aussi je l'éviterai , et lui ne me cherchera pat.

HEDWIGE

Ne va pas à Altdorf aujourd'hui, va plutôt à la chasse.

TELL

Mais quelle crainte as-tu donc ?

HEDWIGE

Je suis cruellement agitée. N'y va point.

TELL

Peux-tu ainsi t'inquiéter sans aucun motif?

HEDWIGE

Aucun motif 1 Tell , demeure, je te prie.

J'ai promis d'y aller, chère amie.

HEDWIGE

Puisqu'il le faut, va; mais du moins laisse-moi l'enfant.

WALTER

Non , je veux aller avec mon père.

HEDWIGE

Walter, tu veux laisser ta mère?

WALTER

Je rapporterai quelque chose de beau de chez mon grand-père.

Il part avec sou paie.

THÉÂTRE DE SCHILLER

GUILLAUME

Ma mcrc, je demeure avec vous.

iiEDWiGE l'embrasse.

Oui, lu es mon cher enfant, loi seul me restes. Elle va à la porte de la cour, et suit long-iemps des yeux son mari et son fils.

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