SCÈNE n
Une contrée sauvage , entourée de forêts. Une cascade tombe d'un rocher.
BERTHE , en habit de chasse. RUDENZ la suit.
BEHTHE.
II me suit. Enfin je pourrai m'expliquer. nuDENZ s'avance avec empressement.
Enfin, madame, je vous trouve seule. Ici, dans un désert environné par les abîmes, je n'ai aucun témoin à redouter. Mon cœur va rompre un trop long silence.
BERTHE
Êtes-Yous sûr que la chasse ne nous suit pas?
RUDENZ.
La chasse est d'un autre côté. Maintenant, ou jamais ; il faut que je profite de ce précieux instant; iï faut que j'apprenne la décision de mon sort, quand bien môme il devrait pour toujours me séparer de vous. Oh ! que votre regard bienveillant ne s'arme pas de cette fierté sévère! Qui 8uis-je en effet, moi qui ose élever jusqu'à vous des désirs téméraires? Moi, dont le nom n'est orné d'aucune gloire, je me place parmi ces brillans chevaliers illustrés par la victoire, qui recherchent votre main. Je n'ai d'autre titre qu'un cœur plein d'amour et de fidélité.
BERTHE , avec force et gravité.
Ose-t-il bien me parler d'amour et de fidélité, celui qui trahit ses devoirs les plus sacrés! ( Rudenz recule avec surprise ) , l'esclave de l'Autriche, celui qui se vend aux étrangers, aux oppresseurs de ses concitoyens !
nUDENZ.
Madame, dois-je entendre de vous un tel reproche ? et quel autre que vous m'attire dans ce parti ?
BERTHE
Pensiez -vous me trouver dans le parti des traîtres? J'aimerais mieux accorder ma main à Gessler lui-même, au tyran, qu'au fils dénaturé de la Sui«se qui se fait instrument de la tyrannie.
RUDENZ.
0 Dieu 1 que me faut-il entendre?
BERTHE
Eh quoi ! quel intérôt peut être plus cher à un honnête homme , que ce qui touche ses concitoyens? Est-il un plus beau devoir pour un noble cœur quo de se faire le défenseur de l'innocence, le protecteur du droit des opprimés ? Le cœur me saigne pour votre peuple ; je souffre de ses maux ; je le chéris. Ce caractère rempli de
modération et de force lui a gagné mon àrae , et chaque jour j'apprends à l'honorer davantage. Mais vous, que la nature et le devoir de chevalier leur donnaient pour défenseur nécessaire, vous les abandonnez, vous passez avec leurs ennemis, vous forgez les fers de votre patrie. Votre conduite m'offense et m'afflige, et pour ne pas vous haïr je fais violence à mon cœur.
RUDENZ.
Je n'ai fait que souhaiter le bien de mon pays. Sous le sceptre puissant de l'Autriche, n'eût-il pas joui de la paix ?
BERTHE
Vous voulez préparer sa servitude ! Vous voulez chasser la liberté du dernier asile qui lui reste sur la terre! Le peuple s'entend mieux que tout autre à son propre bonheur ; son i)ropre sentiment le guide mieux que toute autre lumière. Ils vous ont enveloppé dans leurs filets.
RUDENZ.
Ah ! madame , vous me haïssez, vous me mésestimez.
BERTHE
Si je le faisais , je serais plus heureuse ; mais voir mépriser, voir digne de mépris celui qu'on aimerait le plus volontiers !
RUDENZ.
Ah! Berthe, Berthe, en un instant vous me comblez d'un bonheur céleste , ou vous me précipitez dans un profond désespoir.
BERTHE
Non , non , les nobles sentimens ne sont pas entièrement étouffés en vous ; ils sommeillaient seulement, et je veux les éveiller. Vous vous êtes fait violence pour détruire en vous vos vertus naturelles; par bonheur pour vous, elles ont étd plus fortes; en dépit de vous-même, vous êtes toujours noble et généreux.
RUDENZ.
Ah ! puisque vous avez confiance en moi , par votre amour il n'est rien que je ne puisse atteindre.
BERTHE
Soyez ce que la nature toute-puissante vous a fait ; remplissez la place où elle vous a mis ; soyez fidèle à votre patrie et à vos concitoyens, et combattez pour vos droits sacrés.
RUDENZ.
Ah ! malheureux que je suis ! Comment vous obtenir, vous posséder, si je me déclare contre la puissance de l'empereur ? N'est-ce pas de la volonté souveraine de cet auguste parent que dépend entièrement votre main î
BERTHE
Mes biens sont situés dans cette contrée, et si la Suisse est libre, je le suis aussi.
RUDENZ.
Ah ! madame, quelle espérance vous me faiti;. entrevoir !
BERTHE
N'espérez pas obtenir ma main par la faveur de l'Autriche; ils n'ont vu en moi que ma richcîse,
GUILLAUME TELL
et ils veulent ra'unir à quelque autre riche héritier. Les tyrans qui ont voulu enchaîner votre liberté menaçaient aussi la mienne. 0 mon ami ! j'étais peut-être une victime destinée à récompenser un favori. On voulait m'entraîner à cotte cour de l'empereur où habitent la fausseté et l'artifice, on voulait m'y enchaîner par les nœuds d'un mariage détesté ; l'amour, et le vôtre seulement, peut me délivrer.
RUDENZ.
Quoi! vous pouvez vous résoudre à passer ici votre vie '^ à habiter ma patrie en vous donnant à moi ? L'envie que j'avais d'en sortir n'était que le désir de vous obtenir; je ne cherchais que vous en courant après la gloire, et mon ambition n'était que de l'amour. Puisqu'il vous est possible de vous renfermer avec moi dans cette paisible vallée et d'y renoncer à l'éclat qui vous attendait, j'ai atteint le but de tous mes désirs; les 'vagues d'un monde agité peuvent venir se briser contre les rivages tranquilles de ces montagnes. Je ne formerai plus aucun souhait inconstant pour une plus vaste carrière, et puissent ces rochers , formant autour de nous une impénétrable enceinte, ne laisser à cette vallée d'autre issue que vers le ciel et la lumière.
BERTHE
Oui, maintenant vous êtes tel que mon cœur vous avait imaginé ; mon attente n'a point été trompée.
RUDENZ.
Adieu , vaine ambition qui m'avais séduit. C'était dans ma patrie que je devais trouver le bonheur ; c'est là que mon heureuse enfance a fleuri ; là je suis entouré de mille traces de mes plaisirs ; la les arbres et les fontaines sont vivans à mes yeux ; c'est ici, dans ma patrie , que tu consens à être à moi. Hélas ! je n'ai jamais cessé de la chérir; je sens qu'elle eût manqué à tous les plaisirs que la terre pouvait m'offrir.
BERTHE
Et où serait le séjour du bonheur, si ce n'est dans un pays d'innocence , ici , où habite l'antique bonne foi, où la perfidie n'a pas encore pénétré? Jamais l'envie n'y troublera la source de notre félicité, et nos jours y couleront clairs et sereins. Je vous vois ne perdant rien de votre propre dignité , le premier parmi des hommes libres et égaux, honoré par des hommages sincères et libres, et plus grand qu'un roi au milieu de son royaume.
RUDENZ.
Et vous, je vous vois la reine de votre sexe, occupée par mille soins charmans à faire de ma maison le séjour d'un bonheur céleste, à embellir ma vie par votre grâce et vos charmes ; et, pareille au printemps qui répand toutes ses fleurs, animer lout autour de vous.
BERTHE
Voyez, ami, si je devais être affligée de voir 'un tel bonheur fût détruit par vous-même ? el malheur pour moi s'il m'eût fallu suivre le
sort de quelque orgueilleux chevalier, et vivre dans l'obscur château de quelque tyran ! Ici il n'y a point de château , aucune muraille ne me sépare de ce peuple que je voudrais rendre heureux.
RUDENZ.
Cependant comment m'affranchir ? comment rompre les liens où je me suis imprudemment laissé enlacer.
BERTHE
Il faut les. rompre par une résolution forte et courageuse. Qu'est-ce après tout ? Tenez-vous à votre place naturelle au milieu de vos concitoyens? ( On entend la tiompe dans le lointain.) La chasse se rapproche ; séparons-nous. Combattez pour votre patrie , vous combattrez pour l'amour. Songez que c'est un ennemi qui nous opprime tous, c'est une- même liberté qui doit nous affranchir tous.
Us s'éloignent.
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