SCÈNE III
Une prairie devant Altdorf. On voit des arbres sur le devant. Au fond du théâtre le chapeau sur une perche. L'horizon est terminé par la chaîne du Bannberg. Les montagnes neigeuses s'élèvent au-dessus.
FWESSHARDT et LEUÎEOLD montent la garde.
FRIESSHARDT.
C'est bien vainement que nous veillons ici , il n'y passe personne ; on ne vient pas saluer ce chapeau. 11 y avait pourtant d'ordinaire autant de monde ici qu'au marché; maintenant que cet épouvantail est suspendu à cette perche, la prairie est devenue déserte.
LEUTHOLD.
En dépit de nous, nous ne voyons ici que quelque misérable qui vient de temps en temps tirer son bonnet déguenillé; mais lout ce qu'il y a d'honnêtes gens aime mieux faire un long détour autour du village, que de venir se courber devant le chapeau.
FRIESSHARDT.
Ils seront forcés de repasser ici à midi quand ils sortiront de la maison de ville ; j'ai déjà manqué faire quelque bonne prise. Aucun ne songeait à saluer le chapeau. Le curé , qui revenait de voir un malade, s'est aperçu de cela , il est venu se placer avec le Saint-Sacrement précisément devant ce mât; le sacristain a sonné sa cloche, tout le monde s'est mis à genoux, et moi aussi; mais c'est le Saint-Sacrement qu'ils ont salué et non pas le chapeau.
LEUTHOLD.
Écoute, camarade, je commence à trouver que nous sommes là comme au carcan devant ce chapeau; n'est-ce pas une honte pour un homme d'armes que d'être en faction sous un chapeau ? Il n'y a pas un honnête homme à qui nous ne fas-
THEATRE DE SCHILLER
sions pitié. Faire la révérence à un chapeau , il faut avouer que c'est une extravagante fantaisie.
FRIESSIIARDT.
Et pourquoi ne pas saluer un chapeau? ne vous est-il pas arrivé souvent de saluer une tête sans cervelle?
Hildegarde, Mathllde et Elisabeth, arrivent avec leurs enfans, et tournent autour du mât.
I,EUTHOT,D.
Tu es un zélé et officieux valet, et tu ferais volontiers du mal à ces braves gens. Pour moi, salue qui voudra ce chapeau , je ferme les yeux là-dessus et je ne vois rien.
MATHILUE.
Mes enfans, c'est le chapeau du gouverneur, montrez-lui du respect.
ELISABETH
Dieu veuille qu'il nous quitte en ne nous laissant que son chapeau! le pays n'en sera pas plus malheureux.
FRiESSHARDT les renvote.
Hors d'ici! allez-vous-en, misérable troupeau de femmes, on n'a pas besoin de vous ici; envoyez vos maris , nous verrons s'ils ont le courage de braver notre consigne.
Elles s'on vont. Tell paraît; il tient son arbalète et donne la main à son enfant. Ils passent devant le chapeau sans le voir, et arrivent sur le devant de la scène.
WALTER , en montrant les montagnes de Bannberg.
Mon père, est-il vrai que dans ces montagnes le sang coule des arbres , lorsqu'on les frappe à coups de hache ?
TELL
Qui l'a dit cela, mon enfant?
WALTER
C'est le maître berger. Il raconte qu'il y a un •ort dans ces arbres , et que quand un homme leur a fait du dommage, sa main sort de la fosse après sa mort.
TKLL.
Ces arbres sont sacrés, il est vrai. Vois-tu, là-bas dans le lointain , ces hautes montagnes blanches dont la pointe semble se perdre dans le ciel?
WALTER
Ce sont les glaciers où l'on entend de si grands bruits pendant la nuit, et d'où tombent les avalanches.
TKLL.
Oui, mon enfant, et ces avalanches auraient d''puis long-temps enseveli sous leur masse le bourg d'Altdorf , si les for(Hs qui sont là audessus, comme une garde fidèle de la ville , ne l'avaient préservée.
WALTER , après un moment de réflexion.
Mon père, est-il des pays où l'on ne voit pas de montagnes ?
Quand l'on descend de nos montagnes, et que s'abaissanttoujours on suit le cours de nos Qeuves,
on arrive dans une vaste contrée toute ouverte. Les rivières y coulent doucement et cessent d'être des torrens écumeux. Les moissons y verdissent comme d'immenses et magnifiques prairies, et la terre semble un jardin bien cultivé.
WALTER
Mais, mon père, pourquoi ne descendons-nous pas dans ce beau pays , au lieu de vivre ici à l'étroit ?
TELL
Dans ce beau et fertile pays , dans ce paradis , ceux qui y habitent ne jouissent pas des riches moissons qu'Us ont semées.
WALTER
Est-ce qu'ils ne possèdent pas librement leur propre héritage ?
TELL
Leur champ appartient au roi , ou à l'évéque.
WALTER
Est-ce qu'il ne leur est pas permis de chasser dans leurs forêts?
TELL
Le gibier et les oiseaux appartiennent au seigneur.
WALTER
Ne peuvent-ils point pêcher dans leurs rivières ?
Les rivières, la mer, le sel , sont possédés par le roi.
WALTER
Qui est le roi , si redoutable pour tous ?
TELL
C'est un homme qui les protège et les nourrit.
WALTER
N'ont-ils pas assez de courage pour se protéger eux-mêmes ?
TELL
Chez eux , le voisin se défie sans cesse de son voisin.
WALTER
Ah ! mon père, on doit vivre gêné dans ce vaste pays; j'aime mieux habiter sous les avalanches.
TELL
Oui, mon enfant, il vaut mieux être menai par les glaciers que par la méchanceté hommes.
Ils veulent continuer leur chemin
WALTER
Mon père, voyez donc ce chapeau attaché un mât.
Que nous fait cela? Viens. Suis-moi.
Pendant qu'il se retire, Friesshardt va à sa rencontre, ei le menace de sa hallebarde.
FRIESSHARDT.
Au nom de l'empereur, arrêtez ! n'allez pai' plus loin.
TELL saisit la hallebarde.
Que voulez-vous? Pourquoi m'arrêtez-vous f
GUILLAUME TELL
FRIESSHARDT.
Vous avez désobéi à la consigne ; allons, suivezmoi.
LEUTHOLD
Vous n'avez point salué ce chapeau.
TELL
Mon ami , laissez-moi aller.
FRIESSHARDT.
Allons, allons, en prison!
WALTER
Mon père en prison ! Au secours ! au secours! ( Il court çà et là sur la scène.) Ici, mes amis! mes braves amis, secourez-nous, prêtez-nous assistance! Ils l'emmènent prisonnier !
Le Curé, le Sacristain, et trois autres habitans arrivent. LE SACRISTAIN^
Qu'est-ce ?
LE CURlé.
Pourquoi portez-vous la main sur cet homme?
FRIESSHARDT.
C'est un ennemi de l'empereur, c'est un traître.
TELL
Moi, un traître !
LE CURÉ
Vous vous trompez , mon ami. C'est Tell , un homme d'honneur, un bon citoyen.
WALTER aperçoit Walter Furst, et court à sa rencontre.
Au secours! on fait violence à mon pèrel
FRIESSHARDT.
Allons , en prison !
WALTER FORST , accourant.
Arrêtez , je donne caution pour lui : au nom de Dieu, Tell , qu'est-il arrivé ?
Melchtal et Stauffacher arrivent.
FRIESSHARDT.
Il méprise la suprême autorité du gouverneur, 3l ne veut pas la reconnaître.
STAUFFACHER
Quoil Tell se serait conduit de la sorte?
C'est un mensonge de cet homme!
LEUTHOLD.
Il n'a pas salué ce chapeau.
WALTER FURST
Et pour cela il faudrait qu'il allât en prison? Mes amis, recevez ma caution, et laissez-le libre.
FRIESSHARDT.
Garde ta caution pour ton propre compte, et laisse-nous faire notre charge. Allons, éloigne-toi de lui.
MELCHTAL, aux hdbitans.
Non , c'est une indigne violence. Souffrironsnous que sous nos yeux il soit impunément enlevé ?
LE CURÉ
Nous sommes les plus forts , mes amis , n'endurons pas ceci. Nous devons nous servir mutuellement d'appui.
FIUESSHAROT.
Qui osera résister à l'ordre de l'empereur?
TROIS PAYSANS accourent.
Nous venons vous secourir, qu'y a-t-il ? Attaquons-les.
Hildegarde, Mathilde et Elisabeth reviennent.
Je saurai me secourir moi-même. Allez, mes braves amis, croyez-moi, si j'avais voulu employer la force , leurs hallebardes ne m'auraient pas épouvanté.
MELCHTAL , à Frtesshardt.
Oserez-vous l'enlever au milieu de nous ?
WALTER FURST et STAUFFACHER.
De la patience, du calme.
FRIESSHARDT Criant.
 la révolte! à la sédition !
On entend le bruit des cors de chasse.
LES FEMMES
C'est le gouverneur qui arrive.
FRIESSHARDT , élevant encore la voix.
A la révolte! à la sédition !
STAUFFACHER
Allons, crie, misérable, jusqu'à t étouffer.
LE CURÉ et MELCHTAL,
Veux-tu bien te taire !
FRIESSHARDT , toujours à haute voix.
Au secours! au secours! défendez les exécuteurs des lois!
WALTER FURST
C'est le gouverneur ! Malheur à nous! qu'est-ce que ceci va devenir?
Gessier à cheval, un faucon sur le poing; Rodolphe de Harras, Berthe, Rudenz, et une suite nombreuse de Serviteurs armés de hallebardes, qui forment un vaste cercle autour de la scène.
RODOLPHE DE HARRAS.
Place, place au gouverneur !
GESSLER
Allons , qu'ils se rangent tous. Où courait toute cette troupe de peuple? Qui appelait au secours 1 {Le tumulte cesse. ) Qu'était-ce? Je veux le savoir. [A Friesshardt.) Allons, avance : qui es-lu, et pourquoi tiens-tu cet homme ?
11 donne son faucon à un Serviteur.
FRIESSHARDT.
Très puissant seigneur, je suis un soldat qui a été placé pour l'honorable garde de ce chapeau. J'ai saisi cet homme sur le fait , comme il se refusait à saluer. Je voulais le conduire en prison d'après vos ordres, et le peuple a voulu me faire violence pour l'enlever.
GESSLER , après un instant de silence.
Est-il vrai. Tell , que tu dédaignes assez l'empereur et moi qui commande ici à sa place , pour avoir refusé d'honorer ce chapeau? Je l'ai fait suspendre ici pour éprouver l'obéissance de chaque habitant. Tu as montré par là ta mauvaise volonté.
ÏJ34
THEATRE DE
Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Cela est arrivé par l'inadvertance de votre serviteur, et non pas par dédain de vos ordres. Aussi vrai comme je me nomme Tell , c'est par défaut de réflexion.
GESSLER , après un moment de silence.
Tell, tu es habile, dit-on, à tirer l'arbalète, et tu ne manques jamais à toucher le but?
WALTER
Monseigneur , cela est bien vrai ; mon porc à cent pas abattrait une pomme dans un arbre.
GESSLER
C'est là ton enfant, Tell?
TELL
Oui, monseigneur. ,
GESSLER
As-tu d'autres enfans ?
TELL
J'ai deux fils , monseigneur.
GESSLER
Et quel est celui que tu aimes le mieux ?
TELL
Monseigneur, mes deux enfans me sont également chers.
GESSLER
Eh bien, Tell, puisque tu abats à cent pas une pomme dans un arbre, il faut que tu fasses devant moi l'épreuve de ton adresse Prends ton arbalète. Justement tu la tiens à la main ; et apprête-toi à abattre une pomme placée sur la tête de ton enfant. Et je te conseille de viser juste, de toucher la pomme du premier coup, car si tu la manques il t'en coûtera la télé.
Monseigneur , quel commandement horrible vous me donnez ! Quoi ! je devrais sur la tête de
mon enfant Non, non, mon bon seigneur,
cette pensée n'a pu vous venir dans l'esprit. Au nom du Dieu de miséricorde , ce n'est pas sérieusemert que vous avez pu prescrire une telle chose à un père.
GESSLER
Tu viseras une pomme placée sur la tête; je le veux, je l'ordonne,
TELL
Je dois prendre la tête chérie de mon propre enfant pour but de mes flèches? Plutôt mourir.
GESSLER
Tu le feras ainsi , ou tu vas périr avec ton Gis.
TELL
Devenir le meurtrier de mon enfant! ah ! monseigneur, vous n'avez point d'enfans; vous ignorez les émotions d'un cœur paternel.
GESSLER
Eh quoi, Tell, te voila tout-à-coup devenu bien circonspect. On dit que tu es un homme rêveur, que tu ne te conformes point aux habitudes communes, que tu aimes l'extraordinaire. C'est pour cela que je te destine aujourd'hui à quelque chose de hasardeux. Un autre balancerait; mais toi, lu
vas les yeux fermés prendre sur-le-cnamp ton parti.
BERTHE
Seigneur , cessez de railler ces pauvres gens. Vous les voyez pâles et tremblans devant vous ; ils ne sont pas accoutumés à prendre vos paroles pour des plaisanteries.
GESSLER
Qui vous dit que je ne parle pas sérieusement? ( Il s'approche d'un arbre et cueille une pomme au-dessus de sa tête.) Voici la pomme, allons, faites place; qu'il dispose tout suivant l'usage: je lui donne quatre-vingts pas, ni plus ni moins. 11 se vante de ne point manquer un homme à cent pas. Maintenant, tire, et ne manque pas le but.
RODOLPHE DE HARRAS.
Grand Dieu! cela est sérieux. Enfant, jette- toi à genoux devant le gouverneur pour le fléchir ; il y va de ta vie.
WALTER FURST , à Melchtal , qui peut à peine contenir son impatience.
Contenez-vous , je vous en conjure ; soyez calme.
BERTHE, au Gouverneur.
Seigneur, c'en est assez : il est inhumain de, se jouer ainsi des angoisses d'un père. Quand ce malheureux homme aurait, par sa faute légère, mérité la mort , ne vient-il pas de ressentir une douleur dix fois plus forte ? Qu'il retourne à sa cabane tranquillement. Allez, il se souviendra de vous , et cet instant fera l'entretien des enfans de ses enfans jusqu'à la dernière postérité.
GESSLER
Allons, faites place promptement. Que tardestu? Tu avais mérité la mort, je pouvais te priver de la vie : regarde, dans ma bonté, je mets ton sort dans ta propre main , dans ta main habile. Le coupable peut-il trouver sévère une sentence qui le laisse décider de son destin ? Tu t'enorgueillis de la sûreté de ton coup d'œil ; eh bien , célèbre archer, voici le moment de montrer ton adresse. Le but est digne de toi ; le prix est considérable. Toucher le centre d'une cible, tout autre peut le faire; mais le plus habile, c'est celui qui est assez certain de son art pour que son cœur ne trouble en rien sa main et son œil.
WALTER FURST sc prosterno devant lui.
Monseigneur le gouverneur, nous connaissons toute votre puissance, mais faites grâce, au lieu de justice rigoureuse ; prenez la moitié de mes biens, prenez tout, seulement épargnez une telle horreur à un père.
WALTER TELL
Mon grand-père, ne vous mettez pas à genoux devant ce méchant homme, dites moi seulement où je dois me poser : je n'ai pas peur pour moi; mon père atteint les oiseaux au vol, il saura bieti ne pas frapper au cœur de son enfant.
STAUFFAIUIER.
Monseigneur, l'innocence de cet enfant ne vous t uche-t-elle pas?
GUILLAUME TELL
LE cuné.
Pensez donc qu'il y a un Dieu au ciel, et que vous aurez à lui rendre compte de votre vie. GESSLEU , montrant l'enfant.
Qu'on l'attache là-bas à ce tilleul.
WALTER TELL
M'attacher ! Non , je ne veux pas qu'on m'attache. Je serai tranquille comme un agneau, je ne respirerai seulement pas; mais si vous me liez, je ne pourrai pas demeurer en repos, et je me débattrai dans mes liens.
RODOLPHE DE HARRAS.
On va seulement te bander les yeux , mon enfant.
WALTER TELL
Et pourquoi pensez-vous que je craigne une nèche lancée par la main de mon père? je l'attendrai tranquillement, sans seulement fermer la paupière. Allons, mon père, montrez-lui comme vous êtes habile; il ne le croit pas, il pense que nous sommes perdus. En dépit de cet homme cruel, tirez sur la pomme et touchez-la.
Il va sous le tilleul ; on place la pomme sur sa tête.
MELCHTAL, « ses compogons.
Eh quoi , ce crime s'accomplira sous nos yeux ! Ah! pourquoi avons-nous prêté ce serment !
STAUFFACHER
Tout serait inutile ; nous sommes sans armes, et voyez de quelle forêt de lances nous sommes entourés.
MELCHTAL
Ah! si nous avions agi sur-le-champ ! Dieu pardonne à ceux qui ont proposé des délais I GESSLER , à Tell.
Allons , hâte-toi. On apprendra par là que ce n'est pas impunément qu'on porte des armes; il est dangereux de marcher avec des instrumens de mort. Vous voyez que la flèche peut revenir frapper celui qui la lance. Ce droit que les paysans s'arrogent insolemment offense le seigneur suzerain de cette contrée. Nul ne doit y avoir d'armes que celui qui commande; ainsi contentez votre envie; portez des arcs et des flèches, et moi je saurai vous choisir le but.
TELL saisit l'arbalète, et y place la flèche.
Écartez-vous, faites-moi place.
STAUFFACHER
Comment, Tell, vous voulez... Non, jamais... vous frémissez, votre main tremble; vos genoux fléchissent.
TELL , laissant retomber l'arbalète.
Les objets semblent s'agiter devant moi.
LES FEMMES
Dieu du ciel !
TELL , au gouverneur.
Épargnez-moi ce supplice. Voilà mon cœur, ordonnez à vos soldats de me donner la mort.
11 présente sa poitrine.
GESSLER
Ce n'est pas ta mort que je veux, ie veux que
tu lances ta flèche ; tu es capable de tout. Tell , rien nt saurait l'épouvanter ; tu manies la rame aussi habilement que l'arc. 11 n'est point de tempête qui t'effraye , quand tu as quelqu'un à sauver : maintenant, libérateur, délivre-toi à ton tour, toi qui secours tout le monde.
Tell demeure livré à une affreuse agitation , ses mains tremblent. Tantôt scsyeux se tournent vers le gouverneur , tantôt ils s'élèvent vers le ciel. Tout à coup il prend dans son carquois une seconde flèche, et la cache dans son sein Le gouverneur remarque tous ses mouvemens.
WALTER TELL, SOUS le tilleul.
Allons, mon père, lirez, je ne crains rien.
TELL
Il le faut.
Il rassemble ses forces, et s'apprête à tirer. RUDENZ , qui pendant ce temps-là a paru se con^ traindre et se faire violence, s'avance. Seigneur gouverneur, vous ne pousserez pas ceci plus avant, c'en est assez ; c'était seulement une épreuve, et vous avez atteint votre but. Une trop grande rigueur ne serait pas conforme à la prudence, et l'arc trop tendu finit par se briser.
GESSLER
Taisez-vous , vous répondrez lorsqu'on vous interrogera.
RUDENZ.
Non, je parlerai, j'en aurai le courage ; l'honneur de l'empereur m'est sacré. Une pareille conduite attirerait la haine universelle, et telle n'est pas la volonté de l'empereur. Oui, j'ose le soutenir, mes concitoyens ne méritent pas une telle cruauté, et vous excédez votre pouvoir.
GESSLER
Comment ! vous osez
RUDENZ.
J'ai long-temps gardé le silence sur les vexations dont j'étais témoin, je fermais les yeux à ce que je voyais. J'ai contenu dans mon sein l'indignation dont mon cœur était soulevé; mais me taire plus long-temps, ce serait trahir à la fois et ma patrie et l'empereur.
BERTHE, se jetant entre le gouverneur et lui.
0 dieux ! vous irritez ce furieux davantage encore.
RUDENZ.
J'ai abandonné mes concitoyens, j'ai renoncé à ma famille, j'ai rompu tous les liens de la nature pour m'attacher à vous. Je croyais, en assurant à mon pays la protection de l'empereur, suivre le meilleur parti : le bandeau qui couvrait mes yeux est tombé. Je vois dans quel précipice j'étais entraîné. Vous aviez égaré mon âme confiante et abusé de la sincérité de mon cœur ; c'était donc la ruine de mes compatriotes que j'approuvais !
GESSLER
Téméraire! de parler ainsi à ton seigneur !
RUDENZ.
L'empereur est mon seigneur, et non pas vous.
Je suis né libre comme vous, je suis votre égal en
i tout ; et si vous n'étiez pas ici au nom de l'em-
THÉÂTRE DE SCHILLER
pereur que j'honore , môme quand vous aiiUscz de son pouvoir, je jcltcrais ici le gant devant vous, et vous seriez tenu d'après la loi des chevaliers de me faire raison. Faites seulement un signe à vos gens! Je ne suis pas sans armes comme ce malheureux peuple ; je porte une épée , et le premier qui m'approchera...
STAUFFACUF.R s'écHe.
La pomme est tombée !
Pendant que cette scène se passait sur un des côtés du théâtre, et que Berthe se plaçait entre Rudenz et le gouverneur. Tell a lancé sa flèche.
LE CURÉ
L'enfant est sauvé !
PLUSIEURS VOIX
La pomme est abattue 1
Walter Furst chancelle et paraît prêt à s'évanouir. Berthe le soutient.
GESSLER, surpris.
Il l'a abattue ! Comment, ce démon l'a abattue?
BERTHE
L'enfant est sauvé! revenez à vous, bon père.
WALTER TELL revient portant la pomme.
Mon père, voici la pomme; je savais bien que tu ne ferais pas de mal à ton enfant.
TcU, lorsque la flèche est partie, est resté le corps penché en avant comme s'il voulait la suivre. 11 a laissé tomber l'arbalète. Quand il voit l'enfant revenir, il va à lui les bras ouverts, et le presse sur son cœur avec une vive tendresse. Alors la force semble l'abandonner, et il est prêt à s'évanouir. L'émotion est générale.
BERTHE
Bonté du ciel l
WALTER FURST , à Tell et à soti fils.
Mes enfans, mes chers cnfans I
STAUFFACHER
Dieu soit loué I
LEUTHOLD.
C'est un coup bien adroit, et il en sera parlé dans les temps les plus reculés. ,
RODOLPHE DE UARRAS.
On célébrera la flèche de Tell aussi long-temps que les montagnes resteront sur leur base. •
Il présente la pomme au gouverneur.
GESSLER
Oui, la pomme a été frappée au milieu ; c'est un coup adroit, je dois l'avouer.
LE eu ni.
Son adresse est grande : cependant malheur à celui qui l'a forcé à tenter la Providence!
STAUFFACUER.
Revenez à vous , Tell , reprenez vos sens ; vous vous en êtes courageusement tiré, et vous pouvez retourner chez vous en liberté.
LE cvné.
Allez, allez, et rendez votre fils à sa mère.
Ils veulent le conduire.
Tell f écoute.
GESSLER
TELL revient.
Qu'ordonnez-vous , monseigneur?
GESSLER
Tu as caché une seconde flèche dans ton sein. Oui, je l'ai bien vue. Qu'en voulais-tu faire? TELL , interdit.
Monseigneur, cela est l'usage ordinaire des archers.
GESSLER
Non, Tell, ta réponse n'est pas sincère, tu avais quelque autre intention ; dis-moi la vérité librement et franchement. Quelle qu'elle soit, jeté promets que ta vie est en sûreté. A quoi destinais-tu ta seconde flèche?
TELL
Eh bien, monseigneur, puisque vous m'assurez de la vie, je vous dirai l'entière vérité. ( // tire la flèche de son sein et la montre au Gouverneur on lui lançant un regard terrible. ) Avec cette seconde flèche j'aurais frappé... vous... si j'avais blessé mon cher enfant; et ce coup-là je ne l'eusse pas manqué, certes.
GESSLER
Bien, Tell ; je t'ai assuré la vie , je t'ai donné ma parole de chevalier, je la tiendrai : cependant, puisque je connais tes mauvais desseins, je vais te faire conduire en un lieu où tu ne verras jamais la lumière du soleil. Par là je serai en sûreté contre tes flèches. Qu'on le saisisse et qu'on
l'enchaine.
On attache Tell.
Comment, monseigneur, vous attenterez à un homme qui jouit si visiblement de la protection de Dieu ?
GESSLER
Nous verrons s'il saura une seconde fois se délivrer. Qu'on le conduise sur ma barque , où je vais aller sur-le-champ ; je le mènerai moi-même .à Kussnacht.
LE CURÉ
Vous ne l'oserez pas faire , l'empereur luimôme ne l'oserait, cela est contraire à notre lettre de franchise.
GESSLER
Où est-elle? l'empereur l'a-t-il confirmée? Non, il ne l'a pas confirmée. C'est par voire obéissance que vous pourrez mériter cette faveur. Montrezvous rebelles à l'autorité impériale, entretenez un esprit téméraire de révolte, je vousconnaltraitous, et je saurai tout pénétrer. Aujourd'hui j'enlève cet homme du milieu de vous; tous vous êtes coupables comme lui. Ainsi, que celui qui est sage apprenne à se taire et à obéir.
H s'éloigne; Berthe, Rudenz, Rodolphe de Harras le suivent; Fricsshardt et Leulhold demeurent.
WALTER FURST, dans un profond désespoir. Il part ; il a résolu de détruire et moi et toute ma famille.
GUILLAUME TELL
STAUFFACHEn, à Tell.
Et pourquoi avcz-vous rallumé la rage de ce furieux?
TF.LI,.
Peut-on se contenir quand on a éprouvé une telle douleur?
STAUFFACHER
Ah ! c'en est fait, c'en est fait; avec vous nous sommes enchaînés, nous sommes asservis.
TOCS LES HABiTANS, environnant Tell.
Avec vous s'en va notre dernier espoir.
LEUTHOLD s'approche.
Tell, ton sort m'attendrit; pourtant je dois obéir.
Adieu.
WALTER TELL, ovecdésespoir et s'attachanl à lui.
Mon père, mon père, mon père chéri !
TELL, levant les bras au ciel.
Il est là-haut ton père, c'est lui qu'il faut appeler.
STAUFFACHER
Tell, ne dirai je rien à ta femme de ta part?
TELL prend son fils avec tendresse dans ses bras.
Mon enfant a été sauvé; Dieu me secourra.
Il s'éloigne rapidement, et suit les gens du Gouverneur.
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