SCÈNE în
Un chemin creux près de Kussnacht. On y descend du milieu des rochers. Sur le devant on en distingue un qui forme un espèce d'avancement masqué par des arbrisseaux.
TELL arrive; il tient son arbalète.
il doit passer par ce chemin creux, aucune autre route ne peut le conduire à Kussnacht. C'est ici que je vais accomplir mon dessein ; l'occasion est favorable. Ici , caché derrière ces arbrisseaux , je pourrai l'atteindre de ma flèche; le chemin est étroit, il ne sera point entouré de sa suite. Mets ordre à ta conscience, gouverneur ; c'en est fait de toi, ton heure est arrivée.
Je vivais dans la paix et dans l'innocence; je n'avais jamais dirigé mes traits que sur les animaux des forêts ; jamais le meurtre n'avait souillé ma pensée. Tu m'as arraché à mon repos , tu as rempli d'un noir venin un cœur qui s'était nourri de pensées pieuses et douces ; tu m'as accoutumé aux 'actions monstrueuses. Celui qui a pris pour but la tête de son enfant, peut bien aussi percer le cœur de son ennemi.
Gouverneur, il faut que je préserve de ta (ureur
les tendres épouses, les innocens et malheureux cnfans. Lorsque d'une main tremblante j'ai tendu mon arc, lorsque i)ar un amusetneiit cruel et infernal tu m'as contraint à tirer ma llèche sur mon enfant, lorsque tu me voyais sans défense, au désespoir et suppliant devant toi , alors je me suis intérieurement promis, j'ai juré par un serment terrible, entendu de Dieu seul , que ton cœur serait le premier but où j'enverrais une flèche. Ce que j'ai jure dans ce moment d'horrible souffrance est un devoir sacré, et je veux m'en acquitter.
Tu es mon seigneur, le lieutenant de mon empereur, mais l'empereur ne t'aurait pas permis ce que... 11 t'avait envoyé pour rendre la justice, sévèrement peut-être, puisqu'il est'irrilé, mais il n'a pas voulu que tu pusses impunément te faire un jeu cruel du meurtre et du carnage; car il y a un Dieu pour venger et pour punir.
Et toi, qui as été l'instrument d'une douleur si amère, et qui maintenant es tout mon bien, mon précieux trésor, je vais te diriger sur un but qui a été inaccessible aux plus touchantes prières, mais qui ne le résistera pas. 0 arc fidèle, qui si souvent m'as bien servi dans de joyeux amusemens, ne m'abardonne pas dans ce moment important et terrible; encore cette fois seulement, que ta corde lance comme de coutume une flèche rapide ! Ah ! si elle allait s'échapper sans force de ma main, je n'en ai pas une seconde à lancer.
Des voyageurs passent sur la scène.
Je vais m'asseoir sur ce banc de pierre qui s'ofl^re au voyageur pour le reposer un moment, car il n'y a aucune habitation en ce lieu. — Chaque passant succède à l'autre sans délai; ceux qui se rencontrent continuent leur route, étrangois l'un à l'autre, sans s'enquérir mutuellement de leurs peines. — Ici passe le marchand que ses intérêts rendent soucieux, le pèlerin légèrement chargé, le moine pieux, le brigand aux sombres regards, le joyeux ménétrier, le colporteur conduisant son cheval qui porte un lourd fardeau et qui vient des contrées lointaines, car en suivant toujours ce chemin on parcourrait le monde ; tous continuent leur route pour aller à leurs affaires... et la mienne c'est le meurtre!
Il s'assied
Autrefois, mes chers enfans, lorsque votre père revenait au logis, c'était pour vous un moment joyeux ; jamais il ne rentrait sans vous apporter quelque chose; tantôt c'était une belle fleur des Alpes, tantôt un oiseau au brillant plumage, tantôt quelque coquillage pétrifié qu'il avait trouvé en parcourant les montagnes. Aujourd'hui il est sorti pour chercher une autre proie; il est assis dans un lieu sauvage, roulant la pensée du meurtre; c'est la vie de son ennemi qu'il est venu surprendre. — Et cependant, mes chers enfans, c'est encore à vous, à vous seulement qu'il pense aujourd'hui ; c'est pour vous défendre, c'est pourprotéger votre enfance innocente contre la rage
THÉÂTRE DE SCHILLER
des tyrans, qu'il apprête son arc pour le meurtre.
11 se lève.
J'attends ici une digne proie. Le chasseur passe souvent sans impati'ence des jours entiers à errer pendant la rigueur de l'hiver, à risquer sa vie en franchissant les rochers, à gravir des murs de glace <jue parfois il teint de son sang, et tout cela pour atteindre quelque misérable gibier. Ici, j'obtiendrai une plus précieuse récompense , la vie de mon mortel ennemi, de celui qui voulait me faire périr.
On entend dans le lointain une musique joyeuse qui s'approche par degrés.
J'ai passé ma vie à manier l'arc, à m'exercer à tirer des flèches. Souvent, dans les jeux de village, j'ai atteint le but et obtenu le prix. Aujourd'hui je ferai un plus beau coup , le plus beau qui puisse être fait dans toute l'enceinte des montagnes
On aperçoit une noce sur la hauteur, et elle descend dans le chemin creux. ïell la regarde passer appuyé sur son arbalète. Stussi le messier l'aborde.
STUSSI.
C'est la noce du métayer du courent de Morlischachen : c'est un homme riche qui possède dix grands troupeaux sur les Alpes ; il épouse une fille d'Imisée, et ce soir il y aura de grandes réjouissances a Kussnacht. Venez avec nous , tous les honnêtes gens sont conviés.
TELL
Je suis un convive trop triste pour une noce.
STUSSI.
Si vous avez quelque chagrin , chassez-le de votre cœur ; prenez le temps comme il vient. Il est assez triste à présent ; c'est une raison pour saisir l'occasion de se réjouir. Ici l'on se marie ; ailleurs il y a peut-être des gens qui se font porter en terre.
Et souvent l'oD passe ainsi du plaisir au tombeau.
STUSSI.
Ainsi va le monde. Il y a assez de malheurs partout; une partie du mont Ruiff s'est éboulée, et a enseveli la terre de Glaris.
TELL
Eh quoi! les montagnes elles-mêmes? Tout s'écroule donc sur la terre !
STDSSI.
Ailleurs il se passe aussi des choses surprenantes. Je viens de voir un homme qui arrive de Bade : il m'a conté qu'un chevalier s'est mis en route pour aller voir le roi. En chemin un essaim d'abeilles s'est attaché à son cheval , et l'a tellement fait souffrir que l'animal est tombé mort , et le chevalier est arrivé à pied chez le roi.
Au plus faible même il a été donné un aiguillon.
Hermengarde arrive avec plusieurs enfans , et se place au milieu du chemin creux.
STUSSI.
On craint que cela n'annonce quelque grand malheur pour le pays, quelque événement triste et extraordinaire.
TELL
Tous les jours il se passe des choses contre l'or dre de la nature , et aucun prodige ne les avait annoncées.
.STUSSI.
Heureux l'homme qui cultive paisiblement son champ , et qui vit sans nuls soucis au milieu des siens !
TELL
L'homme le plus paisible ne peut pas vivre en repos , s'il plaît à un voisin pervers de le troubler.
Tell regarde souvent avec une inquiète impatience du côté de la hauteur.
STUSSI.
Adieu. Vous attendez ici quelqu'un ?
TELL
Oui.
STUSSI.
Je vous souhaite un heureux retour dans votre famille. Vous êtesd'Uri. Notre gracieux seigneur le gouverneur doit en revenir aujourd'hui. UN VOYAGEUR qui arrive.
N'attendez pas le gouverneur pour aujourd'hui. L'orage a fait déborder les rivières, et tous les ponts ont été emportés par l'inondation.
Tell se lève.
HERMENGARDE s'ovance.
Le gouverneur ne viendra pas?
STUSSl.
L'attendez-vous?
HERMENGARDE.
Hélas! oui.
STUSSI.
Pourquoi vous placez-vous dans ce chemin creux , devant son passage ?
HERMENGARDE.
11 ne pourra pas se détourner; il sera forcé de m'entendre.
FRIESSUARDT. // s'avance promptetnent dans le
chemin , et dit à haute voix , du fond du
théâtre :
Laissez le chemin libre. Voici monseigneur le gouverneur qui s'avance sur mes pas.
Tell se relu*.
HERMENGARDE , vivement.
Le gouverneur vient ?
Elle se place sur le devant de la scène avec ses enfans. Gessler et Rodolphe de llarras paraissent sur la hauteur. Ils sont à cheval.
GUILLAUME TELL
STUSSi, à l'riesshardt.
Comment avcz-vous fait pour traverser les torrens, puisque les ponts sont emportés?
FniESSHARDT.
Nous avons eu à nous débattre sur le lac; ainsi les rivières ne pouvaient nous effrayer.
STUSSI.
Vous étiez sur le lac pendant cette terrible tempête ?
FRIESSHARDT.
Oui, nous y étions, et j'ai bien cru que c'était mon dernier jour.
STUSSI.
Ne vous en allez pas; contez-moi comment
FniESSHARDT.
Laissez-moi; il faut que je m'en aille devant le gouverneur annoncer son arrivée au château.
STUSSI.
Si ce bateau eût porté d'honnôtes gens , il se serait abîmé cent fois ; mais il y a des hommes sur qui le feu ni l'eau ne peuvent rien. ( // regarde autour de lui. ) Où donc a passé ce chasseur avec qui je parlais?
Gessler et Rodolphe de Harras à cheval.
r.ESSLER.
Dites- en ce que vous voudrez , l'empereur est mon maître, et je dois chercher à lui plaire. Il ne m'a pas envoyé dans ce pays pour flatter le peuple et le traiter doucement; il veut qu'on lui obéisse, et la question est de savoir si les paysans doivent être seigneurs de cette terre, ou si c'est l'empereur.
HERMENGARDE.
Voici le moment favorable , je vais me présenter à lui.
flermengarde s'approche avec crainte.
GESSLER
Je n'ai pas fait placer ce chapeau à Uri par une vaine raillerie , ni pour éprouver le cœur de ce peuple, qui m'est connu depuis long-temps ; je l'ai fait placer pour qu'ils apprennent à courber devant moi leur tête, et à ne plus la lever orgueilleusement. J'ai voulu, en élevant ce chapeau au milieu du chemin où ils sont forcés de passer chaque jour, et où leurs yeux en sont nécessairement frappés, leur rappeler leur seigneur, dont ils perdaient le souvenir.
RODOi.rnE.
Le peuple a cependant de certains droits.
GESSLER
Qu'il n'est pas temps de discuter. De vastes résultats s'apprêtent, et l'on doit y travailler. La maison impériale doit s'accroître, et ce que le père a glorieusement commencé, il faut que le fils l'achrve. Ce petit peuple est un obstacle dans sa roule; et, de manière ou d'autre, il faut qu'il se soumette.
Ils veulent avancer, Hermengarde se jette à genoux devant le gouverneur.
IIEKMENGARUE.
Miséricorde, monseigneur, grâce! grâce I
GKSSLEK.
Pourquoi vous placez-vous sur mon chemin, au-devant de mes pas? Retirez-vous.
HERMENGARDE.
Mon mari languit en prison, mes enfans manquent de pain. Mon puissant seigneur, ayez compassion de notre affreuse douleur.