‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 611 sur 637 · RODOLPHE · texte numérisé non relu

RODOLPHE

Femme , vous êtes donc insensée ?

HERMENGARDE poursuit uvec vtvacité.

Aussi bien ne foules-tu pas depuis long temps sous tes pieds le peuple que t'a confié l'empereui ? Ah! je ne suis qu'une femme, si j'étais homme,

B-iG

THÉÂTRE DE SCHILLER

je sais bien qu'il y aurait autre chose a (aire qu'à I me Drosterner dans la poussière.

On cnlend de nouveau sur la hauteur la musique de la noce, mais dans le lointain.

GESSI.ER

Oii sont mes serviteuis? Qu'on arrache cette femme d'ici, ou je cesserai de me contenir, et je ferai... ce que je ne veux pas faire.

KODOLPHE.

Vos serviteurs n'ont pu encore parvenir ici. Ce chemin creux est embarrassé par une noce.

GESSLER

Oui, je suis encore un maître trop indulgent pour ce peuple. Les discours ont encore trop de licence, et ne sont pas enchaînés comme ils devraient l'êire ; mais tout ceci va changer, je le jure ici. Je briserai cette inébranlable obstination, je ferai plier cet audacieux esprit de liberté : je veux faire régner sur cette contrée une loi nouvelle. Je veux... {Une flèche l'atteint. Il porte lamainsur .■•on cœur et chancelle, et d'une voix étouffée il ajoute : ) Mon Dieu 1 faites-moi grâce.

KODOLPHE.

Monseigneur... Grand Dieu! qu'est-ce donc ? D'où cela vient-il?

HERMENGARDE Se relève.

Au meurtre!. . au meurtre!... il chancelle et

s'évanouit ; il a été blessé

RODOLPHE saute de cheval.

Quel funeste événement ! Dieu ! seigneur chevalier, invoquez la miséricorde de Dieu ; vous êtes un homme mort.

GESSLER

C'est la flèche de Tell.

Il tombe de cheval dans les bras de Rodolphe de Harras, qui le dépose sur le banc de pierre.

TELL se montre sur le haut du rocher.

Tu as reconnu d'où partait le coup; n'en soupçonne pas un autre que moi. Les chaumières sont délivrées, l'innocence n'a plus rien à craindre de toi, lu ne désoleras plus cette contrée.

Jl disparait de dessus le rocher. Le peuple se précipite sur la scène.

STUSSI.

Que se passe-t-il? Qu'est-il arrivé?

IlERMENGAROE.

Le gouverneur a été percé d'une flèche.

LE PEUPLE se presse en foule.

Qui est-ce qui a été frappé?

fendant qu'une partie de la noce est sur l'avant-sccne , ie reste est encore derrière sur la hauteur, et la musique continue.

RODOLPHE DR HARRAS.

Il perd tout son sang. Tâchez de le secourir, poursuivez le meurtrier. Malheureux, il faut donc que tu périsses ainsi! Pourquoi n'a-t-il pas voulu écouter mes avis ?

STUSSI.

Uui, ma foi, il est là pâle et inanimé.

PLUSIEURS VOIX

Qui a fait le coup?

RODOI.PIIE DE BARRAS.

Ce peuple est donc insensé de continuer à se réjouir au son de la musique auprès d'un mourant? Qu'on les fasse taire. ( La musique cesse, et la foule du peuple s'accroît. ) Seigneur gouverneur, parlez si vous avez encore l'usage de vos sens; n'avez-vous rien à me confier? {Gessler fait un signe de la main; mais après l'avoir levée avtc vivacité , il la laisse retomber.) Que dois-jc faire ? Voulez-vous être porté à Kussnacht? Je ne vous comprends pas. Ah ! soyez résigné, quittez toutes les pensées terrestres ; songez seulement à vous réconcilier avec le ciel.

Toute la noce entoure le mourant avec un empressement cruel et sans émotion.

STUSSI.

Voyez comme il pâlit. La mort arrive jusqu'à son cœur, ses yeux sont éteints.

HERMENGARDE élève un de ses enfans dans ses bras.

Regarde, mon enfant, regarde mourir ce monstre.

RODOLPHE DE HARRAS.

Femme insensée , avez-vous donc perdu tout sentiment, de fixer ainsi les regards de votre enfant sur cet affreux spectacle? Secourez-le! aidezmoi; n'est-il personncqui veuille m'aidera retirer de son sein cette flèche funeste ?

LES FEMMES «e retirent.

Nous, toucher celui que Dieu a frappé!

RODOLPHE DE HARRAS.

Puisse-t-il vous priver du bonheur éternel ! ■ Il lire son épée.

STUSSI le prend dans ses bras.

Arrêtez ! seigneur, votre pouvoir est fini , le tyran de cette contrée est tombé ; nous ne supporterons plus aucune violence ; nous sommes libres !

TOUS , avec tumulte.

Nous sommes libres !

RODOLPHE DE HARRAS.

En sommes-nous venus la ? la terreur et lohéissance se seraient-elles si rapidement évanouies? ( // s'adresse aux serviteurs armes qui l'entourent.) Vous avez vu le funeste et mortel événement qui vient de se passer ici ; tous les secours seraient superflus; c'est en vain qu'on voudrait poursuivre le meurtrier; d'autres soins nous pressent. Allons à Kussnacht pour conserver à l'empereur sa forteresse : tous les liens du devoir, toutes les règles imposées viennent dètre rompues, et il n'est personne sur la fldélité de qui l'on puisse s'assurer.

Il se retire avec sa suite, et l'on voit arriver six religieux.

HERMENGARDE.

Place ! place ! voici les bons religieux.

GUILLAUME TELL

STUSSI. '

Son corps est là gisant , et les corbeaux arrivent.

LES RELioiEUi SB rangent en cercle autour du corps, et

chantent d'un ton lugubre.

La mnrt s'empare de l'homme en un moment,

Elle ne lui donne aucun délai ;

Il est précipité au milieu de sa carrière;

Il est atteint dans la plénitude de la vie.

Qu'il Suit prôt ou non à partir,

Il faut qu'il comparaisse devant le juge.

Fendant qu'on chaule les derniers vert, la toile tombe.

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