‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 614 sur 637 · QUELQUES HABITANS · texte numérisé non relu

QUELQUES HABITANS

Qu'est-ce ?

LE CURÉ

Dans quel temps nous vivons !

WALTER FURST

Parlez, qu'y a-t-il ? Ah ! vous voici , seigneur Werner! Que venez-vous nous annoncer?

LES HABIT.\IVS.

Qu'est-ce donc?

LE CURÉ

Vous allez m'enlendre avec surprise.

STAUFFACHER

Nous sommes délivrés d'une grande crainte.

LE CURÉ

L'empereur vient d'être assassiné.

WALTER FURST

Juste Dieu !

Les habitans se pressenten tumulte autour de Stauffacher

GUILLAUME TELL

TOUS

Assassiné! Comment? l'empereur? Écoulons.

L'empereur?...

MELCHTAI..

Cela n'est pas possible. D'où vous vient cetle nouvelle?

STAUFFACHER

Elle est certaine. C'est à BrUck que l'empereur Albert est tombé sous les coups d'un assassin. Un homme digne de foi, Jean Mûller, de Schaffouse, vient de l'annoncer.

AVALTER FURST.

Qui a osé se porter à cette action criminelle?

STAUFFACHER

Le nom de l'assassin la rend plus criminelle encore : il était son neveu, le fils de son frère; c'est le duc Jean de Souabe qui a commis ce meurtre.

MELC!ITAL.

Et quel motif a pu le pousser à ce parricide?

STAUFFACHER

L'empereur retenait son héritage paternel et le refusait à ses vives réclamations; on dit même qu'il avait le projet de mettre un terme aux demandes de son neveu , en le contraignant à couvrir son front delà mitre épiscopale. Quoi qu'il en soit, le jeune prince a prêté l'oreille aux conseils criminels de quelques-uns de ses compagnons d'armes ; et avec les seigneurs d'Eschenbach , de Tegerfeld, de Wart et de Palm, il a résolu, puis- (ju'on lui refusait ses droits, de se venger de sa propre main.

Et dites-nous comment le crime s'esJ consommé.

STAUFFACHER

L'empereur cheminait de Stein à Bade, pour retourner à Rheinfeld, où est la cour; il avait avec lui les princes Jean et Léopold , et une suite nombreuse de grands seigneurs. Quand il fut arrivé à la Reuss , au lieu où il faut la traverser en bateau , les assassins s'empressèrent d'entrer les premiers dans la barque, de sorte que l'empereur se trouva séparé de sa suite ; après avoir traversé la rivière, au moment où l'empereur passait dans un champ labouré, près des ruines d'une antique cité construite par les païens, en face du château d'Habsbourg , d'où est sortie sa noble race , le duc Jean l'a frappé d'un poignard dans la gorge, Rodolphe de Palm l'a percé de sa l^.nce, et Eschenbach lui a fendu la tête ; l'empereur est tombé dans son sang, assassiné par les siens et gisant sur son propre domaine. Ceux qui auraient pu le défendre voyaient de l'autre rive le crime se consommer; mais, séparés parle torrent, ils ne pouvaient que pousser des cris inutiles ; une pauvre femme se trouvait seule dans

chemin, et c'est elle qui a reçu le dernier soupir de l'empereur.

MELCHTAL

Ainsi celui dont l'ambition était insatiable a fini par descendre au tombeau avant le temps.

STAl'FFACnER.

Une horrible terreur s'est répandue sur loul le pays; les passages des montagnes sont gardés, chaque canton veille sur ses frontières, l'antique Zurich a fermé ses portes pour la première fois depuis trente ans , tant les meurtriers et plus encore ceux qui veulent punir le crime inspirent de crainte, car la reine de Hongrie, la fière Agnès, s'approche, armée de la proscription; ille a abjuré la douceur de son sexe, et veut venger le sang i royal de son père sur toute lu race des meur- I triers, sur leurs serviteurs, sur leurs enfans et les j enfans de leurs enfans, et même sur les pierres I de leurs châteaux ; elle a juré d'immoler des gé- I nérations entières sur le tombeau de son père et de se baigner avec délices dans le sang.

MELCHTAL

Sait-on où les assassins ont dirigé leur fuite?

STAUFFACHER

Aussitôt après le crime ils ont fui par des chemins différcns, et se sont séparés pour ne plus se revoir sans doute. Le duc Jean doit errer dans les montagnes.

WALTER FURST

Ainsi leur attentat leur sera inutile. La vengeance ne rapporte aucun fruit ; elle se dévore elle-même avec effroi ; elle n'a d'autre joie que le meurtre, et la cruauté est le seul de ses désirs qui soit assouvi.

STAUFFACHER

Le crime ne sera d'aucun profit aux assassins, mais nous recueillerons d'une main pure les fruits heureux de ce sanglant attentat. Nous sommes maintenant délivrés d'une grande crainte ; le plus puissant ennemi de notre liberté est tombé, et l'on croit que le sceptre sera transporté de la maison de Habsbourg à une autre famille ; l'Empire veut maintenir la liberté de son élection.

WALTER FURST et PLUSIEURS AUTRES.

En savez-vous quelque chose ?

La plupart des suffrages se portent déjà sur le comte de Luxembourg.

WALTER FURST

Nous avons été sages de rester fidèles à l'Empire; maintenant nous pourrons en espérer justice.

STAUFFACHER

Le nouvel empereur aura besoin de se faire des amis dévoués, et il nous protégera contre les vengeances de l'Autriche.

Les habi tans s'embrassent les uns les autres. Le Sacristain arrive avec un messager.

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