LE VIEILLARD
Oh! cela nous afflige, mon cher seigneur, que nous jouissions de tout, hormis du plaisir de la reconnaissance.
HUTTEN
Laissez-moi J'abhorre la reconnaissance présentée par des mains si profanes; commencez par purifier vos lèvres de la calomnie, vos mains de l'avidité, vos yeux de la honteuse envie ;^hassez de votre cœur la méchanceté, jetez le masque du mensonge, que vos mains coupables déposent la balance du juge. Et croyez-vous que cette comédie de votre prétendue union m'empêche de démêler l'envieuse discorde qui rompt entre vous les liens les plus sacrés de la vie? Ne sais-je pas bien que chacun, parmi cette foule, voudrait paraître devant moi le plus digne d'être distingué? Mon œil vous observe sans qu'il y paraisse , et vos vices confirment la justice de ma haine. {Au vieillard.) Tu prétends sans doute obtenir de moi du respect, i)arce que l'âge a blanchi tes cheveux, parce que le fardeau d'une longue vie a courbé les épaules? J'en suis d'autant plus certain que lu n'accompliras pas mon espérance. Te voilà maintenant descendu du sommet de la vie, les mains vides, et ce que tu n'as pu atteindre dans toute ta force virile , crois-tu pouvoir y parvenir en le traînant sur tes béquilles? ( // montre les enfmi.) Votre espoir serait-il que l'aspect de ces innoccns vermisseaux p<'»rlàl en mon cœur? .Ah! ils
LE MISANTHROPE
seront tous pareils à leurs pères; vous modèlerez leur innocence d'après votre propre image, vous les conduirez tous au même but qu'a eu votre existence. Pourquoi êtes-vous venus ici? Je ne puis ( pourquoi êtes-vous venus m'arracher cet aveu?) je ne puis vous parier avec bienveillance.
Il sort.
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SCÈiNE VI].
Un site solitaire du parc , resserré de toutes parts, et d'un caractère frappant, quoiqu'un peu triste.
HUTTEN entre, se parlant à lui-même.
Ah ! si vous étiez dignes de ce nom qui est sacré pour moi! Homme, être majestueux et sublime, la plus belle pensée du Créateur ! combien tu es sorti riche de sa main ! que d'harmonie régnait dans ton âme , avant que les passions en eussent brisé les cordes harmonieuses!
Tout ce qui existe autour de toi , au-dessus de toi, tend sans cesse vers la beauté et la perfection. Toi seul, tu demeures imparfait et difforme au milieu de cet ensemble accompli. Loin de tous les regards , loin de toute admiration, la perle dans le muet coquillage , le cristal au sein de la montagne, aspirent à une éclatante beauté! Partout où pénètre ton œil , l'harmonieuse industrie de tous les êtres travaille à manifester des forces mystérieuses. Tous les enfans de la nature, pleins de reconnaissance, rapportent à leur heureuse mère les fruits qu'ils ont fait mûrir; partout où elle a semé, elle recueille des moissons. Toi seul, son fils le mieux doté, le plus chéri , tu fais exception : ce qu'elle t'a donné, elle ne le retrouve plus ; elle ne peut plus reconnaître sa beauté ainsi défigurée.
Marche vers la perfection. D'innombrables harmonies reposent en toi, et il suffit de ta volonté pour les réveiller. Ton œil ne brille-t-il pas d'un pur rayon de lumière, quand la joie embrase ton cœur ? Tes traits ne s'animent-ils pas , quand un doux sentiment pénètre en ton sein? Peux-tu endurer que ce qui est vulgaire et passager opprime en toi ce qui est noble et immortel ?
Tout ce qui t'environne est destiné à ton bonheur, tous les êtres s'y empressent, c'est le but de tout ce qui est beau ; et tes désirs indomptés s'efforcent contre cette bienveillance; et tu troubles violemment les bienfaisaiis projets de la nature. Elle t'a entouré avec amour de mille moyens de vie, et tu sais en extraire la m'irt. Ta haine forge le glaive avec le fer secourable ; ton avariée charge de crimes et de malédictions l'or innocent; ton intempérance change en poison la douée chaleur du vin. La nature dans sa perfection sert aussi involontairement tes vices, mais tes vices ne peuvent la corrompre L'instrument dont tu abuses demeure pur en servant à un im-
pur usage ; tu le détournes de sa Hestinnlions mais il ne cesse pas de t'obéir ni de le servir Soig humain ou sois barbare, ton cœur, docile à ta haine comme à ta pitié, ne cessera point de battre merveilleusement dans la poitrine.
Enseigne-moi ta tranquille égalité , ton éter nelle satisfaction, ô nature î Comme toi, je suis demeuré fidèle au culte de ce qui est beau ; fais que j'apprenne de toi à supporter d'être trompé dans mes désirs de bonheur; mais fais en même temps que je conserve une volonté pure, que je ne tombe pas dans un triste découragement; fais-moi partager ton heureux aveuglement ; que ton calme silencieux me cache le monde et la réalité qu'il enferme. L'orbe éclatant de la lune éprouve-t-il quelque émotion lorsqu'il voit le meurtrier dont il éclaire la fuite ? Ce cœur aimant se réfugie vers toi ; place-toi entre les hommes et mon humanité. Ici, où leur main cruelle ne m'atteint pas, où la funeste vérité ne dissipe point le charme de mes songes; ici, où je vis sévparé de la race humaine, laisse-moi acquitter
entre tes mains maternelles, en présence de l'éternolle beauté, les devoirs sacrés de l'existence.
Il regarde autour de lui.) Tranquilles végétaux, je démêle dans vos muettes merveilles l'action de la Divinité ; votre perfection qui s'ignore élève mon esprit curieux jusqu'aux plus sublimes réllcxions ; l'image d'un Dieu rayonne i)Our moi à travers votre silencieuse apparence. L'homme trouble à mes yeux le cristal d'une eau transparente. Dès que l'homme paraît, la Divinité est cachée pour moi.
Il veut se retirer. Angélique se présente devant lui.
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