HUTTEN, ANGÉLIQUE
ANGÉLIQUE veut SB retirer.
C'est par votre ordre, mon père.... Cependant si je trouble votre solitude...
HUTTEX , qui depuis un moment semblait l attendre et la chercher des yeux, lui dit avec un ton de reproche fort doux.
Tu n'as pas bien agi avec moi, Angélique.
ANGÉLIQUE, troublée.
Mon père!
HUTTEN
Tu savais cette surprise; avouc-le. Tu l'avaip toi-même arrangée?
AKGÉLIQUE.
Je ne puis le nier, mon père.
HUTTE\
Ils m'ont quitté fort affligés, aucun ne m'a compris. Vois si tu en as bien agi avec moi.
.WGKI.IQUE.
.Mon intention mériie grâce.
HUTTEV.
Tu l'es affligée avec ces braves gens. Dis-moi
ÎGi
THEATRE DE SCHILLER
la vi'ritë : ton cœur leur est favorable; je te pénètre bien, tu blâmes mon cliagrinî
ASGV.l.lQVE.
Je le respecte, mais j'en gémis.
HUTTKIV.
Tes larmes me donnent à penser, Angélique; tu hésites entre le monde et ton père. Il te faudra choisir, ma fille, entre deux partis qui ne sont pas conciiiahles; il te faudra ou abandonner entièrement l'un, ou lui obéir entièrement. Sois sincère, tu blftmes mon chagrin?
ANGÉLIQUE
Je crois qu'il est juste.
nUTTEN.
F.e crois-tu ? réellement le crois-tu? Écoute, Angélique, je mettrai ta sincérité à une épreuve décisive; si tu balances, je n'ai plus de fille. Assieds-toi prés de moi.
ANGKLIQUE.
Ce ton sérieux et solennel...
HUTTEN
Je t'ai fait appeler; je voulais te faire une prière; cependant je réfléchis que je puis encore la différer d'un an.
ANGÉr.IOUE.
Une prière à votre fille! et vous hésitez à la dire ?
UUTTEN.
Ce jour m'a donné un sérieux avertissement. Aujourd'hui j'ai cinquante ans. Un destin cruel a avancé ma vie , et il peut arriver qu'un beau matin, sans l'avoir espéré et sans avoir auparavant... [Il se lève.) Ah! si tu veux pleurer, alors tu ne pourras point m'entendra.
ANGÉLIQUE
Oh! finissez ce discours, mon père; il me déchire le cœur.
IIUTTEN.
Je ne veux pas être surpris avant que nous ayons pris nos arrangemens ensemble. Oui, je le sens , je tiens encore au monde. Le mendiant se sépare de sa misère aussi difficilement que le roi de son trône. Tu es tout ce que je laisse après moi... (un moment de silence) mes derniers regards s'arrêtent sur toi avec douleur; je pars et je te laisse placée entre deux abîmes. Ou tu pleureras, ou il faudra pleurer sur toi, ma fille. Jusqu'ici j'ai voulu te soustraire à ce douloureux choix. Tu vois la vie avec des yeux sereins, le monde se montre riant devant toi.
ANGÉLIQUE
0 mon père ! puissent vos yeux devenir sereins aussi ! Oui, le rponde est beau.
HUTTEN
Par le reflet de ton âme noble et pure. Et moi aussi j'ai connu quelques momcns de bonheur. Tu conserveras cet heureux aspect du monde tant que tu pourras te garder de lever le voile qui te cache la réalité, tant que tu vivras loin des hommes, tant que tu ne ciiercheras de satisfaction que dans ton propre cœur.
ANGKLIQUE.
Ou quand j'aurai trouvé celui qui sera en harmonie avec le mien.
HUTTEN, avec vivacité et sérieux.
Tu ne le trouveras jamais ; mais préserve-toi du malheureux espoir de le trouver. ( // se tait et par ait un moment absorbé dans ses réflexions. ) Angélique, notre âme se crée souvent une image noble et ravissante, une image empruntée à un monde plus sublime, et revêtue de formes charmantes; parfois la nature en se jouant nous en présente une imitation dans le lointain, et il arrive que notre cœur abusé le confond avec l'idéal qu'il s'est formé. Tel a été, Angélique, le sort de ton père ; souvent j'ai cru voir briller sur un yisage humain les traits célestes de ce fantôme de mon imagination; ivre de joie, j'ai tendu les bras, et la trompeuse apparence a fui de mes embrassemens.
ANGÉLIQUE
Cependant, mon père...
HUTTEN , l'interrompant.
Le monde ne peut rien t'offrir que ce qu'il tient déjà de toi. Tu te réjouis de voir ton image dans une eau transparente, et si, pour la saisir, tu veux t'y plonger, tu trouveras la mort. Us donnent le nom d'amour à cette manie décevante. Garde-toi de croire à ce prestige que les poètes nous peignent d'une manière si aimable. La créature que tu adorerais ce serait toi-même; la réponse que tu entendrais , ce serait l'écho de ta propre voix renvoyée par un rocher aride; et tu te trouverais dan» une affreuse solitude.
ANGÉLIQUE
J'espère que quelques hommes, mon père, sont encore...
HUTTEN , d'un air d'observation.
Tu espères cela ? tu espères ^ { Il se lève et fait quelques pas.) Oui, ma fille, ceci me rappelle pourquoi je t'ai fait appeler. // se place devant elle et la regarde avec pénétration. ) Tu m'as devancé, ma fille... Je suis surpris, je suis effrayé de mon insouciante sécurité... Et j'étais si près du danger ! et j'étais prêt à perdre le fruit des soins de ma vie entière!
ANGÉLIQUE
Mon père, je ne comprends point votre pensée.
HUTTEN
Cette explication n'est point prématurée. Tu as dix-neuf ans, et tu peux me demander compte de ma conduite. Je t'ai arrachée du monde où tu devais vivre, je t'ai cachée dans cette vallée paisible ; tu croissais ici, étant un mystère pour toimême; tu ignores quelle destination t'attend, il est temps que tu la connaisses ; il faut que tu sois éclairée sur toi-même.
ANGÉLIQUE
Vous me jetez dans l'anxiété, mon |)èie.
HUTTEN
Ta destinée n'est point de te flétrir daws la , solitude de ce vallon. Tu m'enseveliras ici, el tu retourneras vers ce monde pour lequel je t'ai parée.
LE MISANTHROPE
ANGÉLIQUE
Mon père , voudriez-vous me rejeter dans ce monde où vous avez été si malheureux ?
HUTTEN
Tu y seras plus heureuse. [ Après un instant de silence. ) Et quand cela serait autrement, ma fille, il faut que ta jeunesse acquitte une dette dont ma vieillesse prématurée ne peut te dispenser. Tu n'as plus besoin de ma direction; j'ai achevé ma tâche. La statue a été formée sous le ciseau du sculpteur, dans la retraite de son atelier. Elle est terminée, elle doit briller sur son piédestal.
ANGÉLIQUE
Jamais, jamais, mon père, je ne veux sortir des mains qui m'ont formée.
HUTTEN
Je n'ai plus qu'un seul souhait à faire, souhait qui s'est accru dans mon cœur, qui est devenu plus impérieux à mesure que de nouveaux attraits venaient embellir ton visage, que des agrémens nouveaux venaient orner ton esprit , à mesure que de nouvelles harmonies venaient élever ton âme. — Ce souhait , ma fille... Donne-moi ta main.
ANGÉLIQUE
Dites-le , mon père ; mon âme s'empresse à le recueillir.
HUTTEN
Angélique, tu es la fille d'un homme puissant. Le monde me tient pour tel, mais personne ne connaît toute ma richesse ; ma mort te livrera un trésor que ta bienfaisance ne pourra épuiser. Tu pourras la satisfaire, tout insatiable qu'elle soit.
ANGÉLIQUE
Ah! mon père, vous m'accablez de douleur.
HUTTEN
Tu es une aimable enfant, Angélique; laisse ton père se féliciter de ce que tu n'auras aucune obligation à avoir à un autre homme. Ta mère était la plus belle des femmes. Tu es sa belle et noble image. Les hommes te verront, et l'amour les amènera à tes pieds. Qui obtiendra cette main ?
ANGÉLIQUE
Est-ce la voix de mon père? Ah! je vous entends ; vous m'avez chassée de votre cœur. HUTTEN. Il laregarde d'un œil de contentement.
Cette belle forme est animée par une âme plus belle encore. Je m'imagine l'amour dans ce paisible cœur. Ah! quelle fleur croît ici pour l'amour! Quelle plus belle récompense pourrait être soustraite aux plus nobles prétendans ! ( Angélique, profondément émue, tombe à ses pieds, et cache son visage entre ses mainj. ) Plus de bonheur peut-il être réservé à un homme en recevant la main d'une femme? Sais-tu que c'est à moi que tu dois tout cela? J'ai rassemblé des trésors pour ta bienfaisance; ta beauté, je l'ai conservée; ton cœur, j'ai v<'illé sur lui; ton esprit, j'en ai développé les charmes. Eh bien ! pour tout cela, ac-« corde-moi une seule grâce ; par cette seule grâce I
tu t'acquitteras de tout ce que lu me dois. Me U refuscras-lu ?
ANGÉLIQUE
0 mon père ! pourquoi ce long détour pour arriver au cœur de votre Angélique?
HUTTEN
Tu possèdes tout pour rendre un homme heureux. ( Il s'arrête et fixe sur elle un regard d'observation. ) Ne rends jamais un homme heureux, {Angélique pâlit et baisse les yeux.) Tu ne réponds point... Cette angoisse... ce tremblement... Angélique !
ANGÉLIQUE
Hélas! mon père...
HUTTEN , avec douceur.
Ta main, ma fille... Promets-moi. ..engage-toi... Qu'est-ce donc? ta main tremble ! promets-moi de ne jamais donner cette main à un homme. ANGÉLIQUE, ovec un grand trouble.
Jamais, mon père... que de votre aveu.
HUTTEN
Et même quand je ne serai plus, jure-moi de ne pas donner cette main à un homme...
ANGÉLIQUE , avec effort et d'une voix émue.
Jamais, jamais, tant que... tant que vous-même ne me dégagerez pas de cette promesse.
HUTTEN
Ainsi, jamais. ( Il quitte sa main et demeure un moment en silence. ) Vois cette main desséchée , vois ces rides dont le chagrin a sillonné mon front ; devant toi est un vieillard incliné au bord de la tombe , et cependant je suis encore à un âge où l'homme conserve ses forces. Voilà ce qu'ont fait les hommes; toute cette race est mon bourreau. . . Angélique, n'accompagne pas à l'autel un fils de mon bourreau ; ne donne pas à mon chagrin cruel un dénoûment de comédie. Cette fleur qu'a cultivée ma douleur, qu'ont arrosée mes larmes, ne doit pas être cueillie parla main du plaisir. Les premiers pleurs que tu verserais pour l'amour te confondraient avec cette misérable race. La main qu'à l'autel tu présenterais à un homme inscrirait honteusement mon nom parmi ceux des insensés.
ANGÉLIQUE
C'est assez, mon père; n'en dites pas davantage ; permettez que...
Elle veut se retirer ; il la retient.
HUTTKN.
Je ne suis point pour toi un père rigoureux ma fille. Si je t'aimais moins, je te livrerais moi même à un homme ; je n'ai pas de haine non plus contre les hommes ; on est injuste envers moi quand on m'appelle misanthrope. J'honore la nature humaine, mais je ne puis plus aimer les hommes. Ne me prends pas non plus pour un de ces vulgaires insensés qui imputent à ce qui est noble roff"ense qu'ils ont reçue de ce qui est vil. Ce que j'ai souffert des hommes vils, je l'ai oublié; mon cœur saigne des blessures dont il a é"c frappé par les meilleurs et les plus nobles.
ANGÉLIQUE
Confiez-vous à des hommes nobles et bons , ils
THÉÂTRE DE SCHILLER
•/crseront un baume salutaire sur vos bicssurcs. Rompez ce mystérieux silence,
HUTTE\ , après un moment de silence.
Si je pouvais te raconter l'histoire de ce que j'ai souffert '. je ne le puis , je ne le veux pas. Je ne veux point l'arracher à cette heureuse sécurité, à cette douce confiance ; je ne veux pas introduire la haine dans ce paisible cœur. Je voudrais te préserver des hommes , mais non point t'aigrir contre eux. Mes récits fidèles éteindraient • la bienveillance en ton âme, et je voudrais y conserver ce feu sacré. Plutôt que de laisser ton cœur se créer à lui-même un monde nouveau et plus pur, j'aime mieux ne pas en arracher le monde réel. (Silence. Angélique se penche sur lui en fondant en larmes ] Je m'applaudis de cet aspect riant de la vie, de cette heureuse croyance aux hommes, qui se présente encore maintenant à tes yeux comme une douce apparence. Cela était salutaire, cela était nécessaire pour développer dans ton cœur l'influence divine. J'admire la sage précaution de la nature ; elle offre à notre âme jeune encore le monde sous un aspect agréable. Le germe naissant de l'amour s'y attache ; le tendre rejeton se soutient à ce doux appui , et enlace de mille rameaux ce monde qui est auprès de lui. Cependant il doit un jour élever jusqu'au ciel sa tige orgueilleuse et royale. Oh! alors il faut que la lige protectrice meure, et que l'arbre vivant, prenant en lui-même sa force , s'élève vers une haute direction. Doucement et peu à peu l'âme, d'abord intimidée , commence à détourner la plante du monde réel , pour la diriger vers l'idéal divin qu'elle a su créer en elle-même. Alors notre âme fortunée n'a plus besoin de cet appui de son enfance , et la flamme épurée du désir s'allume au dedans de nous dans un impérissable foyer.
ANGELIQUE
Hélas! mon père, que je suis loin de cette image que vous me présentez ! Votre fille ne peut vous suivre dans ce sublime essor. Laissez-moi m'attacher à cette agréable illusion , jusqu'au moment où elle prendra congé de moi. Comment devrais-je, comment pourrais-je haïr dans un autre ce que vous m'enseignez à aimer en moimême, ce que vous-même aimez dans votre Angélique ?
HUTTEN , avec sensibilité.
La solitude t'a gâtée, Angélique; je devrais te conduire parmi les hommes pour que tu apprisses aies juger. Tu poursuivrais ton agréable illusion; tu verrais de près cette image divine, créée par ton imagination. Je suis heureux de penser que je ne courrais aucun risque dans cette épreuve. J ai placé dans ton èm*-. un modèle dont les hommes ne soutiendraient pas la comparaison. (// la contemple avec un tranquille ravissement.) Ah ! la vie m'offre encore une fleur, et ma longue espérance touche enfin à s m accomplissement. Combien ils vont être surpris de ne pouvoir jamais faire naître un sentiment partagé par cet ange, que je placerai au milieu d'eux! Je les hais. Oui, j'en suis assuré, j'enlacerai les plus nobles et les meilleurs d'entre eux danî ce filet doré. Angélique ! ( i7 s'approche d'elle d'un air S('rieux et solennel , et place sa main sur sa tête ] sois un être sublime parmi cette race dégénérée. Répands autour de toi la bénédiction, comme une divinité bienfaisante! Montre -toi au-dessus de toutes les créatures que le soleil a jamais éclairées. Pratique en te jouant cette vertu qui fait le courage des héros et la prudence des sages. Armée d'une irrésistible beauté, tu reproduiras à leurs yeux la même vie que, méconnu, je menais parmi eux, et tes charmes feront triompher la vertu , qu'en moi ils avaient condamnée. Son éclat éblouissant brillera plus doucement dans une âme de femme, et leurs yeux aveuglés s'ouvriront enfin à cette clarté. Amène-les jusqu'au point d'entrevoir tout le bonheur céleste que fait espérer un cœur tel que le tien; jusqu'au point de se consumer en désirs brûlans pour cette ineffable félicité; et alors tu t'envoleras dans ta gloire, et alors ils apercevront bien loin au-dessus d'eux la céleste apparition, inaccessible pour toujours à leurs désirs, comme Orion l'est à notre faible bras, là-haut dans les plaines du firmament. Quand j'étais avide d'un être réel , eux me paraissaient de vaincs ombres ; à ton tour, échappeleur comme une ombre : c'est ainsi que je veux te placer au-dessus de la race humaine. .Maintenant lu sais qui tu es. Je me suis préparé ma vengeance.
r«rlt. — Imp. de Eoniiop Biot, ru« Saint-Loait, 48.