PREFACE
Cette pièce de théâtre ne doit être considérée que comme un récit dramatique où, pour peindre les opérations les plus mystérieuses de l'âme, l'on a profité des avantages qu'offre la forme du drame, sans vouloir se renfermer dans les limites d'une œuvre théâtrale, et sans rechercher le bénéfice douteux de l'unité dramatique. On m'accordera que c'eût été une prétention déraisonnable de vouloir en trois heures de temps faire connaître jusqu'au fond trois hommes extraordinaires; de même que, dans la nature, il serait impossible que ces trois hommes extraordinaires pussent, même aux yeux de l'observateur le plus pénétrant, dévoiler la moitié de leur âme dans un espace de vingt-quatre heures. Il y avait visiblement là d'impérieuses réalités que je ne pouvais faire tenir dans les palissades trop étroites d'Aristote et de Batteux.
Mais c'est bien moins la structure de ma pièce que ce qu'elle renferme qui doit la bannir du théâtre. Son économie a exigé le développement de plusieurs caractères qui choquent les nobles sentimens de vertu, et révoltent la délicatesse de nos mœurs. Tout peintre de la nature humaine se trouve dans cette nécessité s'il veut présenter une copie du monde réel, et non pas un idéal affecté et une nature de convention. Il en est ainsi dans le monde, où le bien est assorti avec le mal, et où la vertu doit la vivacité de son éclat à son contraste avec le vice. Quand on s'est proposé pour but d'attaquer les vices, et de venger de leurs ennemis la religion, la morale et les lois sociales, il faut bien dévoiler le vice dans son horrible nudité, et le présenter dans sa colossale grandeur devant les yeux des hommes. Il faut bien que l'auteur s'engage pour un moment dans ce son>bre labyrinthe ; il faut bien qu'il revête forcément des sentimens dénaturés dont son âme est révoltée.
Le vice sera développé ici dans tout le méca- DÎsme de ses ressorts intérieurs. Il présentera comme de vaines abstractions les terreurs confuses de la conscience; il disséquera les sentimens honnêtes ; il raillera la voix sévère de la re-
ligion. Pour celui qui en est venu au point de cultiver son esprit aux dépens de son cœur (et je ne lui envie point cet honneur), il n'y a plus rien de sacré ; pour lui il n'y a plus d'humanité, plus de divinité; ces deux mondes ne sont plus rien à ses yeux. J'ai essayé d'introduire ici le portrait vivant et complet d'un homme de cette espèce dénaturée, d'analyser tout l'ensemble du mécanisme de ce système de perversité, et d'en mettre la force à l'épreuve de la vérité. On jugera, par le cours de ce récit, jusqu'à quel point j'ai réussi. Je pense que j'ai saisi la nature.
A côté de ce personnage s'en trouve un autre qui pourrait bien mettre en perplexité un assez grand nombre de mes lecteurs : un caractère que l'excès du vice n'attire que par l'idée de grandeur, ne retient que par l'idée d'énergie, ne eharme que par l'idée des dangers qui l'accompagnent; un homme remarquable et distingué, des tiné par toutes les forces dont il est doué à devenir nécessairement, selon la direction qu'elle* recevront, ou un Brutus ou un Catilina. Des circonstances malheureuses l'entraînent dans cette seconde route, et c'est seulement à la fin des plus monstrueux égaremens qu'il prend la première. De fausses idées d'activité et de puissance, une surabondance de forces qui déborde au-dessus des lois, devait naturellement se heurter contre tous les rapports sociaux. A ces rêves de grandeur et d'activité devaient s'associer cette espèce d'amertume contre le monde réel qui rend don Quichotte si étrange, et que dans le brigand Moor nous abhorrons et nous aimons à la fois, qu'à la fois nous admirons et nous déplorons. Je pense qu'il est inutile de faire remarquer que cette peinture n'est pas plus restreinte aux brigands seulement, que la satire espagnole n'est dirigée seulement contre les chevaliers.
C'est maintenant la grande mode de divertii son esprit aux dépens de la religion ; si bien qu'on ne peut presque plus passer pour un homme de quelque génie, à moins qu'on ne dirige des satires impies contre les vérités les plus saintes La noble simplicité de l'Écriture est insultée chaque
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jour dans les assemblées de ces beaux esprits si renommés, ou tournée en dérision ; car qu'y a-t-il de si sacré que l'on ne taxe de fausseté, ou dont on ne se moque point? J'espère ne pas avoir offert une vengeance vulgaire à la religion et à la vraie morale, en livrant ces malins contempteurs de l'Écriture au mépris du monde, dans la personne du plus ignoble de mes brigands.
Mais il y a plus: les caractères immoraux dont je viens de parler devaient avoir quelques côtés brillans, et devaient souvent gagner du côté de l'esprit ce qu'ils perdaient du côté du cœur. En cela je n'ai fait que copier servilement la nature. Chacun, même le plus vicieux, porte à un certain degré l'empreinte d'une forme divine. Et peutêtre celui qui est grand dans le mal a-t-il un bien moindre chemin à faire que celui qui y est «etit, pour devenir grand dans le bien ; car la moralité se proportionne aux forces des individus; et plus grandes sont les facultés, plus grands et plus monstrueux sont leurs égaremens, plus est condamnable leur perversion.
L'Adramélechde Klopstock fait naître en nous un sentiment où l'admiration se confond avec l'horreur. Nous suivons le Satan de Milton avec un étonnement mêlé d'effroi, à travers les routes non frayées du chaos; la Médée des anciens tragiques se présente, avec tous ses crimes, comme une femme grande et surprenante. Le Richard de Shakspeare compte assurément autant d'admirateurs que de lecteurs, bien qu'on le détestât s'il existait réellement. Si ma tâche était de représenter tout l'homme, je devais donc tenir compte de ses perfections, dont le plus mauvais n'est jamais entièrement dépouille; si j'avais à mettre en garde contre le tigre, je ne devrais pas oublier de peindre les brillantes couleurs dont sa peau est tachetée ; sans cela l'on ne reconnaîtrait pas le tigre. L'homme qui serait tout mauvais ne peut absolument pas être du domaine de l'art; il aurait en lui une sorte de force répulsive, tandis qu'il doit tenir enchaînée l'attention du lecteur. On tournerait le feuillet aux endroits de son rôle; un esprit levé ne supporte pas plus une aigre dissonance morale, que l'oreille ne supporte l'aigre bruit d'une pointe d'acier sur le verre.
Mais par là même j'écarte l'idée de risquer cette pièce sur le théâtre. Il doit exister entre l'auteur
et le lecteur une sorte de convention préalable , celui-ci ne doit pas embellir le vice; celui-là ire doit pas se laisser corrompre par ses beaux côtés, ni supposer des motifs coupables. Quant à moi, je m'en rapporterais à un tiers; mais quant âmes lecteurs, je n'ai pas une. entière sécurité. Le peuple, et par là je n'entends pas celui qui court les rues; le peuple (entre nous soit dit) étend partout ses racines, et par malheur c'est lui qu' donne le ton. Or il a la vue trop courte pour saisik l'ensemble de mon ouvrage, un trop petit esprit pour en juger la grandeur, et trop de perversité pour vouloir y reconnaître le sentiment moral. Il rendrait vaines mes bonnes intentions ; il verrait peut-être l'apologie du vice, quand j'ai voulu le combattre; il ferait porter au pauvre auteur la peine de sa propre sottise : c'est à celui-ci que bien injustement la voix publique imputerait tout.
Nous voilà ramenés à 1 éternel apologue de Démocrite et des Abdéritains, et nos bons Hippocrates auraient à épuiser bien des récoltes d'ellébore s'ils voulaient guérir le désordre des idées. Lors même que beaucoup d'amis de la vérité pourraient réunir leurs efforts pour faire la leçon à leurs concitoyens dans la chaire ou sur le théâtre, le peuple n'en resterait pas moins peuple, et cela, quand bien même on verrait changer le soleil et la lune, ou que le ciel et la terre paraîtraient usés comme un vieil habit. Peutêtre aurais- je dû, pour ménager les faibles d'esprit, être moins fidèle à la nature. Mais parce qu'un insecte, comme nous le savons tons, creuse la perle pour y chercher de la pourriture, parce qu'on a des exemples que le feu brûle ou qu'on se noie dans l'eau, s'ensuit-il qu'il faut supprimer le feu et l'eau ?
J'ose me promettre que le remarquable dénoùment de mon ouvrage lui assurera une juste place parmi les livres de morale. Le vice y parvient au sort dont il est digne; l'homme égaré rentre dans la toute des lois; la vertu en sort triomphante. Que celui qui veut être juste envers moi me lise seulement en entier, qu'il veuille bien me comprendre, et je puis attendre de iui, non qu'il admirera l'auteur, mais qu'il estimer/i l'honnête homme.
Avril. 1731
LES BRIGANDS