‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 79 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Un désert épouvantable.

VERRINA, BOURGOGNINO. Ils arrivent pendant la nuit.

BOURGOGNINO S'arrête.

Où me conduis-tu, mon père? La sombre douleur que tu m'as montrée éclate plus vivement encore à travers ta respiration pénible et entrecoupée; romps ce triste silence; parle : je n'irai pas plus loin.

VERRINA

C'est ici le lieu.

«OURGOGNIXO.

C'est le plus terrible que tu aies pu choisir. Mon père, si ce que tu veux m'apprendre est conforme à ce lieu, les cheveux me dressent sur la tête.

VERRINA

Ce lieu est un jardin de fleurs en comparaison de la nuit de mon âme. Su\s-moi dans quelque endroit où la corruption dévore les cadavres, où la mort tienne son horrible festin, où les gémissemcns des âmes condamnées réjouissent les démons, où les larmes stériles du désespoir s'écoulent à travers un crible durant l'éternité ; dans un Heu, mon fils, où l'univers n'obéisse plus à ses antiques lois, où la divinité ait brisé ses bienfaisantes enseignes; là je te parlerai au milieu des convulsions, et tu m'entendras avec des grincemens de dents.

BOURGOGNINO.

J'entendrai... quoi?... je te conjure...

VERRINA

Jeune homme, je crains... Jeune homme, un sang vermeil coule dans tes veines, tes fibres sont flexibles et douces ; de tels lempéramens éprouvent les faiblesses de l'humanité; cette ardeur de ta sensibilité amollit même ma triste prudence. Si la glace de l'âge ou le chagrin par son joug de plomb eût comprime l'élan de ton âme, si un sang épais et noir fermait à la nature soufl"rantc le clicmin de ton cœur, alorc tu serais disposé à

comprendre le langage de ma douleur et à admi rer ma résolution.

BOURGOGNINO.

Je l'entendrai, et elle deviendra la mienne.

VERRINA

Non, mon fils, Verrina veut en dispenser toi cœur. 0 Scipion ! un lourd fardeau pèse sur mon sein... une pensée sombre comme les ténèbres di ■ la nuit, une pensée assez terrible pour briser li cœur d'un homme... vois-tu? seul je veux l'aO" complir, mais je ne puis la supporter seul. j'étais orgueilleux, Scipion, je pourrais dire qu( c'est une souffrance de se trouver seul à avoir uni grande âme : les grandes pensées ont paru ai Créateur un tel fardeau, qu'il a donné à l'âme l besoin de la confiance. Écoute, Scipion.

BOURGOGNINO.

Mon âme est avide de lire dans la tienne.

VERRINA

Ecoute, mais ne réplique rien; rien, jeum homme, entends-tu? tu ne me diras pas une pa- 'rôle. — Il faut que Fiesque meure.

BOURGOGNINO, avec surprise.

Que Fiesque meure ?

VERRINA

Qu'il meure. — Je te remercie, mon Dieu, voil qui est dit. — Que Fiesque meure, mon fils, e meure par moi. Maintenant va, il y a des action qui ne peuvent être soumises au jugement d'au" cun homme et qui ne reconnaissent que le ciel pour arbitre : celle-là est de ce genre. Va, je ne veux ni de Ion suffrage ni de ton blâme : je sais ce qu'il m'en coûte, et c'est assez pour moi. Cependant, écoute : l'as-tu vu hier se complaire dans notre étonnement? l'homme dont le sourire a su tromper l'Italie, voudra-t il souffrir un égal à Gênes? — Va, Fiesque renversera le tyran, cela est certain; Fiesque deviendra pour Gênes le plus dangereux tyran, cela est encore plus certain. 11 sort précipilamnionl. Bourgognino le rugardc avec une surprise muette, et le suit lentement.

LA CONJURATION DE FIESQUE

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