‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 80 sur 637 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une salle chez Fiesquc ; dans le fond , au milieu, une grande fenêtre qui a vue sur Gènes et sur la mer. — L'aube du jour.

FIESQUE, devant la fenêtre.

.Que vois-je? la lune est couchée, et l'aurore enflammée s'élève de la mer. — Les délires de l'imagination ont agité mon sommeil, ont promené convulsivement tout mon être autourd'une seule pensée... j'ai besoin de respirer l'air. {Ilouvrela fenëlre; la ville et la mer paraissent enflammées par les reflets de l'aurore; Fiesque se promène à grands pas.) — Être le plus grand homme de Gênes, et toutes ces petites âmes n'obéiraient pas à l'empire d'une grande âme!... Mais j'offense la vertu. {Il se tait.) — La vertu! un génie élevé est sujet à bien d'autres tentations que le vulgaire : doit-il donc avoir les mêmes vertus? l'armure qui contient les frêles membres du pygmée peut-elle s'ajuster à la statue du géant?... {Le soleil se lève sur la ville.) Majestueuse cité!... {Il étend les bras vers la ville.) Elle m'appartiendrait, je brillerais au-dessus d'elle, comme cet astre royal; elle vivrait sous les ailes de ma force souveraine. Oh ! vœux longtemps contenus! insatiables désirs qui se prolon- ' géraient dans cet océan sans bornes! — Certes, si l'habileté du larron n'ennoblit point le larcin, au moins la valeur du larcin ennoblit-elle le larron. Il y a de la honte à couper une bourse, il y a de l'impudence à prévariquer pour un million ; mais il y a une indicible grandeur à dérober une couronne. La honte s'en va quand le forfait s'agrandit. {Il se tait un moment, puis continue avec expression.) ~ Ohéiv... régner... quel vertige au bord du prodigieux abîme qui sépare ces deux idées! Là, s'engloutit tout ce que l'homme a de précieux, — vos batailles gagnées, conquérans! — vos immortels chefs-d'œuvre, artistes ! — vos voluptés, épicuriens ! — vos mers et vos îles, navigateurs ! — Obéir ou régner ! être ou n'être pas ! — Qui pourrait mesurer sans vertige un tel intervalle, pourrait tout aussi bien apprécier le gouffre qui sépare de l'être infini le dernier des séraphins. {Avec fierté.) — Se trouver à cette hauteur escarpée et terrible, jeter un œil de dédain sur le courant rapide de la destinée humaine où la fortune aveugle et trompeuse fait tourner sa rapide roue... être à la source de toutes les jouissances... tenir au-dessous de soi par la lisière ce géant armé qu'on appelle la loi, pouvoir l'offenser sans, craindre sa vengeance, car sa colère s'exhalerait en un vain bruit devant les barrières de la majesté que ses bras ne pourraient atteindre... contraindre les passions déchaînées du peuple à céder comme un cheval fougueux au pouvoir du plus léger frein... mettre en poudre d'un souffle, d'un seul souffle, l'orgueil des vassaux

révoltés... donner, par la vertu du sceptre dominateur et créateur, de la réalité même aux rêves de la fièvre d'un souverain !... Ah ! quelles images, et par quel éblouissemcnt elles font chanceler dans sa route l'âme épouvantée! — Dans un seul moment de l'existence d'un prince se concentre toute la substance de la vie: ce n'est pas l'espace occupé par la vie, c'est ce qu'elle contient qui détermine sa valeur. Décomposez le bruit du tonnerre en simples notes, et vous en pourrez faire un chant qui bercera le sommeil de l'enfant; réunissez- les en un éclat soudain, et sa voix toute-puissante ébranlera le firmament éternel; — raa résolution est prise.

Il se promène avec une contenance héroïque.

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