‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 85 sur 637 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Préc^dens, TOUS LES CONJURÉS.

FIESQUE, allant au-devant d'eux.

L'orage s'avance, les nuages courent et s'amoncèlent; entrez doucement, fermez à double tour.

VERRINA

' Huit salles sont fermées derrière nous : le soupçon ne peut nous approcher de cent pas.

BOURGOGMNO.

Ici il n'y a point de traître, si notre crainte ne nous trahit pas.

La crainte ne peut franchir le seuil de ma porte. — Qu'il soit le bien venu celui qui est toujours le môme qu'hier! Prenez place.

Ils s'asseyent.

BOURGOGMNO, marchant.

Je ne saurais m'asscoir quand je ne songe qu'à détruire.

FIESQUE

Génois, ce moment est digne d'attention.

VERRIXA.

Tu nous as demandé de méditer un plan pour la mort du tyran; interroge-nous : nous sommes ici pour te répondre.

FIESQUE

Et d'abord une question, qui peut sembler étrange, posée si tardivement : — Qui doit périr?

Tous se taisent.

BOURGOGMNO, s'appuyant sur le dos du siège de Fiesque, et avec un ton significatif.

Les tyrans.

FIESQUE

Cela est bien dit, les tyrans. Je vous prie de donner une attention sérieuse à toute la portée de ce nom: est-ce celui qui opprime la liberté en apparence, ou celui qui l'opprime par son influence, qui est le vrai tyran ?

VERRIXA.

Je hais le premier, je crains l'autre : André Doria doit périr.

CALCACNO, ému.

André, ce vieillard décrépit, qui peut-être après-demain payerait le tribut à la nature?

SACCO

André, ce doux et paisible vieillard ?

FIESQUE

Elle est redoutable la douceur de ce vieillard,

cher Sacco ; la folie présomption de Gianettiiio n'est que risible. André Doria doit périr; ainsi l'a prononcé ta prudence, Verrina.

BOURGOGNINO.

Que nos chaînes soient d'acier ou de soie, ce sont des chaînes : André Doria doit périr. FIESQUE, allant à une table.

Ainsi la sentence de ronde et du neveu est prononcée? signez. ( Tous signent.) Qui doit périr, cela est réglé. {Ils se rasseyent.) Maintenant, il est important de savoir comment; parlez le premier, ami Calcagno.

CALCACNO.

Agirons-nous en soldats ou en assassins? L'un est dangereux , parce qu'il nous force à avoir beaucoup de complices; hasardeux, parce que les cœurs ne sont pas encore entièrement gagnés dans la nation : pour l'autre, voilà cinq bons poignards tout trouves; dans trois jours il y a une grand'messe à l'église Saint-Laurent; les deux Doria y feront leurs dévotions; en face du Très- Haut succombera la tyrannie. J'ai tout dit. FIESQUE , détournant le visage.

Calcagno, votre opinion est raisonnable, mais norrible. — Raphaël Sacco ?

SACCO

Les motifs de Calcagno sont bons ; son projet me soulève. Il vaudrait mieux que Fiesque invitât l'oncle et le neveu à un grand festin. Là, livrés à toute la vengeance de la république, ils auraient le choix ou de périr avec nos poignards, ou de prendre congé de la vie en buvant du vin de Chypre : cette manière serait au moins commode.

FIESQUE , avec horreur. ^H

Sacco, et si cette goutte de vin que leurs lèvrcs^V toucheront devenait pour nous du plomb brûlant, un avant-goût de l'enfer?... alors, Sacco... Loin de nous ce projet! — Parle, Verrina.

VERRINA

Un cœur sincère marche le front découvert : un

assassinat nous placerait dans la confrérie des

brigands. Le glaive à la main, tel est le signe du

héros. Mon avis est que nous donnions hautement

le signal de la révolte, que nous appelions les

patriotes de Gênes à la vengeance et à l'attaque.

Il se lève; les autres l'imitent; Bourgogiiino se jette à

son cou.

BOURGOGNINO.

Et conquérons ainsi à main armée les faveurs du destin : c'est le vœu de l'honneur, c'est le mien.

FIESQUE

Et le mien... — Fi, Génois! {A Calcagno et à Sacco. ) Le destin jusqu'ici a tant fait pour nous, que nous devons aussi nous mettre à l'œuvre. — Ainsi donc , Génois, la révolte est pour cette nuit?

Verrina et Bourgognino semblent surpris, les autres épouvantés.

CALCAGNO

Comment, cette nuit? quand les tyrans sont encore si puissans, quand notre parti est encore si faible?

LA CONJURATION DE FIESQUE

SACCO

CcUl' nuit? et il n'y a rien de (ait, et le soleil laisse déjà!

FIESQUE

Vos objections sont fondées, mais lisez ces paiers. ( // leur donne les écrits de Gianeltino, et endant qu'ils les lisent curieusement, il se pro- %ène d'un air railleur.) Maintenant, adieu, astre rillant des Doria ! tu te montrais orgueilleux et rillant sur l'iiorizon de Gênes tant qu'a duré ton erme ; tu vois que mcms le soleil dans le ciel lit place à la lune et partage avec elle le sceptre e l'univers : adieu, astre brillant des Doria.

Patrocle a succombé , qui valait mieux que toi. BOURCÔGMXO, après avoir lu le papier.

Cela est horrible !

CALCAGNO

Douze d'un coup!

YERRINA.

Demain, à la seigneurie!

bourgogm.no.

Donnez-moi cet écrit, je veux galoper à travers s rues de Gôncs en le tenant à la main ; les pavés -ieront vengeance, et les chiens s'élanceront à la ort et à la curée.

TOUS

Vengeance! Vengeance! vengeance dès cette ijit!

FIESQUE

Vous voilà où je voulais. Dès que le soir sera rivé, je prierai à une fête les plus distingués des écontens, spécialement ceux qui se trouvaient ir la liste de proscription de Gianettino, et de lus les Sauli, les Gentile, les Vivaldi, les Vesoimari, que l'assassin a omis dans ses méfiances; s accueilleront mon dessein à bras ouverts, je en doute pas.

BOURGOGXINO.

Je n'en doute pas non plus.

FIESOUE.

Avant tout, nous devons nous assurer de la icr; j'ai des galères et des équipages : les vingt lisseaux de Doria sont désarmés et désagréés, > seront facilement surpris; l'entrée de la darse ira fermée, tout espoir de fuite interdit ; si nous rons le port, Gênes est dans nos filets.

VERUl.XA.

Sans contredit.

FIESQUE

Alors les forts de la ville seront enlevés, et nous mettrons garnison : le plus important c'est la orte Saint-Thomas, qui conduit au port, et qui ablira la jonction entre nos forces de mer et 5s forces de terre. Les deux Doria seront surpris ans leurs palais et massacrés; on battra la généilc dans toutes les rucs ; le tocsin sera sonné, et s bourgeois appelés à prendre parti pour nous, combattre pour la liberté. Si le sort nous favose, vous entendrez le reste dans la seigneurie.

VERRINA

Ce plan est bon. Voyons comment nous nous artagerons les rôles.

FIESQUE, d'un ton expressif.

Génois, vous m'avez librement placé à ia tête du complot ; obcirez-vous à mes ordres ultérieurs ?

Page 1