‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 9 sur 637 · FRANÇOIS, LE VIEUX MOOR · texte numérisé non relu

FRANÇOIS, LE VIEUX MOOR

FRANÇOIS

Mais vous portez-vous bien, mon père? vous êtes bien pâle.

Très-bien, mon fils. Qu'avais-tu à me dire?

FRANÇOIS

La poste est arrivée... une lettre de notre correspondant de Leipsick...

LE VIEUX MOOR, avec empressement.

Des nouvelles de mon fils Charles ?

FR.iNÇ0IS.

Hum, hum! Oui, mais je crains... je ne sais lias... si... votre santé... Êtes-vous réellement, bien, mon père?

LE VIEUX MOOR

Comme le poisson dans l'eau. Parle-t-il de n)on fils? D'où te vient cette inquiétude? voilà deux fois que tu me fais cette question.

FRANÇOIS

Si vous étiez malade, si vous sentiez seulement la moindre disposition à le devenir, alors permettez... Je vous parlerai dans un moment plus ( oiivenable. {A demi-voix.) Ce n'est pas une nou-

lle à donner à un vieillard affaibli.

LE VIEUX MOOR

Mon Dieu, mon Dieu, que vais-je entendre ?

FRANÇOIS

Permettez-moi d'abord de me détourner et de répandre unff larme de compassion sur la perte de mon frère. Je devrais me taire pour toujours, car 11 est votre fils ; je devrais voiler à jamais sa honte, car il est mon frère ; mais vous obéir est mon premier, mon triste devoir : ainsi excusez-

Ah ! Charles, Charles ! sais-tu combien tes égaremens déchirent le cœur de ton père? Sais-tu qu'une seule nouvelle heureuse de toi ajouterait dix ans à ma vie, me ramènerait vers la jeunesse? et chaque nouvelle , au contraire , me rapproche d'un pas vers la tombe.

FRANÇOIS

C'est à cause de cela, mon père; ainsi, adieu. Il nous faudrait suivre dès aujourd'hui votre cercueil en nous arrachant les cheveux.

LE VIEUX MOOR

Demeure, cela abrégera encore le dernier pas à faire; qu'il en soit fait selon sa volonté. (// s'assied. ) Les péchés de nos pères sont recherchés jusqu'à la troisième et quatrième génération laisse-lui accomplir ce décret de la Providence. FRANÇOIS, tirant la lettre de sa poche.

Vous connaissez notre correspondant? Croyez... Je donnerais un doigt de ma main droite pour pouvoir dire : C'est un menteur, c'est un ment

THÉÂTRE DE SCHILLER

ionge noir cl empoisonné... De la fermeté! Tous m'excuserez si je ne vous laisse pas lire la lettre vous-même ; encore ne pourrez-vous pas tout entendie.

LE VIEUX MOOR

Tout, louti mon lils, c'est m'épargner des béquilles.

« Leipsick , le l'''" mai. — Si je n'étais engagé ) par une promesse sacrée à ne point te cacher » la moindre chose de ce que je pourrai appren- » drc de ton frère, jamais, mon cher ami, je ne » prendrais la plume pour te faire tant de peine. « J'ai pu juger, par plus de cent lettres de loi, » combien des nouvelles de cette sorte doivent » déchirer ton cœur fraternel. Il me semble déjà » que je te vois répandre un torrent de larmes » sur cet indigne, sur ce misérable. » ( Le vieux Moor se cache le visage.) Voyez, mon père, je ne vous lis que ce qui est le moins rude... « Un tor- » relit de larmes sur ce misérable.» Hélas! oui, elles coulent par torrens de mes yeux attendris... « 11 me semble que je vois déjà ton vieux et vé- » nérable père, pâle comme la mort... » Jésus Maria ! vous l'êtes déjà avant de rien savoir encore.

LE VIEUX MOOR

Continue, continue.

FRANÇOIS

« Pâle comme la mort, s'évanouir dans son

» fauteuil , et maudire le jour où pour la pre- » mière fois il fut salué du nom de père. On n'a » pas pu me tout raconter, et du peu que je sais » je ne le dirai que peu. Ton frère parait avoir » comblé la mesure de la honte ; au moins ne con- » nais-je rien au-dessus du point qu'il a atteint, » si toutefois son génie en cela ne surpasse pas » mon intelligence. Après quarante mille ducats » de dettes... » Cela fait un joli argent de poche, mon père... «Après avoir auparavant déshonoré » la fille d'un riche banquier, et avoir blessé » mortellement en duel son amoureux, un brave n jeune homme de condition, il a, hier à minuit, » pris le grand parti , avec sept autres qu'il avait » entraînés dans ses déréglemens, de se sous- » traire au glaive de la justice. » iMon père, au nom du ciel, comment vous sentez-vous?

Assez, mon fils ! Laisse-moi.

FRANÇOIS

Je vous épargne... « On a envoyé l'ordre d'ar- » restation; les plaignans demandent justice à » grands cris; sa tète est mise à prix... Le nom )» de Moor...» Non, ma bouche malheureuse n'assassinera jamais un père! [Il déchire la lettre. ) Ne croyez pas cela , mon père ; n'en croyez j as une syllabe.

LE VIEUX MOOR

Mon nom l mon honorable nom !

FRANÇOIS, 56 jetant au cou de son père. Infâme, trois fois infâme Charles! Ah! ne l'avais-je pas pressenti, lorsque encore jeune garçon

il était à courir après les filles avec les polissons des rues; quand il s'en allait par monts et par vaux avec toute cette canaille; quand il fuyait l'aspect de l'église , comme le malfaiteur l'aspect de la prison; quand il jetait dans le chapeau du premier mendiant venu le sou qu'il vous avait arraché; pendant que nous, nous étions à nous édifier par de pieuses prières et de saintes prédications? Ne l'avais-jc pas pressenti, quand il aimait mieux lire les aventures de Jules César, d'Alexandre le Grand, ou de tout autre noir païen, que l'histoire du saint homme Tobie? — Cent fois je vous ai prédit, car mon amour pour lui fut toujours renfermé dans les limites de mon devoir filial , que ce jeune homme nous précipiterait dans la honte et le malheur. — Oh! s'il ne portait pas le nom de Moor! si mon cœur ne palpitait pas pour lui avec tant d'ardeur! Tendresse impie que je ne puis anéantir, et qui un jour me sera imputée devant le tribunal de Dieu!

0 mes espérances!... mes songes dorés!

FRANÇOIS

Ah ! je sais bien ! c'est précisément ce que je viens de dire. « Cet esprit ardent qui s'allume en » cet enfant, et qui le rend sensible au charme » de tout ce qui est grand et beau ; cette fran- » chlse qui fait de ses yeux le miroir de son âme; » cette tendresse de sentimens qui le fait fondre » en larmes de sympathie pour chaque souffrance; » ce mâle courage qui l'entraîne jusqu'au sommet » des vieux chênes, qui lui fait franchir les fossés » ou les palissades, qui lui fait fendre les flots; » cette ambition enfantine, cette invincible opi- » niâtreté, et toutes ces belles et brillantes vertus » qui germaient dans ce fils bien-aiiné, devaient, » disiez-vous toujours, faire de lui l'ami passionné » d'un ami, un excellent citoyen, un héros, un » grand... un grand homme !... » Eh bien ! voyezvous, mon père... cet esprit ardent s'est développé, s'est agrandi, et maintenant il porte ses beaux fruits. Voyez cette franchise qui sest si joliment tournée en impudence; voyez cette tendresse de sentimens, comme elle roucoule délicatement pour des coquettes , et combien elle est sensible aux attraits d'une Phryné; voyez ce génie de feu, comme il a, en six ans, consumé complètement toute la substance de sa vie, et a fait de lui un cadavre ambulant. Et alors viennent des gens qui n'ont pas honte de dire : « C'est l'amour qui a fait ça ! » Et voyez donc cette tête hardie et entreprenante, comme elle forme et accomplit des plans devant lesquels palissent les héroïques actions des Cartouche et des Howard !... Et quand ces germes superbes seront parvenus à leur pleine! maturité... car que peut-on attendre encore d'accompli dans un âge si tendre?... peut-être, mon père, aurez-vous encore la joie de vivre assez pour le voir à la tête d'une de ces bandes qui habitent dans le silence sacré des forêts, et qui soulagent le voyageur fatigue de la moitié de son fardeau... Peut-être pourrez-vous encore, avant

(le descendre au tombeau , faire un pèlerinage a son monument , qui s'élèvera entre le ciel et la lerre... Peut-être... 0 mon père, mon père!... cherchez un autre nom; autrement les porteballes et les polissons des rues vous montreront au doigt, disant : Nous avons vu la figure de monsieur son fils sur la place du Marché.

LE VIBUX MOOR.

Et toi aussi , mon cher François , et toi aussi ! 0 mes enfans ! prenez-vous mon cœur pour but de vos coups?

FRANÇOIS

Vous voyez que je puis aussi faire de l'esprit; mais mon esprit est le dard du scorpion... «Pour )) ce François si sec, si froid, cet homme de tous » les jours, cet homme de bois, » car comment dirais-je toutes les épithètes que vous inspirait la comparaison entre lui et moi, quand il était assis sur vos genoux et qu'il vous pinçait les joues... « celui-là mourra dans l'enceinte de son domaine, » il y pourrira, il y sera oublié, tandis que la » gloire de cet esprit universel volera d'un pôle » à l'autre... » Ah! il te remercie à mains jointes, ô Ciel, ce Fwnçois si sec, si froid, cet homme de bois , de ce qu'il n'est pas comme celui-ci.

LE VIEUX MOOR

Pardonne-moi, mon enfant; ne gourmande :, point ton père qui s'est mépris dans ses espérances. Le Dieu qui m'envoie tant de larmes par la . main de Charles, m'accordera la tienne pour les essuyer.

FRANÇOIS

Oui, mon père, elle les essuiera. Votre François consacrera sa vie à prolonger la vôtre. Votre vie sera l'oracle que je consulterai pour toutes mes actions, le verre à travers lequel je regarderai tout ce que je voudrai faire. Aucun devoir n'est assez sacré pour moi, que je ne sois prêt à l'enfreindre quand il s'agira de votre précieuse vie... Vous me croyez, n'est-ce pas?

LE VIEUX MOOR

Tu as encore de grands devoirs à remplir, mon fils. Dieu te bénisse à cause de ce que tu es pour moi, à cause de ce que tu seras !

FRANÇOIS

Eh bien , dites-moi une fois... Si vous n'étiez * pas obligé de le nommer votre fils, ne seriez-vous pas un homme heureux ?

LE VIEUX MOOR

Tais-toi , tais-toi ! Quand la sage-femme me l'apporta , je le levai vers le ciel, et je m'écriai : Ne suis-je pas mi homme heureux?

FRANÇOIS

Vous dites ceia? Vous avez bien rencontré! vous portez envie au dernier de vos paysans qui n'est pas le père de ce... Vous aurez des chagrins aussi long-temps que vous aurez ce fils. Ce chagrin ne fera que s'accroître avec Charles ; ce chagrin creusera votre tombeau.

LE VIEUX MOOR

Hélas ! il fait de moi un octogénaire !

FRANÇOIS

Eh bien donc... si vous renonciez à ce fils?

LE VIEUX MOOR , vivement. François! François! que dis-tu?

FRANÇOIS

N'est-ce pas votre amour pour lui qui cause tous vos chagrins ? Sans cet amour il n'y aurait pas de chagrin pour vous ; sans ce coupable, ce damnable amour, votre chagrin finirait; — il n'aurait jamais commencé. Ce n'est pas la chair et le sang qui font les pères et les fils, c'est le cœur. Si vous ne l'aimiez plus, ce rejeton dégénéré ne serait plus votre fils, et serait retranché de votre chair. Il a été jusqu'ici la prunelle de vos yeux ; mais si ton œil te jette dans le péché, dit l'Écriture, arrache-le. 11 vaut mieux entrer au ciel avec un œil , que d'aller en enfer avec deux yeux; il vaut mieux aller au ciel sans enfant, que de descendre en enfer avec son fils. Ainsi a parlé le bon Dieu.

LE VIEUX MOOR

Tu veux que je maudisse mon fils ?

FRANÇOIS

Non, non! — vous ne devez pas maudire votre fils! Qui appelez-vous votre fils? est-ce celui à qui vous avez donné la vie, et qui se donne toute sorte de peine pour abréger votre vie?

LE VIEUX MOOR

Ah ! cela est trop vrai ! C'est un arrêt porté contre moi : le Seigneur l'a choisi pour cela.

FRANÇOIS

Voyez avec quelle tendresse cet enfant de votre cœur en agit envers vous. 11 abuse de votre partialité pour lui en vous assassinant ; c'est par votre amour qu'il vous tue; c'est votre cœur paternel qu'il frappe pour vous conduire à la mort. Une fois que vous ne serez plus , il sera le possesseur de vos biens, le maître de ses actions; la digue sera rompue, et le torrent de ses débauches pourra' alors se déchaîner librement. Transportez-vous un peu dans sa pensée : combien de fois n'a-t-il •pas souhaité de voir son père enterré ! combien de fois son frère, parce qu'ils s'opposent avec fermeté au cours de ses désordres ! Est-ce là amour pour amour ? est-ce la reconnaissance filiale pour tant de bonté paternelle ? Ne sacrifierait-il pas dix ans de votre vie à une jouissance voluptueuse d'un instant? Ne risque-t-il pas pour un plaisir de quelques minutes la gloire de ses aïeux, conservée sans tache pendant sept cents ans? Répondez, appelez-vous cela un fils?

LE VIEUX MOOR

Un fils sans tendresse, hélas! mais cependant un fils ! cependant mon fils !

FRANÇOIS

Un enfant tout aimable et bien précieux , dont toute l'étude est de ne plus avoir de père! —Ah ! apprenez donc à le connaître ! que le bandeau tombe de vos yeux ! Mais vos préventions doivent l'affermir dans ses désordres; votre indulgence le justifie. Il est vrai que vous détournerez la malédiction de dessus sa tète pour l'attirer sur vous.

fi

Tlh':ATIlE DE Si:HILLER

Mon pérc, vous ferez lonibcr sur vous la malédiction élcrncUc.

LE VIEUX UOOR.

Ce sera juste! trop juste! C'est ma faute, ma faute !

^ FRANÇOIS

Combien de milliers d'hommes qui s'étaient enivres dans la coupe des voluptés ont été corrigés par la souffrance! La douleur physique dont tous les excès sont suivis n'est-elle pas une indication de la volonté divine? 1/homme doit-il, par une t(Midressc cruelle, s'opposer à cette volonté ? Le père doit-il perdre à jamais le dépôt qui lui avait été confié? Croyez-vous, mon père, que si vous l'abandonniez pendant quelque temps à sa détresse, il ne pourrait pas changer et se corriger Vou si , à la grande école du malheur, il demeurait encore un scélérat, alors... Malheur au père qui par une indulgente faiblesse contrevient aux décrets de la sagesse suprême ! Eh bien, mon père?

LE VIEUX M COR

Je lui écrirai que je retire ma main de lu».

FRANÇOIS

Ce sera bien et sagement fait.

LE VIEUX MOUR

Qu'il ne se présente jamais devant mes yeux.

FRANÇOIS

Cela produira un salutaire effet.

LE VIEUX MOOR, uvec tendresse.

Jusqu'à ce qu'il soit changé!

FRANÇOIS

■ Très-bien! très-bien! Mais s'il vient avec le masque de l'hypocrisie, vous pleurerez de compassion, votre bonté sera entraînée, et dès le lendemain il ira rire de votre faiblesse dans les bras des filles de joie!... Non, mon père! il faut qu'il revienne de son propre mouvement, quand il sentira que sa conscience est pure.

LE VIEUX MOOR

Je vais donc lui écrire cela sur-le-champ.

FRANÇOIS

Arrêtez ; encore un mot, mon père. Je crains que votre indignation ne dicte à votre plume des paroles trop dures qui lui déchireraient le cœur... El puis... ne croyez-vous pas que si vous le regardiez comme digne de recevoir une lettre de votre propre main, il prendrait déjà cela pour un pardon?... Il vaut donc mieui que vous me chargiez d'écrire.

LE VIEUX MOOR

Écris-lui, mon fils. Hélas! cela m'eût brise le cœur. Écris-lui.

FRANÇOIS, avec empressement.

Ainsi, c'est convenu?

LE VIEUX UOOR.

Écris-lui que mille larmes de sang, mille nuits HDS sommeil... Mais ne jette pas mon Gis dans le désespoir !

FRANÇOIS

Ne voudriez-vous ptfi vous mettre au lit, mon père? Ceci Touta fait bien du mal!

LE VIEUX MOOR

Écris-lui que le cœur d'un père... Je le le dis, ne jette pas mon fils dans le désespoir.

Il se retire tristement. FRANÇOIS, le suivant des yeux et avec un sourire.

Sois tranquille, vieillard, tu ne le presseras jamais sur ton cœur, le chemin lui en est fermé, comme le ciel à l'enfer... Il était arraché de tes bras, quand tu ne savais pas encore que tu pourrais le vouloir... Il faudrait que je fusse un jiitoyable apprenti, si je n'en étais pas encore venu à arracher un fils du cœur de son père, y fût-il attaché par des liens d'airain... J'ai tracé autour de toi un cercle magique de malédictions qu'il ne pourra pas franchir... Cela va bien, François! le fils chéri est de côté. Cela commence à s'éclaircir. Il faut que je ramasse tous ces morceaux de papier ; quelqu'un pourrait facilement y reconnaître mon écriture. (Il ramasse les morceaux de la lettre déchirée.) Le chagrin expédiera bien vite le vieillard... Et il faut aussi que j'arrache Charles de son cœur, à elle, quand elle y devrait demême perdre la moitié de sa vie.

J'ai de grands droits de haïr la nature, et, sur mon honneur, je les ferai valo*... Pourquoi no m'a-t-elle pas tiré le premier du ventre de ma mère ? pourquoi n'ai-je pas été fils unique ? pourquoi in'nt-elle chargé du fardeau de la laideur? pourquoi précisément moi, moi, et pas un autre? comme si elle m'eût fabriqué avec quelque reste de la matière ! Pourquoicc nez aplatides Lapons? pourquoi ces lèvres gonflées de l'Africain? pourquoi cet œil du Hottentot? Réellement je crois qu'on avait fait un monceau des difformités de chaque race humaine, et que j'en ai été pétri. Meurtre et mort : qui lui avait accordé plein-pouvoir de donner a l'un et de retenir à l'autre? Pouvait-elle donc favoriser celui-ci avant qu'il existât, ou dépouiller celui-là avant qu'il fût? Pourquoi tant de partialité entre ses œuvres?

Non ! non ! je lui fais tort ; elle nous a jetés mis et misérables sur le rivage de cet océan qu'on nomme le monde, mais elle nous a donné l'habileté. Nage qui peut nager; qui est maladroit . qu'il se noie! Elle ne m'a rien accordé; si je veux faire quelque chose de moi, c'est à présent mon affaire. Chacun a un droit égal aux parts, grandi ou petites; les prétentions succombent devant les. prétentions, l'effort devant l'effort, la force devant, la force : le droit appartient au vainqueur, et les bornes de nos forces, voilà nos lois.

On dit bien qu'il a été conclu certains pactes sociaux pour faire aller le train du monde. Belles paroles!... C'est vraiment une très-bonne monnaie pour les gens qui en connaissent bien la valeur, et qui savent la bien placer... La conscience ! ah! oui sans doute; c'est un superbe épouvantail pour empêcher les moineaux de manger des cerises; c'est une bonne lettre de change à souscrire pour celui qui sait, au besoin, faire banqueroute.

Dans le fait, ce sont de très-louables apparences pour tenir les sots dans le respect, et mener les

peuples a la baguette; et les gens sensés leur doivent pour cela de grands égards. Sans doute, ce sont des apparences fort bouffonnes! eîles me paraissent comme les épines que mes paysans mettent prudemment autour de leurs champs pour qu'aucun lièvre n'y pénètre; et, de fait, aucun lièvre n'y passe... mais leur sérénissime seigneur donne des éperons à son cheval, le voilà au galop, et adieu les moissons.

Pauvres lièvres ! c'est cependant un déplorable Kiie, que d'être parmi les lièvres en ce monde... !1 faut pourtant des lièvres pour les sérénissimes M igiieurs.

Allons donc notre train. Celui qui ne craint rien n'est pas moins puissant que celui qui est (Paint de tous. C'est maintenant la mode déporter à sa ceinture des boucles au moyen desquelles on peut, à son gré, se serrer plus ou moins. Nous voulons nous faire prendre mesure d'une conscience d'après cette mode nouvelle, afin de la mettre au large quand cela nous conviendra. Que pouvons-nous faire à cela? adressez-vous au tailleur. J'ai souvent et long-temps entendu parler d'une chose qu'on appelle la force du sang, et qui pourrait bien monter la tête à un honnête bourgeois... . C'est ton frère!... Cela peut être traduit ainsi : Il est sorti de la même coquille dont tu es sorti aussi... donc il doit être sacré pour toi... Remarquez bien cette plaisante conséquence, cette conclusion extravagante , qui d'un rapprochement des corps fait résulter l'harmonie des esprits; qui, parce qu'on a eu le même lien natal, prétend qu'on ait les mêmes sentimens; parce qu'on a été du même écot, veut qu'on ait 1. s mêmes penchans. Mais allons plus loin... C'est t. m père: il t'a donné la vie; tu es sa chair, tu es son sang; donc il doit cire sacré pour toi. Voilà civcore une habile conséquence. Je pourrais cejiendant demander pourquoi il m'a fait : ce ne peut pas être par amour pour moi, car il fallait d'abord que je devinsse un moi. M'a-t-il connu avant de me faire? ou bien me désirait-il quand il m'a fait? Savait-il ce que je deviendrais? Je ne lui souhaite |)is de l'avoir su, car j'aurais à me venger de ce (|ue, nonobstant, il m'a fait. Lui dois-je des reiiierciemens pour être devenu un homme? pas plus que je n'aurais de plaintes à lui adresser s'il avait fait de moi une femme. Puis-je reconnaître un amour qui ne se fonde point sur la considération de mon individu? et peut-on admettre qu'il y ait eu considération de mon individu, dont Texistence devait d'abord être la condition préalable? Où donc se cache ce caractère sacré? Est-ce il ans l'acte qui m'a fait exister?... comme si ce devait être quelque chose de plus qu'une fonction animale destinée à satisfaire des désirs animaux? Ou bien le caractère sacré se cachcrait-il dans le résultat de cet acte, qui pourtant n'esi autre chose qu'une nécessité inflexible; résultat qu'en général les hommes voudraient écarter, si I ela n'était pas aux dépens de la chair et du sang? l)ùis-je lui accorder plus de droits parce qu'il m'a

LES BRIGANDS

aimé? C'est une vanité de sa part; c'est le péché favori de tous les artistes, qui se complaisent dans leur ouvrage, fût-il même très-laid... Vous voyez donc bien ce que c'est que toute cette sorcellerie, qui nous enveloppe de ses nuages pour abuser ensuite de notre pusillanimité. Dois-je me laisser mener par ces lisières-là comme un petit garçon ?

Allons donc! hardiment à l'ouvrage!... je veux anéantir ici, autour de moi, tout ce qui empêche que je sois le maître. Je serai le maître, et j'arracherai par la violence ce que je ne puis obtenir par le don d'être aimé.

Il sort.

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