LES CAPRICES
DE BELISE
NOTICE
SUR
LES CAPRICES DE BELISE
Lope nous introduit ici dans l'intérieur d'une de ces familles que le commerce des Indes, peut-être l'administration , a puissamment enrichies. Le père est mort ; l'Amérique envoie sa pluie d'or, et nous avons la peinture magistrale de l'effet produit sur le moral par ces fortunes immenses amassées brusquement et sans beaucoup de travail, grâce à la législation inique qui régissait l'Espagne et ses colonies. Le résultat est un orgueil insensé avec son cortège ordinaire de vices. Don Juan, le fils, a des ehevaux et des maîtresses; il ne rêve que parures et amusements nouveaux. Il faut voir le ton qu'il prend avec sa mère. Quant à Belise , la fille , c'est la jeune fille riche si bien peinte par Émile Augier: «Ah! les jeunes filles riches, le frôlement de leurs robes ressemble à un froissement de billets de banque , et je ne lis qu'une chose dans leurs beaux yeux : « La loi punit le contrefacteur... » — Tout cela est rendu par un mot en espagnol : Belise est melindrosa, c'est-à-dire précieuse. Elle a des caprices, des dédains à profusion, et. plus encore des susceptibilités de petite maîtresse, des fantaisies impertinentes, des lubies, car tout cela est contenu dans le mot melindre.
L'or du Mexique attire, comme bien on pense, les coureurs de dot. 11 vient des partis d'importance. Rien d'amusant , rien de piquant, comme les traits, les saillies inépuisables dont la belle se plaît à accabler ses infortunés prétendants.
II faut une punition à cette perversité de la raison qu'offusquent les fumées de l'orgueil ; l'être humain en train de Caire de soi une divinité doit être ramené au sentiment de son néant. 11 faut raviver la
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conscience morale dans cette famille qui flotte au gré de tous les instincts égoïstes. Telle est, à n'en pas douter, la leçon morale qu'a voulu donner Lope. Voyons comment il s'y est pris.
Lope a été servi par les accidents de la vie espagnole de son temps ( lances de amor y fortuna), dont il est toujours le peintre si ûdèle. Nous sommes au Prado ; un cavalier navarrais s'est permis de suivre de trop près Celia, maîtresse de Fclisardo. Un coup d'épée l'a laissé pour mort sur le terrain. Pour échapper aux alguazils qui accourent , les deux amants se jettent dans La maison d'un ami de Felisardo, nommé Eliso. Cet Eliso est débiteur de Lisarda, mère de Belise la précieuse. Certain billet n'ayant pas été payé le jour de l'échéance, l'homme de loi se présente chez Eliso pour prendre des gages. Cédant au vœu de Lisarda qui trouve fort à son goût les prétendus esclaves d'Eliso, ce dernier, dans l'intérêt de leur sûreté, consent à les livrer comme gages de sa dette, et voilà Felisardo et Celia introduits dans la maison du riche Américain.
Il s'ensuit un des plus singuliers imbroglios qu'ail pu imaginer la comédie espagnole, dans laquelle l'imbroglio est pour ainsi dire de rigueur.
Don Juan devient amoureux fou de Celia, au grand dépit de Felisardo, pendant que Belise la précieuse, la dédaigneuse, s'éprend de Felisardo, au point d'exciter très-vivement la jalousie de Celia. Flora, la suivante de Belise, se met de la partie, et il n'est pas jusqu'à la mère, qui se trouvant encore suffisamment 7noza. n'ait la folle pensée d'épouser Felisardo, pour se venger de la conduite de sa úlle el de son fils. Jamais on ne vit esclave plus heureux ni plus embarrassé que Felisardo.
On verra la manière dont Lope peint la situation de Belise. Cette peinture de l'orgueilleuse jeune fille en faee d'un homme qu'elle aime et qu'elle croit un esclave est vraiment admirable : sa honte, sea combats, sont excellemment décrits. Elle aime, non-seulement suis pouvoir le dire, mais sans oser se l'avouer à elle-même, un homme qui la comprend sans vouloir l'entendre, occupé ailleurs par son amour. Le sentiment de "cette situation l'écrase au point qu'elle tombe plusieurs fois pâmée. C'est dans cet état qu'elle surprend un jour l'aveu de la passion mutuelle de Felisardo et de Celia. La passion de Belise, passion toute méridionale, éclate alors avec fureur. Les esclaves seront marqués au visage, sous prétexte qu'ils ont le projet de s'enfuir. Felisardo recevra un carcan et son éerou On obéit «à ee nouveau ea-
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price de la melindrosa ; heureusement qu'il y avait un moyen d'imiter à s'y méprendre ces affreuses brûlures au visage, et Tiberio, son oncle, a recours à ce moyen.
Voici comment cette action si compliquée se dénoue.
Poussée a bout par les bizarreries inexplicables de sa fille, Lisarda, d'accord avec son beau-frère, concerte son mariage avec Pedro, sous le nom d'un gentilhomme appelé Felisardo, auquel, selon Tiberio, il ressemble à s'y tromper. Dans la pensée de Tiberio ce mariage n'est que supposé, et destiné seulement à agir sur l'esprit des enfants de Lisarda. Il est fort sérieux dans la pensée de celle-ci. Les marques de Pedro sont effacées; on lui ôte son carcan, et revêtu de magnifiques habits, il est présenté comme futur époux à Lisarda. Belise est stupéfaite et la scène, d'un naturel parfait, est très- comiquement décrite. Tout se découvre enfin, tout s'explique; et Belise, bien punie, consent à donner sa main à Eliso qui l'aime depuis longtemps et qui n'est pas effrayé de la perspective de ses melindres, la supposant sans doute guérie.
Ce charmant ouvrage est assurément l'un des meilleurs de la scène espagnole, et y est demeuré. Les Caprices de Belise sont encore joués très-souvent.
Quel entrain! quelle verve! Comme cela est touché, emporté! Quel prodigieux esprit surtout! J'oserais dire qu'il y en a trop. Lope, comme Shakspeare, ne sait pas s'arrêter et choisir. Toutes les formes de sa pensée, il les donne. Ici, le plaisir de l'imbroglio est évidemment épuisé à la fin de la deuxième journée ; mais assurément le poêle ne l'est pas.
Dira-t-on que le comique de cette pièce est plutôt un comique de situation qu'un comique de caractère? A quoi servent ces distinctions, et surtout qu'appreunent-elles? Tout au plus qu'il y a des formes diverses de l'art ; ce qu'il n'est pas bien difficile de concevoir. Par les scrupules qu'elles donnent, ces distinctions ne servent qu'à troubler le plaisir ingénu, priine-sautier, que causent les oeuvres de l'esprit. On a des sévérités d'école. On se demande si on est délecté selon la formule. La question, ce me semble, est plutôt celle-ci : Au milieu d'une certaine invraisemblance dans les événements, invraisemblance qui accompagne souvent les meilleures comédies de caractère , avonsnous des peintures vraies, une imitation exacte de la vie humaine? Lu IdClure de la pièce répondra, je crois, affirmativement à cette question. Ici l'ame n'est pas creusée, elle n'est pas fouillée par des réflexions a
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la manière philosophique, mais ses mouvements s'aperçoivent fort bien à travers le tissu délicat et l'ingénieux imbroglio des scènes: le but même de l'art est donc obtenu, et avec une rfchesse de tons, une variété de nuances extraordinaire. Seulement elles n'entrent pas dans nos classifications et ne se rangeni pas dans les casiers de nos formules. Ici , comme dans les féeries de Shakspeare , mais avec d'autres couleurs, il y a vraiment œuvre de poésie, non pas seulement de philosophie, et l'on conçoit, sans le justifier entièrement, le jugement porté sur la comédie de Molière par Auguste-Wilhem Schlegel.
L'original de cette comédie, écrit tout entier de la main de Lope, se trouve au Musée britannicpie. Elle fut achevée le 2 septembre de l'an 1624, l'année même où Richelieu entrait au conseil, renonçant à son évêché de Lagon.