SCÈNE I
Salon dans la maison de Lisarda.
TIBERIO, LISARDA.
tiberio. — Enfin, nous avons quitté le deuil.
lisarda. — Voilà plus d'un an que son père est mort.
tiberio. — Par conséquent, on peut dire que le contentement est un fruit de la tristesse.
lisarda. — Non pas pour moi, après la perte d'un tel mari.
tiberio. — Voilà des regrets hors de saison. lisarda. — Hors de saison? — Comment? N'est-il pas juste qu'il soit pleuré d'une femme qui lui était si atta-
LES CAPRICES DE B ELISE
chée par amour et par obligation ? Igriores-tii que les oiseaux nous donnent l'exemple ? La tourterelle veuve transforme ses chants en plaintes mélancoliques; elle ne contracte pas de nouveaux nœuds, après la perte de son époux, et ne perche jamais sur un rameau vert.
tiberio. — Bon! où perche-t-elle alors?
lisarda. — Sur un buisson ou sur un rameau desséché.
tiberio. — Ah ! nos veuves plaintives imitent bien en cela la tourterelle. On dirait qu'elles ont pris pour estrade 1 un buisson, tant elles s'agitent et remuent. Elles n'arrêtent pas de toute la journée.
LisARDA. — Cela ne me concerne point. M'as-tu jamais vue songer à prendre un autre époux ?
tiberio. — Certes, tu le pouvais, car tu as perdu le premier bien jeune, et avec une fortune' qui a donné dans l'œil à plus d'un prétendant.
lisarda. — Quoi ! avec deux enfants ?
tiberio. — Même avec douze.
lisarda. — Ton cœur me connaît bien mal. 1 tiberio. — Alors tu nies la vérité.
lisarda. — Comment ! la vérité? Mon mari, il est vrai, m'a laissé cent mille ducats, mais avec deux enfants. J'espère les voir bientôt mariés, et me retirer ensuite à la campagne, avec une esclave, sans plus, et un écuyer.
tiberio. — Puisque tes vues sont si raisonnables, comment parais-tu négliger à ce point le mariage de Relise ? Son âge t'avertit, et elle a mille prétendants. Don Juan, de son côté, est déjà un homme.
lisarda. — Marier Belise ? Et où trouver un homme assez parfait? un homme doué de ces qualités superlatives qu'elle forge dans son cerveau ?
tiberio. — Quoi ! elle donne dans ce travers ?
lisarda. — Il y a des filles qu'on ne saurait marier. Elles se font tellement difficiles, que leur vie se passe en prétentions vaines qui les rendent odieuses à tout le monde.
1. Les veuves recevaient sur une estrade les visites de condoléance.
¿Leurs plus belles années s'écoulenl sans faire un choix, et elles sont réduiles ensuite à prier.
tiberio. •— Comment f tu penserais que c'est là le cas de Belise?
lisarda. — Est-ce qu'on vit jamais une créature plus dégoûtée, plus précieuse ? Personne n'est assez parfait pour lui plaire. Sa fortune, son esprit et sa tournure font de notre rue comme une espèce de Bourse, où l'on voit défiler le cavalier génois, le Portugais enrichi aux Indes, le bureaucrate, le lettré, le vieillard opulent, le soldat* l'élégant... bien qu'il n'y ait pas de beau pour elle : à tous elle trouve quelque défaut.
tiberio. — J'en demande pardon à Belise; mais il ne convient pas qu'une fille de son esprit et de sa beauté se perde en arrogance et en mépris déplacés.
lisarda. — Tiberio, s'il te plaît de la raisonner, et qu'il te convienne de lui toucher un mot de sa folie; aujourd'hui je la vois belle et de bonne humeur, dans l'attente de certaines entrevues. Va lui parler.
tiberio. — Je suis vexé, sur nia parole; et elle aura un mari de ma main, quand même elle ne voudrait pas.
lisarda. — Elle attend aujourd'hui la visite de quatre prétendants. Je ne sais s'ils auront l'heur de lui plaire.
tiberio. — Ils viennent la demander par quatre à la fois?
lisarda. — C'est un fier stimulant que l'argent, Tiberio.
tiberio. Qu'on la mette dans un couvent 1.