SCÈNE X
DIANE, THÉODORE
dune. — Ainsi, Théodore, tu es résolu à te marier ?
Théodore. — Je ne voudrais rien qui pût vous déplaire, et, croyez-moi, mon offense n'est pas aussi grande qu'on vous l'a dit. Vous savez que l'on peint l'envie avec une langue de vipère, et si Ovide y eût mieux songé, il ne l'eût pas représentée habitant les montagnes désertes, mais dans les palais des grands. C'est là vraiment qu'elle habite et règne.
dune. — Mais n'est-il pas certain que tu aimes Marcelle?
Théodore. — Elle n'est pas absolument nécessaire à mon bonheur.
diane. — Cependant elle m'a dit que tu en perds la tête.
Théodore. — Ma tête est si peu de chose! la perte n'en serait pas grande. Marcelle mérite assurément ces soin*.
ces galanteries de ma part; mais que Votre Seigneurie en soit persuadée, il n'y a pas eu autant qu'on le lui a dit.
Diane. — Gomment? ne lui as-tu pas adressé des déclarations en termes tels qu'ils auraient pu toucher une femme d'un plus haut rang?
Théodore. — Les paroles coûtent si peu!
Diane. — Que lui disais-tu? je veux le savoir. Apprendsmoi, Théodore, le style de vos requêtes d'amour.
Théodore. — Vous le dirai-je? On flatte, on supplie, on entoure de mille mensonges une seule vérité... et encore cette vérité n'y est-elle pas toujours.
Diane. — Fort bien; mais en quels termes?
Théodore. — Votre Seigneurie me presse beaucoup... Par exemple : « Ces yeux, ces yeux charmants sont la lumière qui m'éclaire... Quand je contemple le corail et les perles de cette bouche céleste... »
Diane. — Céleste, dis-tu?
Théodore. — Oui, madame, ces expressions et d'autres semblables sont TA B C des amoureux.
diane. — Tu n'as pas bon goût, Théodore. Ne sois pas dès lors étonné si je perds la bonne opinion que j'avais d<j toi. Je vois Marcelle de plus près que toi, et je puis t' affirmer qu'elle a plus de défauts que de grâces. En outre, elle n'est pas propre, et je suis souvent obligée de la gronder à ce propos. Je pourrais te dire encore autre chose, mais je ne veux pas te faire perdre tes illusions... Laissons là et ses défauts et ses grâces. Aime-la, épousela et soyez heureux. Mais puisque tu fais profession d'amour, Théodore (et puisses-tu ainsi posséder bientôt ta Marcelle), donne-moi un conseil pour cette amie dont je t'ai parlé, et qui depuis longtemps est tourmentée de l'amour qu'elle éprouve pour un homme de condition inférieure. Si elle se déclare, elle se manque à elle-même; si elle se tait, elle meurt de jalousie; car ce jeune homme, qui ne se doute pas de cet amour, quoique d'ailleurs spirituel, est timide et craintif avec elle.
Théodore. — Moi, madame? Je n'entends rien à l'amour, et je ne sais en vérité quel conseil vous donner.
diane. — Rappelle-toi ce que tu dis à Marcelle. Ne lui
208 LE CHIEN DU JARDINIER
adresses-tu pas des paroles d'amour? — Oh! si ces murs pouvaient parler h..
Théodore. — Ces murs n'auraient rien à dire.
dune. — Eh! voilà que tu rougis; ce que ta bouche nie, ces couleurs subites l'avouent.
Théodore. — Si elle vous a conté quelque chose, c'est mal. Je ne sais de quoi elle pourrait se plaindre. Une fois, je lui ai pris la main, et encore ne l'ai-je pas longtemps gardée.
diane. — Oui, mais il y a des mains qui sont comme la patène de l'Église; on ne les quitte qu'après les avoir baisées.
Théodore. — Marcelle est bien simple, vraiment. Une fois, il est vrai, j'ai osé, mais en tremblant, rafraîchir mes lèvres sur la neige et le lis.
diane. — La neige et le lis! Je suis bien aise de connaître un tel remède contre rinflammation des lèvres. Mais revenons. Que me conseilles-tu?
Théodore. — Si ce» le dame désire un homme si inférieur à elle, et que cet amour imprime une telle tache à son honneur, qu'elle se déguise, et que par cet artifice qui la préserve d'être reconnue, elle satisfasse sa passion.
diane. — Reste le danger d'être devinée... Ne pourraiton pas le tuer!
Théodore. — Marc-Aurèle, dit- on, pour (Mer tout souci à l'impératrice Faustine, fit périr ainsi un gladiateur. Mais il faut laisser de tels actes aux païens.
diane. — Alors il y eut une Faustine, mais il y avait aussi des Lucrèccs, et l'on n'en voit plus aujourd'hui. Tu pourras m'écrire quelque chose là-dessus. [Elle glisse. Ah! mon Dieu! je suis tombée! Eh bien, qu'attends-tu? Approche, donne-moi la main.
Théodore. — Je n'osais par respect vous L'offrir.
diane. — Quelle impolitesse! Me la donner avec le coin de ton manteau...
Théodore. — N'est-ce pas ainsi que vous La présente Otavio, quand vous allez à la messe?
diane. — Oui, mais alors je ne la demande pas. C'est une main de soixante et dix ans. déjà glacée par les ap-
proches de la mort. Attendre pour offrir sa main à quelqu'un qui est tombé qu'on l'ait habillée de soie, c'est faire comme celui qui va revêtir sa cotte de mailles quand un ami réclame son épée; lorsqu'il arrive, l'autre est déjà mort. D'ailleurs, je n'aime pas cet usage, bien que nos élégantes le regardent comme une haute courtoisie; la main, comme le visage, doit se montrer à découvert, si c'est la main d'un galant homme.
Théodore. — Je sens comme je le dois la faveur que vous m'avez faite.
dune. — Quand tu seras écuyer, tu pourras offrir ta main enveloppée dans les plis d'un large manteau; aujourd'hui tu es secrétaire. Én attendant, garde le secret sur ma chute, si tu tiens à ta fortune.
Théodore, seul. — Ai-je bien entendu? Tout cela n'est-il pas un rêve? Non; la charmante Diane est femme, après tout. Elle m'a demandé la main, et quand je l'ai donnée, les couleurs de la rose ont dérobé la crainte qu'exprimait son visage.
Elle a tremblé, je l'ai senti. — Cependant, je doute encore. Que faire? — Suivre mon heureux destin. L'entreprise est périlleuse, mais mon courage obtient ce que je refuse à la crainte.
Mais est-il juste d'être infidèle à Marcelle? L'honneur permet-il d'infliger ce déboire à une femme?
Elles nous abandonnent, quand il leur plaît, pour leur intérêt, ou pour un nouveau caprice. Eh bien, qu'elles meurent pour nous, comme les hommes meurent pour elles1.