‹ Œuvres dramatiquesChapitre 109 sur 290 · LA COMTESSE, ANA11DA · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, ANA11DA

anarda. — Puis-je vous parler ?

diane. — Oui, je t'écoute. •

anarda. — Les deux seigneurs qui viennent de sortir sont épris pour vous de l'amour le plus vif : par votre dédain vous surpassez la pudeur d'Anaxarète1, la chasteté de Lucrèce; et à force de dédaigner...

diane. — Pas de sermon, je te prie.

anarda. — Qui donc vous faut-il pour mari? Par sa générosité et sa bonne mine le marquis Ricardo égale, s'il ne les surpasse, les plus riches, les plus puissants de nos seigneurs, et la femme la plus qualifiée n'aurait point à rougir en devenant l'épouse de votre cousin le comte Frédéric. Pourquoi donc les avoir congédiés avec de telles marques de mépris ?

diane. — Parce que l'un est un étourdi, l'autre un sot, et toi qui ne sais pas m'entendre plus sotte et plus étourdie

4 . Jeune fille de Salainin <■ ; elle repoussa avec tant de mépris l'amour d'Iphis, que ce jeune homme se pendit de désespoir à sa porte.

que tous les deux. Je ne les aime point parce que j'aime, et j'aime parce que je n'ai pas d'espoir.

anarda. — Ah! mon Dieu! — Vous de l'amour?

Diane. — Ne suis-je pas femme?

anarda. — Oui, mais aussi froide que la glace; le soleil du ciel peut l'atteindre : il ne réchauffera pas.

Diane. — Eh bien! cette froideur, cette glace, Anarda, elle est tombée aux pieds d'un homme de condition inférieure.

ANARDA. — Qui est Ü ?

diane. — J'ai honte de le nommer, retenue par le respect que je me dois à moi-même. Sache seulement que cet amour peut imprimer une tache à mon honneur.

anarda. — Je pourrais vous citer les amours de Pasiphaé, de Sémiramis, et d'autres héroïnes de la fable ou de ' l'histoire que je ne nommerai pas par respect pour vous; vous, vous aimez un homme. Quel qu'il soit, je ne vois pas le tort que cela peut vous faire.

diane. — Celle qui aime peut haïr, si elle le veut. C'est là le mieux : mon parti est pris je veux cesser d'aimer.

anarda. — Le pourrez-vous?

diane. — Pourquoi pas? J'ai aimé quand je l'ai bien voulu; je cesserai d'aimer quand il me plaira. — Mais qui chante là?

anarda. — C'est Fabio et Clara.

diane. — Je voudrais que leur chant pût distraire ma mélancolie.

anarda. — Écoutez; la musique se marie bien aux émotions de l'amour.

voix du dehors. — Oh! qui pourra m'enseigner. qui pourra me dire comment, ne voulant pas aimer, je pourrais haïr! Oh! qui pourra me dire, qui pourra m'enseigner comment je pourrais haïr ne voulant pas aimer!

anarda. — Entendez-vous la chanson? Elle n'est pas de votre avis.

diane. — Je la ferai mentir; je me connais bien moimême, et je sais qu'il est en mon pouvoir de haïr aussi bien que d'aimer.

an arda. — Un tel pouvoir passe les limites de l'humanité.

(Entre Théodore.)

tuéodore. — Fabio vient de me dire, madame, que vous me faisiez appeler.

Diane. — H y a une heure que je vous attends.

Théodore. — J'accours à vos ordres; si j'y ai mis du retard, je vous prie de me pardonner.

dune. — Vous avez vu ces deux seigneurs qui prétendent à ma main?

Théodore. — Oui, madame.

Diane. — Ils sont tous deux fort bien, n'est-ce pas?

Théodore. — Tous deux fort bien.

diane. — Je n'ai pas voulu me décider avant de vous avoir entendu. Lequel des deux croyez-vous que je doive épouser?

Théodore. — Mais, madame, quel conseil puis-je vous donner sur une chose dont votre goût est l'arbitre? Celui des deux que vous me donnerez pour maître sera le meilléur à mes yeux.

diane. — C'est mal reconnaître, Théodore, la confiance que je vous témoigne en vous consultant dans une si grave circonstance.

Théodore. — Mais, madame, n'avez-vous pas dans votre maison des gens plus capables que moi de décider des cas semblables? Par exemple, Otavio, votre écuyer, par son âge, ses lumières, son expérience...

diane. — Je veux que le maître que je vous donnerai vous convienne et vous plaise. — Ne trouvez-vous pas que le marquis a meilleure tournure que mon cousin?

Théodore. — Si, madame.

diane. — Eh bien! c'est le marquis que je choisis : allez lui demander l'étrenne de cette nouvelle.

(Sortent la comtesse et Anarda.)

Théodore, seul. — Vit-on jamais un pareil malheur? Vit-on jamais une résolution si prompte, un changement si soudain? Voilà donc ce qui reste de mes projets? O soleil, consume les ailes sur lesquelles j'ai pris mon vol et dont les plumes ont osé aspirer à l'éclat de la beauté d'un

•J22 LE CHIEN DU JARDINIER

ange! Diane est victime de sa propre erreur. Ah! combien j'ai eu tort d'en croire une tendre parole! Ah! que l'amour s'établit difficilement entre personnes d'un rang inégal! Mais est-il étonnant que ces yeux in aient séduit? Ils auraient séduit le plus sage des hommes. Je ne puis me plaindre que de moi... mais de quoi me plaindre? Qu'ai-je perdu? Je croirai que j'ai eu un violent délire et que pendant qu'il a duré, j'ai rêvé ces extravagances... C'est cela... — Pensées orgueilleuses, adieu. Adieu, comte de Belflor; tournez la proue vers les anciens rivages. Aimons notre chère Marcelle... Marcelle doit nous suffire, et laissons les grandes dames aux grands seigneurs. L'amour veut de l'égalité. Pensées téméraires, dissipez-vous dans l'air qui vous a engendrées. Faute de mérite, on ne fait que hâter sa chute en voulant s'élever.

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