SCÈNE YI
Entre FÀBIO.
fabio. — Avez-vous vu madame la comtesse?
Théodore. — Oui, je viens de lui parler, et je suis on ne peut plus content parce crue notre noble maîtresse se décide enfin à se marier. Elle hésitait entre ses deux adorateurs; mais dans sa sagesse, elle a choisi le marquis.
fabio. — Elle a fait preuve de goût.
Théodore. — Elle m'a chargé de lui en porter la nouvelle, qu'accompagnera sans doute quelque riche présent ; mais comme je suis votre ami, Fabio, je vous abandonne ce profit. Allez, allez vite.
fabio. — J'avais raison de t'aimer et j'en vois une nouvelle preuve dans le service que tu me rends. Je pars comme un trait et je reviens bientôt, enchanté de toi, satisfait de ce mariage. Ma foi! honneur au marquis! Ce n'était pas une petite entreprise que d'obliger la comtesse à se rendre.
ai sort.)
(Entre Tristan.)
tristan. — Je viens tout troublé à votre rencontre. Ce que l'on m'a dit est-il vrai?
JOURNÉE II, SCÈNE VI. Tíó
Théodore. — Ah! mon cher Tristan, ce qu'il y a de vrai, c'est ma déception.
Tristan. — J'avais bien vu sur leurs fauteuils les deux battants de foulon qui assommaient la comtesse, mais je ne savais pas qu'elle eût fait un choix.
Théodore. — J'ai vu venir tout à l'heure cet héliotrope inconstant, cette girouette, cette rivière unie à la mer qui remonte contre son courant, cette Diane changeante comme la lune, ce monstre d'instabilité, cette femme enfin, cette enchanteresse qui n'a voulu que me perdre pour déshonorer sa victoire, et elle m'a ordonné de dire lequel des deux je préférais, ne voulant pas se marier sans avoir mon avis. Je suis resté atterré, confondu, tellement bouleversé que je n'ai pas même su répondre des folies, ce qui n'attestait que trop mon erreur. Elle m'a dit enfin que son choix s'arrêtait sur le marquis, et c'est moi qu'elle a chargé de lui en porter la nouvelle.
tristan. — Ainsi donc elle se marie?
Théodore. — Avec le marquis Ricardo.
tristan. — Si je ne vous voyais sans l'usage de vos sens et si ce n'était pas une cruauté d'ajouter à l'affliction d'un homme au désespoir, je vous dirais que vous avez sans doute donné congé à ces pensées orgueilleuses qui vous faisaient rêver le titre de comte.
Théodore. — Hélas! Tristan, j'expire pour avoir aspiré.
tristan. — Ne vous en prenez qu'à vous-même.
Théodore. — Je l'avoue; j'ai été trop prompt à en croire les regards d'une femme.
tristan. — D'une femme?... Je vous déclare qu'il n'y a pas de vase de poison plus dangereux que leurs yeux.
Théodore. — J'ose à peine lever les miens de honte et de colère. — Après tout, c'est du passé, et ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'ensevelir dans l'oubli mes espérances et mon amour.
tristan. — Et de revenir, repentant et contrit, à Marcelle.
Théodore. — Nous serons bientôt amis.