Sonnet
234 LE CHIEN DU JARDINIER
piane. — Je te crois, Théodore-; pourquoi ne m'aimerais-tu pas? Je suis ta maîtresse, et j'ai droit à ta reconnaissance, car je fais cas de toi, et je te distingue parmi tous mes autres serviteurs.
Théodore. — Je n'entends plus ce langage.
Diane. — Il n'y a rien de plus à entendre, et que ta pensée se garde de franchir un moment cette limite. Modère tes désirs. D'une femme de mon rang à un homme comme toi la plus petite faveur doit suffire, et faire à jamais son bonheur et sa gloire.
Théodore. — Assurément, Votre Seigneurie, si j'ose m'exprimer ainsi, a non pas dans l'esprit, mais dans le jugement, je ne sais quelle intermittence lucide. Était-il bien de m'avoir donné des espérances telles que, ne pouvant supporter le poids de mon bonheur, j'en ai été, vous le savez, malade pendant huit jours? Et que dois-je penser, si vous vous enflammez quand je me refroidis, si, quand je prends feu, vous devenez froide comme la glace ? Que ne me laissiez-vous à Marcelle ! et c'est le cas de rappeler ici le conte que l'on fait du chien du jardinier. Enflammée de jalousie, vous ne voulez pas que j'épouse Marcelle, et si je l'abandonne, vous recommencez à me faire perdre le jugement, et à m'éveiller comme d'un songe. Mangez ou laisse/ manger. Je ne puis vivre d'espérances si incertaines, et si je me suis trompé, je reviens dès aujourd'hui à ainier où je suis aimé.
» dune. — Pour cela non, Théodore. Je t'avertis que tu dois renoncer à Marcelle. Jette les yeux sur toute autre: mais quant à Marcelle, c'est une chose décidée.
Théodore. — Une chose décidée! Gomment! quand je l'aime et qu'elle m'aime, Votre Seigneurie veut que j'aille faire des essais ailleurs? Faut-il pour lui complaire que je porte mon affection là où mon goût ne m'attire pas? J'aime Marcelle avec passion; de son côté elle m'adore: cet amour est honnête, et...
Diane. — Insolent drôle! vous allez payer de votre vie tant d'audace !
(Elle Lui donne des soufflets.)
Théodore. — Que faites-vous, madame '~!
diane. — Je vous traite comme le méritent vos insolences et votre grossièreté.
(Entrent Fabio et le comte Frédéric.)
fabio, à part à Frédéric. — Un moment, monsieur.
Frédéric. — Tu as raison, Fabio, il ne faut pas entrer. Si cependant... Qu'y a-t-il donc, madame?
diane. — Rien; querelle de maîtres et de domestiques.
Frédéric. — Puis-je obliger en quelque chose Votre Seigneurie?
diane. — Je ne puis m'expliquer avec vous à cet égard.
Frédéric. — J'aurais voulu me présenter dans un moment plus favorable.
diane. — Ce n'est rien, et je suis charmée de vous voir. Entrez; je veux que vous sachiez mes projets relativement au marquis.
(Elle sort.)
Frédéric. — Fabio...
fabio. — Monseigneur...
Frédéric. — Je soupçonne que sous cette colère pourrait bien se cacher quelque secrète affection.
fabio. — Je ne sais, en vérité. Je suis confondu de voir Théodore ainsi traité. C'est la première fois que je vois madame la comtesse s'oublier à ce point.
Frédéric. — Son mouchoir est tout en sang.
(Ils sortent.)
Théodore, seul. — Si ce n'est pas là de l'amour, quel nom donner à de pareilles folies? Si c'est ainsi qu'aiment les grandes dames, je ne les tiens pas pour des femmes, mais pour des furies.
Si Votre Grandeur vous défend des plaisirs qui sont égaux pour tous les rangs, pourquoi donc, belle ennemie, vous montrer si cruelle, et mourir vous même en voulant tuer celui que vous aimez.
O main assez puissante pour décider de ma mort, j'aurais voulu te baiser, main charmante, reconnaissant que j'étais d'un si doux châtiment !
Je ne m'attendais pas à te trouver si sévère ; mais si c'est
pour me toucher que tu m'as frappé, toi seule as jamais trouvé du plaisir dans la jalousie1.