‹ Œuvres dramatiquesChapitre 148 sur 290 · L'ADELANTADO, DONA JUANA, DONA INÉS · texte numérisé non relu

L'ADELANTADO, DONA JUANA, DONA INÉS

l'adelantado. — Telles ont été les propres paroles du roi ; mais je ne les ai pas bien saisies. [A doña Juana.) Saurais-tu ce qu'il veut dire?

dona juana. — C'est également une énigme pour moi.

l'adelantado. — Je crois qu'il songerait à vous marier à ses deux frères.

dona inès. — Après avoir rendu de tels services, et au moment où le roi vous doit le plus de reconnaissance,

LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN

vous vous faites trop petit, et vous entendez mal la chose; ce qui est manquer à vous-même ët à l'opinion qu'on a de vous.

l'adelantadO. — Eh! que veux-tu donc que j'entende ? que le roi veut se marier?

dona iNÈs. — Et pourquoi ne le penseriez-vous pas. quand vous êtes en possession d'un si précieux trésor ?

l'adèlantado. — Assurément, si le roi, ne veut pas chercher une femme en pays étranger, il pourrait la trouver en Espagne et principalement dans ma famille. Mais je ne veux pas y entendre; car si ensuite cela n'avait pas lieu, j'en concevrais plus de chagrin, Inès, que l'espoir ne m'aurait donné de plaisir. Je suis qui tu sais; j*ai servi de longues années en paix comme en guerre, et j'ai rempli quelques-uns des plus hauts emplois qu'il y ait en Castille. Mais, jusqu'à ce que soient éclairées les doutes que j'ai maintenant, je me bornerai à vous dire queje souhaite simplement de vous voir bien placées.

(Il soi t.)

dona juana. — Je n'ai pas voulu, Inès, parler à mon père des intentions du roi.

dona iNÈs. — Et pour quelle raison ?

dona juana. — Pour qu'il ne pût inférer de son absence à la frontière quelque chose de contraire à mon honneur.

dona l\ès. — Où en es-tu de ton amour pour Henri ?

dona juana. — L'absence d'espoir tempère singulièrement les désirs de l'amour. Ce n'est pas queje l'aie oublié, mais je ne compte plus le revoir de ma vie.

dona inès. — Je le pense comme toi ; et tu as raison d'y renoncer, puisque ton amour gagne à s'adresser à un homme de plus de valeur, de plus d'esprit et de meilleure tournure.

dona juana. — Si jusqu'au moment de notre union, le roi, Inès, n'avait pas soupçonné noire amour, j'aurais préféré alors Henri au roi, mais aujourd'hui qu'il le connaît, et qu'il a exilé Henri loin de Séville, quelle espérance me reste-t-il ?

dona inès. — Tu dois bénir la fortuné. Epouse d'Henri.

tu serais demeurée humble et pauvre : il est vrai que c'est la loi de l'amour. Mais, unie au roi, peux-tu concevoir un plus grand bonheur ?

dona juana. — Cousine, ma résolution est prise. En prenant sur moi de renoncer à Henri, j'oublierai peut-être mon fol espoir. Nous restons sous le charme du désir tant qu'il a une fin possible, mais quand l'impossibilité est évidente^ il disparaît de l'esprit. Le roi, n'eût-il que sa qualité de roi, quelle constance n'ébranlerait-il pas? Quel rocher n'attendrirait-il ? A plus forte raison étant comme il est, galant, spirituel, fort, beau, ayant si grand air à pied comme à cheval? La veille de la Saint-Jean où je l'ai vu, j'ai trouvé qu'il y avait de l'ingratitude à ne pas l'aimer.

dona inès. — Il est incontestablement mieux fait que le comte.

DONA JUANA. — Til CrOÎS?

dona unes. — Bien certainement.

dona juana. — Eh bien! chère cousine, d'aujourd'hui et à jamais, vive le roi !

dona inès. — Qu'il vive des siècles, et que je voie la lin des intrigues produites par ta persévérance insensée. Et puisque ton cœur se déclare pour le roi, puisque tu vas devenir son épouse, laisse moi te confier un désir que j'ai tenu jusqu'ici secret, en présence de ton amour.

dona juana. — Aimerais-tu Henri 1 ?

dona inès. — De l'amour le plus ardent qui puisse s'allumer dans le cœur d'une femme. Je n'osais me déclarer, Juana, pour ne pas te causer d ennuis, et cependant mille fois mes yeux ont pu te déceler ma flamme. J'avais beau leur dire: « Ne regardez pas; le comte appartient à ma cousine et maîtresse ; et, puisqu'elle l'adore, vous devez le respecter, non l'aimer. » Mais eux, sourds à la raison, le contemplaient avec une tendresse telle qu'ils ne donnaient des marques que trop évidentes d'amour. Quand, témoin de mes tristesses, tu m'en demandais la cause, quand tu me trouvais en pleurs ou en humeur maussade, quand je refusais de m'habiller, même aux fêtes les plus

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