Sonnet
don HENRI. — Gomment cela?
ramire. — En ce qu'ils créent.
don HENRI. — As-tu fini, imbécile? Tu auras ma vie.
ramire. — Est-ce ma faute?
don henri. — Ma vaine espérance perd sa couleur; du noir de ma mort ou de l'azur de ma jalousie elle émaille ses feuilles vertes.
ramire. — Pour Dieu, n'émaillez pas de feuilles, et ne poétisez pas de la sorte. Songeons plutôt au remède.
don henri. — En connais-tu ?
ramire. — J'en connais deux, trois, vingt.
don henri. — N'en dis qu'un, et vite.
ramire. — Vite!
don henri. — Oui, Ramire.
ramire. — Prenez la poste et partez.
don henrï. — Je ne te croyais pas si bête : c'est là un remède bon pour toi.
ramire. — : Les hommes doivent encore moins de reconnaissance à leurs parents qu'à la poste, car d'ordinaire elle les délivre de mille périls; mais moi, je ne me tiens pas pour son obligé, parce qu'elle m'empêche trop souvent de m'asseoir.
don henri, absorbé. — Ah! doña Juana! est-il .possible qu'un amour si vrai soit récompensé par une infidélité si prompte? Pourtant, je n'étais pas encore bien loin... Jésus!
ramire. — San Blas!
don henri. — Je me meurs.
ramire. — De quoi?
don henri. — D'amour.
ramire. — Usez de votre raison; car, s'il faut vous dire la vérité, en remettant un quarteron d'épingles à une duègne, dans la demi-obscurité du salon, je l'aperçus en face... Faut-il vous la décrire?
don henri. — Oui, ami; oui, frère. Aie pitié d'un homme que tu as tué, viens à son secours.
ramire. — Quel remède y a-t-il, quand le mal est dans la cervelle? — Je comparerai cette dame à l'aurore, quand elle naît le matin, et qu'elle ajoute au soleil de la lumière,
LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN
bien que recevant la sienne de lui: Ses cheveux retombaient en boucles, et comme ces boucles étaient naturelles, nous devons rendre grâces au ciel producteur de de tels bijoux1. Ses yeux étaient... je ne dirai pas des étoiles, le mot est usé. Ils paraissaient plutôt comme deux petits cieux d'amour où peinent les âmes dans la gloire.
don Henri. — Que dis-tu ? Tu veux que des âmes peinent quand elles sont en gloire?
ramire. — Oui : ce sont autant de riens poétiques faisant partie du dictionnaire amoureux. Mais laissez-moi arriver à ces sourcils fins et délicats qui étaient comme un dais divin tendu au-dessus de ces yeux. Remarquez que je n'en ai pas fait des arcs célestes, parce que la voûte céleste n'a pas de poils et ne couvre pas d'yeux, comme quelques-uns se plaisent à le dire; car, s'il est permis d'appeler des yeux la lune et le soleil, et de les réunir sur le front, charmant du ciel, à ce compte, le ciel serait louche. — Voulez-vous que je fasse la description de sa bouche?
don Henri. — En es-tu capable?
ramire. — Apelles n'aurait pas su, la nature n"a pas voulu créer une rose dans la neige. On dirait que par respect pour les perles de ses dents, la nature a tendu deux portières d'oeillets2.
don Henri. — Arrête; je sens que je meurs.
ramire. — Bénis soient les Portugais qui appellent cela boquina. On dirait que le cœur se fond et se convertit en gelée.
don henri. — Tu cherches â me faire rire pour que je n'aie pas le sentiment de mes maux.
1. Il y a ici un jeu de mots qui roule sur sortijas* expression qui, au propre, signifie anneau, bijou, et au figuré se dit des boucles ou anneaux formés parles cheveux. Lope complète la plaisanterie en qualifiant le ciel de platero, orfèvre ou joaillier.
2. Il y a évidemment ici une intention de satire littéraire. Lope se moque des cultistes ou partisans de l'école de Gongora ; mais il oublie l'époque où il a placé sa pièce, et se met trop à la place du personnage. Mais qui se souciait à Madrid de toutes les règles si pesamment enseignées depuis chez nous?
ramire. — C'est la vérité ; oui, comte, tel est le but que poursuit mon rustique génie, car je crains...
don henri. — Voyons, que crains-tu? Tiens nos chevaux prêts : car, après t' avoir revue, ange de ma perdition, après avoir comblé de félicitations ton amour, ton inconstance, ton bonheur et ma mort, je compte retourner en bastillé.
ramire. — Seigneur, évitez de la voir, si c'est possible, par considération du péril que vous courez, si vous êtes reconnu ; remarquez aussi, que si elle répond sur un ton dédaigneux, vous risquez de voir augmenter votre jalousie, et de lui dire des choses qui ne feront qu'ajouter à votre misère.
don Henri. — Non, Ramire, je ne puis renoncer à voir doña Juana. Qu'on me donne une rondache et un buffle.
ramire. — Vaillant amour!
don Henri. — Elle en est digne ; si elle me quitte pour le roi, elle a raison, et on ne peut que la louer. Mon frère est bien mieux que moi. Que je meure donc et vive qui a vaincu f
(Ils sortent.)