‹ Œuvres dramatiquesChapitre 158 sur 290 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

Entrent DON HENRI et RAMIRE.

ramire. — Personne n'aima jamais avec tant de force que vous.

don Henri. — On le voit bien au péril que j'affronte. ramire. — A fouler le pavé de cette rue, je tremble de peur.

don iienri. — Tu m'aurais oublié, Jeanne ? Je ne puis le croire. Ah! tourments de l'amour! Je meurs pour être oublié, et je ne puis me résoudre à croire à mon malheur.

le grand maître, à part. — Voilà Henri; l'autre csl

son confident. Je vais appeler le roi; il ne serait pas sage d'entrer pour lui parler, s'il doit fuir.

don HENRI, sous les fenêtres de doña Juana. — Triste a été la fin des mes joies. — Grilles de ces fenêtres, je suis un homme malheureux, et vous ne mettez pas même ma vie à l'abri. Prenez pitié de moi; quand les âmes s'endurcissent, le fer lui-même s'attendrit.

ramire, à part. — Grilles de ces fenêtres, le diable qui trame plus de combinaisons qu'un homme sans le sou, m'a mis en endroit tel que si mes oraisons ne m'en tirent, je reverrai bien tard la mère qui m'a mis au monde ! Ce n'est pas à une poule ici que j'ai affaire. J'ai commandé, j'ai tué plus d'un More, mais la colère d'un roi, et quelle colère I renverrait Achille lui-même à l'école.

don Henri. — Ah ! Jeanne de mes yeux, Jeanne chérie, pourquoi avoir voulu briser ma vie dans sa fleur?

ramire, à part. — Ah f si j'étais à table, à la taverne, et que le diable eût emporté l'idée de revenir! Moi, j'irais mesurer mon épée avec celle d'un roi qui arrive sans mesure d'un royaume à l'autre, d'un roi qui ne relève que de Dieu?

(Entre le roi.)

le roi, à part. — Il n'est pas d'ordre capable de l'obliger à m'aimer.

don Henri, à part. — J'entends quelqu'un. Couvronsnous. Serait-ce le roi par hasard?

ramire, à part. — Voilà déjà qu'on arrive. Je plaindrais l'imbécile qui spéculerait en ce moment sur ma peau.

le r©i, à part. — Le grand maître est à la porte. [Haut.) Henri est-il arrivé, grand maître? Doña Inès se trouve prévenue, et vive Dieu! aujourd'hui même il sera marié de force! Je suis entré pour parler à doña Juana et, fort mal à propos, elle s'est offensée de ce que j'étais venu la voir. Je savais bien qu'elle aime le comte, et qu'elle passe le jour et la nuit à pleurer la rigueur qui le

tient exilé. Pourquoi ne répondez-vous pas, don Tello1. Grand maître, mon frère?

ramire, à part. — Il approche; il va le tuer.

le roi. — Qui est là? Qui êtes-vous!

don Henri, déployant son manteau. — Que Votre Altesse ne s'étonne pas de mon silence.

le roi. — C'est toi, Henri?

don Henri. — Je ne sais, si je voudrais l'être, puisque je vous donne de tels ennuis, que vous prétendez, ditesvous, me marier par force aujourd'hui.

le roi. — C'est parce que tel est ton désir, et que tu l'as écrit à Inès. J'ai reconnu ton écriture.

don Henri. — C'est à doña Juana que j'ai écrit, et si doña Inès s'amuse à nouer une intrigue folle, tout en demeurant ce qu'elle est, je dis qu'elle méconnaît les devoirs de son sang.

le roi. — Fort bien; mais pourquoi avoir rompu ton ban, après m' avoir donné ta parole ?

don henri. — Je n'ai pas promis de renoncer à l'aimer; et il est tout à fait conforme à la loi de l'amour que les exilés reviennent de nuit pour faire en tout honneur ces galanteries à leurs dames. Si j'étais revenu de jour, et à la face de Séville, c'eût été non-seulement une mauvaise action, mais un manque de respect. L'exilé qui, de nuit revient à ses affaires ne rompt pas son ban, excepté s'il vient pour faire le mal. En effet, il garde le respect envers qui l'a exilé; d'ailleurs la nuit couvre tout, les bonnes comme les mauvaises choses.

le roi. — S'il s'agit de respecter la justice, qu'est ce que le roi ?

don henri. — La justice ?

le roi. — Attends. N'est-ce pas avec le roi que tu t'es rencontré ?

don henri. — C'est chose si nouvelle, Sire, de se ren-

\ . On ne sait par quelle inadvertance Lope appelle ici don Tello le grand maître de Saint- Jacques, dont le vrai nom était Fadrique. Don Tello était un autre fils d'Alphonse XI et de Leonor de Guzmau, frère puîné de don Fadrique. De là probablement la confusion.

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contrer la nuit avec un roi que, de ma vie, je ne me rappelle l'avoir entendu dire.

le roi. — Suis-je le roi, dis?

don uenri. — Je reconnais Votre Altesse pour mon souverain seigneur.

le roi. — Rends-toi mon prisonnier.

don uenri. — Je vous suis enchaîné par tous les liens de mon obligation ; mais il n'est pas juste que je sois votre prisonnier; car, d'ordinaire, les rois, surtout en matières insignifiantes, n'arrêtent pas de leurs propres mains. — De grâce, n'approchez pas, comme si vous vouliez mettre l'épée à la main.

le roi. — Rends-moi la tienne.

don Henri. — La voici, et dans le fourreau. A Dieu ne plaise qu'elle en sorte.

le roi. — Tu es un traître.

don henri. — Je suis votre frère. Ma mère n'a jamais occupé le trône, mais votre père fut le mien.

(Il veut s't'loigner.)

le roi. — Henri, je ne veux pas m'attendrit. Reviens.

don nENRi. — Je ne puis, Sire. Je ne veux pas être vu de vous sans épée à la main, avec des larmes dans les yeux.

(Henri sort, suivi de Ramire.) (Entrent le grand maître et Mendo.)

le roi. — Vit-on jamais rien de pareil?

le grand maître. — Qu'y a-t-il?

mendo. — Que vous a-t-on fait, mon redouté seigneur?

le roi. — Prends cette épée, Mendo.

mendo. — Avez-vous eu quelque dispute ?

le roi. — Marchez, vous le saurez. Le Ciel maudisse cette porte, ou plutôt que maudite soit ma chance! car la porte n'est là pour rien.

fin de la deuxième journée.

TROISIÈME JOURNÉE

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